‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 84 sur 112 · PHYSIOLOGIE. — BIOLOGIE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE. — BIOLOGIE

En physiologie et en biologie générale nous ne trouverons rien d'analogue à la révolution qui a transformé la médecine et la chirurgie, et cependant des progrès considérables ont été effectués de toutes parts. Il y a eu révision sévère de toutes les expériences anciennes; institution de nouvelles expériences; perfectionnements multiples dans la technique. La physiologie s'est agrandie en surface et en profondeur.

En 'définitive il n'y a pas eu, comme pour les sciences médico-chirurgicales, révolution, mais évolution.

Et je m'excuse d'avance de ne pouvoir mentionner que les grandes lignes, les expériences fondamentales qui ont été fautes de 1870 à 191 5 ^

Tout d'abord il faut donner une place prépondérante aux travaux de Marey. Bien évidemment la méthode graphique ne dérive pas de lui : mais il l'a, en toutes ses parties, perfectionnée et agrandie si bien qu'elle est presque devenue

1. Si je ne parle pas de l'anatomie pathologique, c'est qu'elle n'a donné aucun résultat qui soit passablement utile à la pathologie. Dès qu'on la sépare de la bactériologie et de la microbiologie, elle est impuissante : nulle œuvre et nul nom ne sont donc à citer. La persévérante tentative de Virchow, qui cherchait dans les altérations cellulaires la cause profonde des maladies, a échoué, et ses successeurs n'ont pas été plus heureux que lui.

Quant à l'histologie, elle s'est enrichie de méthodes techniques de plus en plus exactes et minutieuses. Mais il n'y a guère d'histoire d'ensemble à en présenter. Assurément, l'anatomie générale compte des développements importants sur maints points de détail. Mais il n'y a pas eu de découverte qui mérite d'être rapportée ici.

2. En 1870, Claude Bernard avait fait déjà ses plus glorieuses expériences; Chauveau et Faivre et Marey avaient publié les merveilleux tracés qui indiquent les conditions de la circulation chez les grands animaux ; Fritsch et Hitzig avaient établi l'excitabilité électrique de l'écorce cérébrale.

sa méthode. Ce sont les ampoules de Marey, les enregistreurs de Marey, ses plumes inscrivantes, ses pneumographes, ses sphygmoscopes, qui sont aujourd'hui encore maniés par les physiologistes. Toute la technique de la méthode graphique dérive de lui.

Sur quelques points Marey a fait des expériences nouvelles. Mais ce qui est son principal titre de gloire, c'est d'avoir été, par ses méthodes chrono-photographiques, l'initiateur de la cinématographie. Cette surprenante invention est presque uniquement française. Ce fut d'abord l'astronome Janssen qui prit des photographies successives du passage de Vénus devant le soleil. Quelques années après, simultanément, le photographe américain Muybridge, de San Francisco, et Marey prirent les photographies successives de chevaux et d'hommes en mouvement. La succession rapide de ces photographies instantanées permit à Lumière (de Lyon) de construire le premier cinématographe industriel.

Ajoutons que Marey, en étudiant le mécanisme dli vol des oiseaux, a posé les principes de l'aviation, démontré que les machines volantes, plus lourdes que l'air, n'étaient pas une chimère ; mais que par la connaissance de la résistance de l'air, suivant les surfaces et la vitesse, on devait fatalement arriver à construire de pareilles machines.

La cinématographie et l'aviation, encore que ces deux grandes inventions n'appartiennent pas à la physiologie classique, en voilà assez pour jeter un vif éclat sur notre illustre maître.

Claude Bernard meurt en 1876. Son nom est un des plus grands de la physiologie : et c'est assurément, de l'aveu unanime, le plus grand physiologiste du xix* siècle. Son œuvre, d'une fécondité et d'une variété prodigieuses, ne peut se résumer même en quelques pages. Et vraiment, quoiqu'il s'agisse ici des travaux de la physiologie française après 1870, et que l'œuvre de Claude Bernard soit, presque entièrement, antérieure à cette époque, son nom glorieux devait être rappelé.

Si je cherche, sans préjugé national, à indiquer quelles sont les principales découvertes en physiologie faites depuis

1870, en passant d'ailleurs sous silence quantité de faits, encore très importants, je trouve : l'influence de la pression barométrique sur la vie, la glycosurie par ablation du pancréas, la régulation thermique, la parthénogenèse expérimentale, les fonctions des glandes vasculaires sanguines, (spécialement de la thyroïde et des capsules surrénales), le rôle des pneumogastriques dans la sécrétion du suc gastrique, l'isotonie globulaire, l'action des phénomènes osmotiques sur les cellules, les conditions et les qualités de la sécrétion pancréatique, les conditions de la coagulation du sang, et les greffes.

Les études sur la pression barométrique sont dues principalement à un élève de Claude Bernard, à Paul Bert. P. Bert prouva que les phénomènes connus sous le nom de mal des montagnes sont dus exclusivement à la pression diminuée de l'oxygène. Les êtres qui vivent à l'air normal sont soumis à une pression d'oxygène qui est celle que l'oxygène aurait, si, dans le même espace, il était seul. Il y a dans l'air un cinquième d'oxygène; par conséquent, nous vivons dans l'atmosphère normal, sous une pression d'oxygène qui est d'un cinquième d'atmosphère. Un animal ineurt ou est très malade quand la pression est d'un dixième d'oxygène, soit, d'une demi-atmosphère d'air. De même, il meurt empoisonné par l'oxygène si la pression de l'oxygène est de trois atmosphères, soit quinze atmosphères d'air.

Ainsi étaient expliqués les phénomènes, jusque-là mystérieux, du mal des montagnes. Ainsi pouvait se combattre, par la respiration d'oxygène pur, le mal des aéronautes.

Peu de temps après, Viault découvrait ce fait singulier, resté encore difficilement explicable, que, très rapidement, quand la pression diminue, le nombre des globules du sang s'accroît dans des proportions considérables (près de 70 p. 100).

Les travaux de Lacazc-Duthiers, de Milne Edvards, et du prince de Monaco, tantôt postérieurs, tantôt antérieurs, tantôt simultanés avec les explorations des zoologistes anglais révélaient toute une faune abyssale, curieuse. Il y a des invertébrés et parfois même des vertébrés vivant à des pressions énormes, de 600 atmosphères, puisqu'on peut

trouver encore • des animaux vivant à des profondeurs marines de six mille mètres.

La glycosurie par ablation du pancréas a été découverte par Mering et Minkowski (1878). Mais il ne faut pas oublier que Lancereaux, par la voie anatomo-clinique, avait pressenti cette découverte. Hédon (de Montpellier) a indiqué plus tard avec une grande précision les conditions dans lesquelles un fragment de pancréas peut empêcher la gly. cosurie de se produire.

Charles Richet a pu montrer que chez les animaux à sang chaud, incapables de transpiration cutanée, la régulation thermique (contre un excès de chaleur) se fait tout de même aussi par évaporation d'eau. La respiration devient plus fréquente (polypnée thermique). Mais la polypnée thermique ne se produit pas ou à peine, chez les animaux dont la peau peut sécréter abondamment la sueur. Il a vu aussi que, contre le froid, le frisson thermique qui provoque la convulsion de tous les muscles, est un mécanisme thermogène réflexe qui, malgré l'abaissement de la température extérieure, maintient la température du corps au niveau normal (1885).

La parthénogenèse expérimentale est due à la fois à notre compatriote Yves Delage et au physiologiste américain Jacques Loeb; et il est assez difficile de dissocier exactement ce qui est la part de l'un et la part de l'autre. Quoi qu'il en soit, ils ont établi ce fait imprévu, et d'un puissant intérêt, c'est que les phénomènes qui surviennent dans l'ovule fécondé (chez les Astéries et les Oursins) sont d'ordre chimique; car par des actions chimiques (ou osmotiques) il se produit dans le protoplasma ovulaire des phénomènes embryogéniques, qui vont très loin. La fécondation apparaît donc comme une action chimique, et le rôle de la cellule mâle semble être d'ordre humoral. On comprend tout de suite les conséquences sinon pratiques, au moins théoriques, de cette doctrine nouvelle de la fécondation.

L'étude des glandes vasculaires sanguines a eu pour point de départ les travaux de Brown-Séquard. Et tous les physiologistes, à partir de 1880 environ (expériences de Brown- Séquard et d'Arsonval sur l'injection du tissu testiculaire),

se sont ingéniés à développer cette idée intéressante et féconde que les glandes déversent des produits qui agissent sur la nutrition. Notamment pour les glandes sans conduits excréteurs, pour la thyroïde, pour le thymus, pour les capsules surrénales, de très belles recherches ont été faites un peu partout, à laquelle ont contribué pour une bonne part les physiologistes français. Mais il faudrait citer trop de noms pour que, dans ce résumé, je puisse aborder cette histoire. Ces multiples recherches ont eu pour point de départ les expériences et les conceptions de Brown-Séquard.

L'isotonie des globules, si bien étudiée par Hamburger (d'Utrecht), et les lois de l'équilibre osmotique des cellules (Pfeififer), sont une des plus exactes applications de la chimie physique à la physiologie*. Elles ont été rendues relativement faciles, et applicables à la clinique, par la méthode dite cryoscopique, due à Raoult.

La physiologie de l'estomac, de l'intestin et du pancréas a été transformée par les études de Pawloff, de Bayliss et Starling (sécrétine, érepsine, action des nerfs sur la sécrétion stomacale, sécrétion gastrique psychique, etc.).

Sur le sang, notre compatriote Arthus (de Lausanne) a pu par une très ingénieuse série d'expériences, prouver que la coagulation ne peut se produire qu'en présence des sels de calcium. Que l'on enlève au sang (ou au lait) les sels de calcium il n'y aura coagulation ni de la fibrine ni de la

Bordêt, à l'Institut Pasteur, a étudié l'influence qu'exercent sur le globule rouge les substances qui se trouvent dans le sang. Dans l'histoire des maladies infectieuses l'hématolyse joue un rôle essentiel. Mais ces faits ne comportent pas une analyse élémentaire. Je dirai seulement que toutes les innombrables recherches, médicales surtout, qui ont été faites à ce sujet, et en particulier la réaction dite de Wassermann sur la syphilis, ont pour origine la belle découverte

de Bordet.

Enfin, à New-York, notre compatriote A. Carrel, a,

I Au point de vue médical d'importantes observations sur la fragilité globulaire (dans les maladies du foie notamment) ont été présentées par Chauffard et Widal.

grâce à une technique admirable, donné aux phénomènes de la greflfe une ampleur inattendue. C'est tout un domaine nouveau ouvert à la biologie (et à la chirurgie) que cette culture possible des cellules animales, séparées de l'animal même, mais transportées dans un milieu convenable

Et en terminant, je m'aperçois que j'ai été singulièrement injuste pour beaucoup de travaux non nommés ici qui mériteraient non seulement une mention, mais plus qu'une sèche mention. Jamais le labeur des physiologistes n'a été plus opiniâtre, plus pénétrant. On n'ose pas dire — car ce serait fohe -- qu'il n'y a plus de grandes découvertes à faire. Tout de même les explorations ont été si patientes SI ingénieuses, qu'on ne voit pas bien dans quels domaines de grandes et décisives découvertes pourraient être faites Mais 1 avenir y pourvoira.

Quâ via data, sequamur.

CONCLUSION

Qu'il s'agisse de médecine, de chirurgie, ou de physiologie, la science française est restée au premier rang

Avec Lavoisier, Pasteur, Claude Bernard, elle a établi sa supériorité, et, par des travaux, moins mémorables que ceux de ces grands conquérants, sa maîtrise.

Mais il ne faudrait pas en conclure qu'elle est seule La science est le résultat d'une collaboration incessante. Des milliers de travailleurs, dont beaucoup restent obscurs contribuent à l'œuvre commune, impersonnelle presque' Et ce serait une tentative sacrilège que de vouloir en faire le patrimoine d'une nation.

Il suffit pour notre gloire, à nous. Français, que par la clarté de notre langue, par la hardiesse de nos expériences par 1 ingéniosité de nos inventions, nous ne soyons infé^ rieurs a aucune des nationalités de l'Europe.

Même je m'imagine, après qu'on aura lu ces pages, trop courtes, où j'ai cherché à être impartial, qu'on trouvera peut-être un excès de modestie dans cette conclusion

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