GEORGES LECOMTE
Une étude sur l'éloquence parlementaire depuis quarantecinq ans, si elle ne constitue pas une histoire des idées en France, est du moins un tableau des heurts successifs d'idées, de passions et d'intérêts en lutte dans notre pays depuis près d'un demi-siècle.
Elle n'est pas et ne peut pas être l'histoire des idées, parce que le monde politique d'un temps ignore ou néglige beaucoup des idées de ce temps, et parce que, attaché à l'immédiat, il ne prête attention aux idées que longtemps après leur éclosion, et seulement lorsqu'elles ont assez rayonné, assez passionné la foule, pour que les parlementaires sentent, selon leurs doctrines et les intérêts qu'ils représentent, la nécessité soit de les combattre, soit de les faire triompher en les inscrivant dans une loi.
Dans le réalisme quotidien de la vie politique, il ne naît pas d'idées, il ne peut pas en naître. Nous n'avons certes pas l'injustice de prétendre que les cerveaux parlementaires cesseraient, par un étrange privilège à rebours, d'être des cerveaux pensants! Ceux qui sont bien conformés, et que l'étude fortifia, ne valent sans doute pas moins que les cerveaux d'alentour. Mais l'homme politique qu'illuminerait soudain une idée neuve, se condamnerait à l'échec, alarmerait ses contemporains, déconcerterait ses collègues en
la défendant, parce qu'elle ne serait pas encore, comme l'on dit, « dans l'atmosphère ».
Par le fait même que le succès d'une lutte pour une idée exige le contact direct avec la foule, ce succès n'est possible que si la foule est déjà préparée par une lente et inconsciente pénétration. C'est pourquoi le théâtre, merveilleux moyen de vulgarisation des idées, n'est tout de même qu'un enfonceur de portes ouvertes. Les écrivains les plus hardis ne peuvent porter sur la scène que des idées déjà débattues ailleurs et avec lesquelles le public est tant soit peu familier. Sans quoi, il se cabrerait violemment, et, dame, on a besoin de son consentement, tout au moins silencieux, pour que la représentation continue!
A plus forte raison est-ce vrai dans la politique où le penseur solitaire ne peut avoir aucun rôle, où l'homme d'action ne peut agir que si des partisans se surexcitent pour sa doctrine, que si elle lui conquiert des auditoires. Or, partisans et auditoires ne s'enflamment que pour des idées dont l'air ambiant est déjà imprégné.
Tout au plus, avec l'ingénieux esprit d'à-propos qui fait leur réussite, parlementaires et militants de la politique trouvent-ils les formules saisissantes qui mettent les idées à la portée de tous, les tactiques adroites qui en assurent le succès et les modalités qui en permettent la réalisation pratique.
Et, à partir du moment où la foule est capable, sinon de toujours bien comprendre cette bataille, tout au moins de la suivre, c'est pour ses tumultueuses péripéties qu'elle se passionne. Presque toujours elle ne sait pas d'où souffle le vent, mais elle frémit au bruit des volets qui claquent. Elle ignore la plupart du temps d'où l'idée vient, quelle philosophie domine et inspire les aspirations, les pensées, les actes, les discours de son époque, mais elle se jette dans la bourrasque. Elle trépide sans savoir quel démon la mène. Et les agitateurs dont la voix l'enfièvre n'en savent souvent pas plus qu'elle. Sauf quelques êtres réfléchis dont la clairvoyance précède l'Histoire, ce n'est que beaucoup plus tard, quand les faits ont eu déjà leurs conséquences, qu'on discerne la philosophie inspiratrice des luttes d'une époque.
L'iLOQ.UENCE PARLEMENTAIRE. I7I