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LES MESURES; LES THÉORIES

La France est la patrie du système métrique, elle a d'incontestables droits historiques sur le domaine des mesures dont l'importance est aujourd'hui reconnue si grande par tous les physiciens. On a compris qu'une propriété physique n'était véritablement connue que s'il était possible de la mesurer, de l'exprimer par un nombre, et l'on a senti aussi le besoin impérieux d'user pour s'entendre d'une langue commune, d'adopter un système universel de mesures. Une science particulière s'est constituée, la métrologie, qui s'applique spécialement aux déterminations des unités fondamentales et à l'étude des moyens de corn-

paraison. Lorsque la nécessité d'une entente sur ces questions fut bien comprise par tous les pays civilisés, on conçut le dessein de créer un Bureau international, et, du consentement universel, en juste hommage à la France, ce bureau fut installé dans notre pays, à Sèvres, au pavillon de Breteuil. C'est de là que sont sortis, depuis une quarantaine d'années, tant d'heureux progrès dans l'art de mesurer les longueurs, les masses, les températures : dans cette active maison de science, des Français comme M. Benoit, ou des Suisses, grands amis de la France, comme M. Ch.-Ed. Guillaume, ont accompli une besogne qui fait honneur à la nouvelle institution.

Le même besoin de précision et d'uniformité s'est fait sentir dès que l'électricité est devenue une science cohérente, et c'est encore en France que s'est tenu en 1880 le célèbre Congrès international d'Électricité qui fixa les unités fondamentales et qui décida que désormais les quantités d'électricité s'évalueraient en coulombs et les intensités en ampères. Un tel hommage rendu par le monde entier à la mémoire des deux grands physiciens était un acte de justice. Parmi ces manifestations internationales qui sont nécessaires pour que la science puisse profiter des efforts de toutes les intelligences humaines, il convient de rappeler aussi le Congrès international de Physique, tenu à Paris en 1900; ce fut la première et, pour le moment, la seule réunion de ce genre ; elle a laissé d'ailleurs une œuvre considérable et souvent consultée : trois volumes de rapports où sont exposés, par les soins des savants les plus compétents, les progrès des diverses parties de la science physique.

Ainsi la France ne s'est pas désintéressée du mouvement scientifique universel; elle a, depuis 1870, hardiment pris les initiatives les plus heureuses, et elle a su, grâce à l'influence que lui vaut un long passé de gloire, grâce aussi à ses traditions de courtoisie, réunir chez elle les plus illustres représentants de la science et coordonner leurs efforts pour les labeurs féconds.

Mais elle a voulu aussi s'assurer pour elle-même le bénéfice que l'on retire de la coopération des intelligences, dont elle avait si bien compris l'importance pour le travail inter-

national, et elle a créé et organisé des œuvres nationales dont le rôle a été très grand. Aussitôt après la guerre de 1870, un savant distingué, d'Almeida, a réussi à fonder une société devenue très prospère, la Société française de Physique, qui a beaucoup contribué au progrès de la Science par ses réunions très suivies où sont communiquées et discutées les découvertes les plus récentes, par ses nombreuses publications des documents les mieux choisis, recueils de constantes, collections de mémoires, etc., et par ses expositions, où sont présentés les appareils nouveaux et reproduites les expériences les plus intéressantes. Un peu plus tard, la Société des Électriciens, plus spécialement adonnée aux études d'électricité générale et appliquée, prenait naissance et rendait d'éclatants services par la création du Laboratoire central d'électricité et de l'École supérieure d'électricité, deux institutions dues ainsi à une heureuse initiative privée et dirigées l'une et l'autre, avec une science remarquablement sûre et une autorité incomparable, par M. Paul Janet.

Comment ne pas parler, dans cette brève énumération des institutions collectives, des Universités, dont l'organisation nouvelle et l'heureuse rénovation a procuré tant de bénéfices à la Science française. En donnant plus de liberté aux Facultés, en dotant plus largement les laboratoires et les ateliers de Science, la République a contribué, par un geste Hbéral et intelligent, au développement de la physique française. Il est à souhaiter que les résultats déjà obtenus encouragent les pouvoirs publics à persévérer dans une voie où ils se sont engagés un peu timidement et où il reste encore tant de terrain à gagner.

Il serait injuste de ne pas citer, parmi les meilleurs artisans du progrès, les professeurs et les auteurs de traités généraux qui ont su, par leur parole et par leurs écrits, entraîner les jeunes générations sur le chemin glorieux de la Science. Les heureuses et profondes modifications apportées dans l'enseignement élémentaire de la physique ont, elles-mêmes, par la suite, un retentissement considérable sur les travaux de laboratoire et l'on ne saurait non plus évaluer trop haut l'influence exercée par des œuvres telles

que les leçons de Verdet publiées autour de 1870 après sa mort. Plus tard, les jeunes étudiants ont bien connu le cours de physique de Jamin et Bouty et les magistrales leçons d'Henri Poincaré; aujourd'hui, ils apprennent la physique dans le cours de M. Bonasse, véritable chef-d'œuvre d'érudition sûre, de science certaine et aussi de critique acérée ; ceux-là mêmes qui sont plus avancés sur le chemin de la vie tirent grand profit de l'étude d'un ouvrage aussi profond.

Quelque importantes qu'aient été les conquêtes expérimentales faites par les physiciens depuis un demi-siècle, quelles que soient les conséquences matérielles qu'aient entraînées ces découvertes relativement à l'amélioration de la condition humaine, et à la facilité des relations sociales, ces heureux effets de tant de nobles efforts s'effacent et passent au second rang si l'on envisage la répercussion sur la philosophie et sur les idées que nous nous faisons de la constitution du monde extérieur. Les modifications essentielles qu'apportent les travaux modernes à notre conception de la nature, paraissent devoir engendrer à leur tour le progrès de demain, auprès duquel celui d'hier, déjà entré dans nos habitudes, semble peu de chose à qui a les yeux tournés vers l'avenir. Toute transformation justifiée par les faits dans nos spéculations relatives à la forme et à l'ensemble des lois de la nature ouvre à l'esprit de l'homme un champ nouveau. On vivait dans un monde dont les contours étaient bien déterminés; dans ce monde certaines régions étaient sans doute encore inexplorées, mais on en connaissait l'étendue et la forme générale. S'il restait encore des portions fertiles, mal exploitées, on ne pouvait cependant escompter qu'un profit évalué d'avance et limité. Un principe nouveau mis en évidence équivaut à la découverte d'une région entièrement vierge ; c'est un champ dont on n'aperçoit pas encore les bornes qu'il est désormais loisible d'exploiter; c'est un nouvel espoir qui s'ouvre devant ceux qui ont l'ambition louable de pénétrer dans les secrets jalousement gardés par la nature.

Le moment où nous sommes arrivés est passionnément intéressant. Il y a quelque cinquante ans, le monde physique

paraissait assez simple; on le croyait composé d'une matière indestructible et d'un fluide éthéré, obéissant l'un et l'autre à un petit nombre de lois fondamentales, celles de la mécanique. Matière, éther et mouvement, voilà ce qui composait, semblait-il, tout l'Univers connaissable. Et dans ce domaine, aux frontières bien précises, la physique évoluait; elle vivait tranquille, bourgeoisement, pourrait-on dire, dans une maison confortable, mais sans vues étendues. Les lois de la mécanique étaient simples et nettes; peut-être ne s'imposaient-elles pas à tous les esprits avec une évidence absolue, mais on s'interdisait de remonter plus haut et de rechercher d'où elles-mêmes pouvaient provenir; la matière semblait obéir fidèlement à ces lois, et l'on n'osait guère pénétrer dans sa structure intime et profonde.

Les découvertes modernes sont survenues ; l'édifice qui paraissait si bien construit a tremblé, les principes qui étaient à sa base ont été ébranlés, on ne les considère plus comme des dogmes intangibles, on les discute et ils paraissent moins imposants. Dans cette attaque générale contre les assises de l'ancienne physique, la part prise par la France a été telle qu'on pouvait l'attendre de son clair et hardi génie. Avec les Becquerel, les Curie, les Perrin, elle a occupé et aménagé les positions les plus importantes, qui ont servi de point d'appui ; avec Henri Poincaré, elle a critiqué, disséqué, pourrait-on dire, les théories anciennes et nouvelles; avec Duhem, elle a donné à tous des conseils de sagesse et de prudence.

Le temps semble venu où, après des efforts mal disciplinés, après une certaine anarchie, des règles nouvelles vont s'imposer à l'esprit humain. Sans doute il ne faudrait pas avoir l'illusion que cette théorie d'ensemble que nous attendons, dont le besoin se fait impérieusement sentir, aura une valeur objective et conservera éternellement sa force première. Façonnée par les hommes, soumise à la forme de leur inteUigence, elle ne sera pas la vérité absolue, mais elle coïncidera longtemps avec elle. Pour aménager nos connaissances récemment acquises, pour engranger la moisson nouvelle, elle nous donnera les facilités qui nous font actuellement défaut. Il ne faut pas compter, pour obtenir

cette synthèse, sur certaine culture étrangère qui manque de clarté, qui aime les complications et les bizarreries, qui d'ailleurs est trop imprégnée d'esprit géométrique, trop absolue pour tenir un compte exact des résultats de l'expérience; l'espoir du monde se tourne vers le pays d'où est toujours sortie la lumière. Devant les jeunes physiciens français s'ouvre une carrière immense : on peut être assuré qu'ils ne trahiront pas leur devoir et qu'ils sauront remplir les engagements que le passé les oblige à contracter à l'égard de l'avenir.

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