‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 28 sur 189 · Lettre du 11 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 11 mars

LE DÉPUTÉ DU PAPE

Le cours de la révolution italienne justifiait toutes les alarmes d’Émile Keller. Pour complaire à Victor-Emmanuel et à son ministre Rattazzi (successeur de Ricasoli), Napoléon III avait imaginé un connubio entre le Pape et le Roi d’Italie, celui-ci devant gouverner les États Romains au titre de Vicaire Pontifical. Pie IX, bien entendu, refusa, et, le 10 juin 1862, 280 évêques réunis à Rome déclarèrent « reconnaître la souveraineté temporelle du Saint-Siège comme une institution nécessaire ». Passant outre, le Parlement de Turin affirma « la volonté de la nation et ses droits sur Rome », et le « parti des fous » jugea le moment venu de brusquer la solution.

Garibaldi gagna la Sicile, fut salué à Païenne par les fils du Roi, électrisa ses volontaires aux cris de « Italie et Victor- Emmanuel, Rome ou la mort ! » puis se proclama dictateur (19 août). Rattazzi dut le déclarer rebelle, le faire cerner à Aspromonte (29 août) et enfermer à la Spezzia ; mais il fut bientôt amnistié, et il était clair qu'on ne l’avait arrêté que parce qu’il avait été trop vite. — Napoléon III remplaça Thouvenel, trop favorable à l’unité italienne, par Drouyn de Lhuys, et fit savoir qu’ « il laisserait des troupes à Rome tant que l’Italie ne serait pas réconciliée avec le Pape ou que le Pape serait menacé de voir les États qui lui restaient envahis » ; mais cette réconciliation était impossible, et, en France même, le Gouvernement cherchait à désarmer les défenseurs du pouvoir pontifical.

Tandis qu’il se prévalait d’avoir rendu Rome au Pape, le Gouvernement réveillait en effet les préjugés gallicans contre f « ultramontanisme », dénoncé comme une conjuration menaçant la souveraineté nationale. Dans le Fils de Giboyer, Émile Augier livrait les catholiques romains à- d’outrageantes moqueries. Au Corps Législatif, les députés allaient être soumis à la réélection... Emile Keller était condamné à la défaite, mais ni ses opinions, ni ses paroles n’en pouvaient être modifiées.

Dans la séance du 9 février 1863, il combattit à la fois l’article 6 du projet d’ Adresse, et l’amendement soutenu par Jules Favre. — Ce dernier, au nom des Cinq républicains, réclamait le rappel de nos troupes d’occupation, invoquait le principe de non-intervention et le respect de la souveraineté nationale,

ÉMILE KELLER

« seule base légitime des gouvernements » ; il estimait « hors de doute que l’indépendance du Saint-Siège devait être assurée », mais « en cette matière comme en toute autre, ajoutait-il, la liberté est la seule solution à la fois digne et pratique », la liberté « dans les limites du droit commun ».

Prétendre placer l’Église et son Chef sous le « droit commun » de la haine, c’était une plaisanterie, mais moins sinistre, dans son radicalisme, que celles de l’article 6 de l’Adresse à l’Empereur :

« Le Corps Législatif vous approuve de tenir d’une main ferme la balance égale entre les grands intérêts qui s’agitent en Italie. Vous avez soutenu les Italiens sans pactiser avec la Révolution. Vous n’avez pas cessé de protéger l’indépendance du Saint-Père en continuant à lui adresser de respectueux conseils.

« Persévérez, Sire, dans la même politique, qui a déjà produit un heureux apaisement dans les esprits et qui répond aux sentiments de la France catholique et libérale. »

Ainsi, pour applaudir à la politique qu’avait stigmatisée Émile Keller, l’Adresse employait la formule — « France catholique et libérale » — dont il s’était lui-même servi ! Il fallait, de nouveau, clouer les Piémontais au pilori de l’histoire, dévoiler les desseins d’une révolution avec laquelle on affirmait ne point pactiser et distinguer la liberté de la tyrannie qui avait emprunté son nom :

« ... Les 140 députés Napolitains, — rapportait l’orateur, bien renseigné, — • n’ont été élus que par 25.000 électeurs protégés, conduits au scrutin par 95.000 soldats. Depuis, il s’est produit ce fait, que j’affirme sans crainte d’être démenti par personne, c’est que le nombre croissant des prisonniers et des victimes politiques a dépassé de beaucoup celui des électeurs h Je laisse de côté les exilés, je laisse de côté les gens morts en combattant ; d’après les évaluations les plus modérées, plus de 20.000 personnes ont été successivement jetées dans les bagnes et dans les prisons ou internées dans les îles, et quant aux exécutions, la commission du brigandage a constaté officiellement que sur ces quatre ou cinq cents malheureux brigands qu’on poursuit depuis deux ans, on en a déjà fusillé sept mille... ( Interruptions .)

1. C’est très exagéré, interrompit, simplement, un député de la majorité...

LE DÉPUTÉ DU PAPE

« Je laisse parler les Piémontais eux-mêmes. Voici ce que dit le général délia Rocca, dans uu ordre du jour récent : « On ne « sait quelles mesures adopter à l’égard de cette multitude de « prisonniers... » Et comment ces malheureux sont-ils traités ?

« Je n’ai jamais rien vu de pareil en Autriche », écrivait de Païenne, le 5 janvier, un témoin oculaire, qui, dans une seule prison, en a compté « 1.300 à demi nus, rongés de plaies et de «vermine, couchés sur les dalles humides, tous les jours décimés « par les privations et maintenant décimés par le typhus ». « J’ap- « partiens, dit ce témoin, au parti de l’unité de l’Italie, mais je « ne puis admettre qu’en 1863, sous le héros Victor-Emmanuel,

« de pareilles choses arrivent dans la libre Italie. »

« Toute vieille qu’elle est, la Révolution est le plus solide appui de l’absolutisme en Europe. C’est grâce à la terreur que causent les commotions profondes, c’est grâce au dégoût légitime qu’inspire l’anarchie, que l’on finit par s’habituer, par se résigner à tout. Pourvu qu’on soit tranquille, on dit comme M. de Cavour : laissons de côté la morale, et on assiste avec indifférence aux plus étranges spectacles ; on assiste à ce spectacle du Piémont exploitant à la fois la souveraineté nationale et le droit divin, et se jouant de tous les deux ; et à ce spectacle d’un roi de Chypre et de Jérusalem recevant de Garibaldi le sceptre de l’Italie ; et, alors que le sang coule à Ilots à Naples et en Pologne, on se contente de dire que ce sont des brigands ou que ce sont des révolutionnaires. Ici, que l’honorable M. Jules Favre me permette de lui demander comment il se fait qu’en présence d’atrocités du même genre, il ait deux poids et deux mesures. Car ce n’est pas l’Eglise, c’est lui qui a deux poids et deux mesures ; c’est lui qui, avec une double injustice, reprochait dernièrement à l’Église de ne pas protester en faveur de la Pologne, et qui lui reprochait hier de protester en faveur des Napolitains...

« Ainsi point de balance égale... Pour tous ceux qui aiment la liberté, rien de plus nécessaire que de faire justice de ce libéralisme menteur qui, en Italie, s’exerce aux dépens de la plus paternelle, de la plus honnête des autorités, et au profit d’un despotisme hypocrite ; de ce libéralisme qui, en France, croyez-lc bien, excite et développe les fausses aspirations qu’il croit apaiser. »

Ce discours n’eut pas plus de succès parlementaire cpie le précédent. Mais Émile Keller avait tenu son serinent de servir l’Empire « avec loyauté, courage et indépendance 1 », et, si

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