Saint-Nicolas, 15 septembre
événements se chargeront déjà de démontrer la futilité de l’engagement de M. de Freycinet ; la passion radicale demandera de nouvelles satisfactions, et, après avoir fait preuve de la plus grande condescendance, le Pape peut dès à présent préparer son mémorandum sur les affaires de France. Mais autant les démarches publiques sont à éviter, autant il importe de rester en union étroite avec Léon XIII. »
Pouvait-on mieux prévoir? Accusé de trahison, le ministère Freycinet tomba le 23 septembre, et fut remplacé par le ministère Ferry-Constans. Tout en prenant acte ironiquement de leur « obéissance aux institutions du pays », M. Constans, ministre de l’ Intérieur, rappelait aux Supérieurs que le décret du 29 mars « avait eu précisément pour but de mettre un terme à l’état de tolérance dont ils demandaient le maintien », et il exigeait l’autorisation. Le crochetage des couvents d’hommes s’étendit à toute la France, tandis que le F .’. Brisson, président de la Commission du budget, se chargeait de ruiner par le « droit d’accroissement » les religieuses, autorisées ou non, qu’ou n’avait pu encore expulser.
Le premier échec de la politique de concessions, accordées sans engagements réciproques, ne devait assurément pas porter Émile Keller à s’y rallier dix aus plus tard.
Les congréganistes, frappés dans leurs droits de citoyens, en appelèrent aux tribunaux judiciaires, qui, en raison de leur magnifique indépendance, furent dessaisis par le tribunal des conflits au profit des tribunaux administratifs. Il restait la liberté de la tribune : Émile Keller en usa le 12 novembre et prononça, contre l’exécution des décrets, des paroles impuissantes contre une majorité qui n’entendait plus de la même façon que lui « les mots de justice, d’honneur et de liberté », mais dignes d’être consignées au tribunal suprême de l'Histoire :
« On a subordonné la magistrature à l’administration, et l’on vient justifier cette méfiance à la tribune par des injures qui n’ont jamais été proférées contre la magistrature dans aucun pays libre... En dehors de la magistrature, trois mille jurisconsultes indépendants vous ont donné leur opinion... Une loi et des juges, c’est là ce que vous avez refusé à ceux que vous
ÉMILE KELLER
vouliez proscrire... Le tribunal des conllits a rendu sa sentence au bruit des haches et des marteaux. Et que dire de cette sentence ! Quand nous voyons le Gouvernement, le garde des Sceaux, jugeant sa propre cause 1 2, présider et départager - le tribunal des conllits, il est permis de dire que c’est l'honorable M. Cazot qui a rendu la sentence. »
Et comme René Goblet invoquait « le devoir professionnel » des magistrats démissionnaires :
« Le devoir n’est pas d’obéir servilement, mais d’obéir à sa conscience... Quant aux gendarmes et aux sergents de ville, ils ne pouvaient oublier qu’en 1871 leurs camarades avaient été fusillés avec les frères de ceux qu’on les forçait de traiter en malfaiteurs, et qu’en ce moment les assassins et les incendiaires rentrent triomphants pendant que l’on jette dans la rue les frères des victimes ». Des religieux alsaciens avaient été expulsés non seulement de leur couvent, mais encore du territoire. « Les Liguriens avaient été chassés d’Alsace comme amis de la France ; arrivés en France, ils s’attendaient à être reçus en amis de la France, et ils ont été chassés de la France comme étrangers !... Non ! Alsace, Alsace bien-aimée... [Un membre à gauche : Quelle qualité avez-vous pour dire cela ?]... ce n’est pas la France qui chasse vos enfants comme des étrangers ( Rumeurs à gauche)... Au dernier recensement officiel en 1872, il y avait 80.000 libres penseurs... Il faut y ajouter la triste et toujours nombreuse séquelle des hypocrites, affamés de places, que tous les gouvernements traînent à leur suite. Eh bien, ajoutez tout ce que vous voudrez, je vous mets au défi de faire une statistique religieuse,... de peur d’y trouver un éclatant démenti à votre prétention de former la France à votre image. Messieurs du Gouvernement, vous pourrez tout à l’heure monter au Capitole, tout fiers de la victoire cjue vous avez remportée sur 6.000 citoyens français sans autres armes que leur droit et leur conscience. Oui, Messieurs, soyez fiers de votre victoire, car vous avez couvert la France de honte et de ridicule, et vous avez déshonoré la République ! »
Émile Relier remonta à la tribune, le 12 décembre 1880, pour dévoiler, au sujet du « droit d’accroissement », le « piège » que recélaient les décrets du 29 mars : on instaurait, au détriment des Congrégations, une véritable « inquisition fiscale » — sans