‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 1 sur 189 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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AVANT-PROPOS

Né sous le règne de Charles X, mort sous la présidence de M. Fallières, Émile Relier a vu se succéder bien des régimes. Il a appartenu, de 1859 à 1889, à six assemblées parlementaires. Mêlé durant un demi-siècle aux luttes politiques et religieuses, il y a joué jusqu’à la fin un rôle des plus actifs, et parfois un rôle de premier plan. Orateur, écrivain, homme d’œuvres, — soldat durant la guerre, — il n’a cessé de combattre pour sa Cause, et peu d’existences ont été mieux remplies que la sienne. Or, tandis que tout évoluait autour de lui, il n’a pas changé. Ses principes de conduite n’ont pas varié. Sa vie est une ligne droite, sa pensée un bloc homogène, et il est mort en signant la nouvelle édition de l’ouvrage où il répétait, où il renforçait le défi lancé dès 1865 à l’esprit révolutionnaire : « Le Syllabus est le code de bon sens et de la vérité non seulement religieuse, mais politique et sociale. » Selon la parole sacrée que lui appliqua, en prononçant son oraison funèbre, le cardinal de Cabrières, « il était fondé sur la pierre ferme ».

Habitués aux opinions successives, les contemporains professent en général une médiocre estime pour tant d’intransigeance doctrinale. Et il n’est pas douteux que celle-ci a arrêté Émile Relier sur la route des honneurs, des hautes fonctions publiques auxquels il pouvait pré-

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tendre : nous le verrons, en 1871, dédaigner les avances de Thiers et, en 1891, opposer un non possumus inébranlable aux propositions qu’un illustre cardinal lui représentait comme émanant du Souverain-Pontife lui-même.

Mais le jugement des contemporains, soumis aux fluctuations de mille préjugés, est souvent caduc. Les favoris du Pouvoir n’en sont pas toujours les plus dignes, et il est des Causes vaincues qui ont besoin, pour assurer leurs revanches plus ou moins tardives, de serviteurs désintéressés.

L’homme qui, dans sa courageuse indépendance, méritait d’être traité en « ennemi personnel » par Napoléon III au faîte de la popularité ; le « député du Pape », du Pape entouré d’ennemis sûrs de leur triomphe ; l’Alsacien protestataire que ni le désastre de nos armées, ni l’abandon moral de trop de ses concitoyens n’amenèrent à abdiquer ses droits « à jamais inviolables » ; le héraut de l’union franche et loyale, à réaliser sur un terrain plus ferme, plus sain et plus lumineux que celui des partis, fut le type du chevalier de l’idéal qu’aucune ambition personnelle ne saurait séduire.

Son pur idéal chrétien et romain fut-il « d’un autre âge » ? Pour le croire, il faudrait admettre la faillite du catholicisme et attribuer au dogme révolutionnaire une valeur philosophique qui, de jour en jour, diminue dans les intelligences les plus éclairées. Lorsque Keller déclara une guerre sans merci à la religion nouvelle, celle-ci conservait sans doute son entière virulence ; sous le couvert du « libéralisme », elle entretenait chez les catholiques eux-mêmes les pires confusions d’idées : ce fut précisément le mérite de Keller d’en percer alors les apparences, d’en dévoiler les dangers et de lui

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opposer une clairvoyance qui ne se trouva pas en défaut.

Le présent ouvrage montrera donc aux prises avec les doctrines adverses, l’un des plus hardis et des plus sûrs champions de la doctrine catholique et il rappellera quelles défaites temporaires la vérité est condamnée à subir. Les lecteurs étrangers aux convictions d’Émile Keller y trouveront eux-mêmes, sans doute, quelque profit, car si nous n’y avons pas dissimulé nos sympathies, nous y avons gardé le plus constant souci de la vérité historique ; nous croyons avoir serré celle-ci de très près, grâce aux nombreux documents inédits mis entre nos mains1 ; et la vie d’Émile Keller touche à trop d’événements importants, à trop de choses, à trop de personnes, à trop d’idées encore vivantes, pour ne pas intéresser à la fois l'histoire du xixe siècle et la politique contemporaine.

C’est en 1861, par un discours retentissant au Corps Législatif, qu’Émile Keller conquit la célébrité, jeune encore, ■ — trente-trois ans. — Jusque-là, « on n’allait guère à lui et il ne se pressait point d’aller aux autres » ; cet homme de trente-trois ans, dont « l'œil plein de feu, fortement couvert par l’arcade », lançait des éclairs, s'était renfermé tout une année « dans un isolement silencieux » 2. lien sortit, tout à coup, le 19 mars, pour prononcer contre Napoléon 111 — artisan de l'unité italienne et en cela exécuteur testamentaire d'Orsini ! — le réquisitoire

1. Nous avons également utilisé 1 important travail laissé par le comte de Mayol de Lupé sur la vie d Emile Keller jusqu’à 1871 Le comte de Mayol de Lupé. mort en 1916. était un ami très intime de Keller; homme d’action, il avait été pour lui à Rome, et particulièrement à Montana, puis, durant la campagne de 1870, et dans toutes ses oeuvres, le plus dévoué des collaborateurs,

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