‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 51 sur 189 · Lettre du 17 novembre · texte numérisé non relu

Lettre du 17 novembre

3. Les budgets de 1863. 186't et 1865, Paris, Poussielgue, 1869.

LE DÉPUTÉ INDÉPENDANT

de scandaleuses . spéculations et abouli à des comptes, les comptes d'Haussmann, rivalisant avec « les contes fantastiques d’Hoffmann ». Cependant, les fautes commises depuis dix ans et la situation menaçante prise par la Prusse imposaient à notre patriotisme des charges considérables qu’il fallait savoir regarder en face et courageusement accepter ; « l'heure était solennelle pour nous et pour le Pouvoir ».

L’Alsacien vigilant voyait en effet venir le moment où le sort même de la France serait en jeu, et c’est avant tout par patriotisme qu’il brigua en 1869 un nouveau mandat législatif.

Il se présenta à la fois en Alsace et en Vendée. Qui, mieux que lui, eût représenté les traditions de l’épopée vendéenne ? « En m’appelant à elle, déclarait-il dans sa profession de foi, la catholique Vendée a eu avant tout à cœur les intérêts qui ne finissent point à la frontière d’un département. Elle s’est souvenue des modestes services que j’ai pu rendre à la cause de l’Église, dont la France est toujours la lille aînée. » — Au point de vue national, il savait ses électeurs « prêts à soutenir, s’il était menacé, l’honneur de ce nom français que le passé nous a légué si grand » ; il souhaitait comme- eux « la réduction de l’armée, seul moyen de réaliser des économies sérieuses » ; mais tout en accordant cette concession à des tendances alors si générales et si dangereuses en face d’une Prusse décidée à la guerre, tout en admettant que la paix pourrait être maintenue, il prenait soin d’en spécifier ressentielle condition : « substituer franchement le respect de la justice et le droit des petits Étals au système désastreux des nationalités et des grandes agglomérations ». — C’était toute la politique de l’unité italienne et de l’unité allemande qui était ainsi condamnée.

La bataille électorale fut assez dure. Le comte de Falloux avait lui aussi posé sa candidature dans le haut Bocage, et Émile Relier le soutenait sans réserve *. Contre les

1. Le Monde observait la même altitude : « Nous savons qu'ils ne seront jamais assez bons libéraux pour trahir le Pape, cela suffit », disait, le Monde du 13 mai 1869 au sujet des candidatures Cochin, de Montalembert. Werner de Mérode, Anatole Lernercier, etc

ÉMILE KELLER

catholiques indépendants, l’administration préfectorale et ses protégés employèrent des arguments dont il su (tira de donner cet échantillon : « M. de Falloux amène dans les plis de son drapeau, avec le renversement de l’Empire, le retour de l’Inquisition, le rétablissement des dîmes, l’ébranlement de la famille par la résurrection du droit d’aînesse, celui de la proprité par l’annulation des ventes de biens nationaux l... » Les populations de la Plaine, effarouchées par de semblables fantômes, et influencées de façons très diverses par un clergé qui attendait surtout des candidats officiels « des lustres, des ostensoirs et des chasubles » -, ne donnèrent au premier tour que 10.751 voix, c’est-à-dire la majorité relative à Émile Iveller. Falloux était définitivement battu. Au second tour, Relier, élu d’autre part, lui offrit de se désister en sa faveur ; mais le comité royaliste qui avait dirigé la campagne préféra laisser le champ libre à M. de Sainte-Hermine, pour ne pas faire le jeu d’un autre concurrent au nom odieux : M. Alquier. — Émile Relier avait réparé en Alsace son échec de 1863.

« L’ennemi personnel » de l’Empereur avait constitué les électeurs de la circonscription de Guebwiller, préférée cette fois à celle de Belfort2 3, juges des événements antérieurs : « Depuis cette époque, — observait-il en rappelant son exclusion, — l’arbre a porté ses fruits, et vous êtes appelés à apprécier, en pleine connaissance de cause, la politique que j’avais blâmée... Alsaciens, vous êtes à l’avant-garde contre les ennemis du dehors. Ne soyez pas les derniers à donner l’exemple du réveil de la politique. » Ces deux phrases résumaient tout son programme et toute la conduite qu’il allait suivre soit au Corps Législatif, soit à la frontière jusqu’à sa protestation rême du 1er mars 1871.

1/ Extrait d'un journal de la préfecture (Discussion sur l'élection de d / de La Poëze', Journal officiel , séance du 3 décembre 1869).

2. Lettre sans date du vicomte de Cumont au sujet de M. de Pierre, écuyer de 1 impératrice.

3. Par suite des remaniements administratifs qui avaient rattaché le canton de Massevaux (où se trouvait Saint-Nicolas) à la circonscription de Guebwiller, celle-ci était au surplus devenue la circonscription de Keller.

LE DÉPUTÉ INDÉPENDANT

Singulière complaisance du langage politique : ce catholique intégral, que les partis avancés traitaient de rétrograde, était combattu par le Gouvernement comme révolutionnaire. Il avait beau proclamer qu’il ne voulait pas plus de la révolution que du retour du passé h il lui suffisait de faire opposition au Pouvoir pour être suspect aux « hommes d’ordre ! » En séparant, avec éclat, dans ses manifestes et dans ses actes de représentant du peuple, la cause du Césarisme de la cause de l’ordre social, il continua à scandaliser les « conservateurs » à courte vue ; mais il dégagea ainsi sa cause de lamentables compromissions et fit preuve d'une clairvoyance aujourd’hui évidente.

Son comité alsacien était dirigé par l’abbé Winterer, alors curé de Guebwiller, qui groupa autour de lui les ouvriers chrétiens et mena la bataille avec un petit journal populaire : le Volksboote. — On sait le rôle que ce prêtre au cœur d’apôtre, à l’intelligence d’élite, au patriotisme ardent, devait jouer, soit à Mulhouse où il organisa une magnifique cité ouvrière, soit au Reichstag, où il ne cessa d’exprimer la fidélité de l'Alsace captive. Avec la spirituelle audace et la verve mordante qui devaient se retrouver, en face de l’oppresseur victorieux, dans les feuilles catholiques alsaciennes, le Volksboote attaqua « le protectionnisme industriel et le veau d’or luthérien » représentés par les adversaires de son champion. L’État, disait le journal populaire, avait avancé quarante millions aux industriels et les débiteurs n’avaient à peu près rien remboursé. Ainsi « l'hameçon d’or du gouvernement impérial » privait par définition les candidats Gros et Grosjean de toute indépendance. Et pourquoi des candidats protestants ? « Le Haut-Rhin étant complètement catholique n’avait pas besoin de se faire emmailloter dans du coton protestant. » Grosjean possédait une manufacture à Guebwiller : sur le sort de ses ouvriers, on ne savait qu’une chose, c’est que « s’ils ne recevaient pas de fromage sur leur pain, ils obtenaient en revanche suffisamment de papier à fromage sous forme de journaux dévoués à Grosjean ». On avait essayé de démembrer la

1. Pas plus ([uc précédemment, il ne se présenta comme royaliste.

ÉMILE KELLER

circonscription électorale de Relier ; mais on avait beau « découper les cantons, on n’entamerait pas les cœurs » des vrais Alsaciens.

Les arguments apportés par le baron de Heckeren en faveur de Gros n’étaient, bien entendu, qu’une apologie du régime « qui, depuis vingt ans, avait maintenu la France grande et puissante vis-à-vis de l’Europe et prospère à l’intérieur »; cette situation avait « permis à l’Empereur de rendre progressivement la liberté..., mais ce mouvement n’atteindrait son plein développement que s'il était modéré par l’Élu du peuple... dont l’autorité seule était assez puissante pour le diriger sûrement » 1.

Émile Relier l’emporta au premier tour avec 15.066 voix contre 9.763 au protégé du sénateur baron de Heckeren, M. Gros, et 1.970 voix à M. Grosjean.

Dans l’ensemble du pays, les élections de 1869 marquaient pour l’opposition de grands progrès : les ministériels ou conservateurs-libéraux avaient maintenant à compter avec les irréconciliables menés par Gambetta et Jules Favre, et surtout avec le Tiers-Parti ou Centre-Gauche qui, pour en finir avec l’Empire autoritaire, déposa 1’ « Interpellation des 116 » réclamant un ministère responsable et un Corps Législatif maître de ses travaux. — Napoléon III était acculé désormais à l’octroi d’une constitution parlementaire on à un nouveau Coup d’État ; il n’avait plus la force, ni morale ni même physique, de recommencer le Deux-Décembre, mais il essaya encore du système des demi-mesures, qui devait être le plus favorable à ses adversaires.

Il passa, en quelque sorte, la revue des nouveaux groupes politiques dans les dîners et les réceptions qui se succédèrent à Saint-Cloud. Les Cent-Seize décidèrent de s’y rendre, mais Émile Relier, signataire de la fameuse Interpellation, avait refusé de les y accompagner 2. Cet acte d’indépendance marquait sa ferme volonté de répudier tout accommodement : «L’Empire est embarrassé, expliquait-il à sa femme le 9 juillet; ce n’est

1. Lettre Aux électeurs cle la 4e circonscription du Haut-Rhin, Soultz, le 11 mai 1869.

2. C est donc par erreur que MSI Laveille écrit que « les 116 signataires de l'acte se rendirent au dîner de Saint-Cloud ». ( Chesnelong , Sa Vie , p. 126.)

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pas notre faute. Je crois le moment venu de nous dégager de ses étreintes fatales. Il a compromis tous les hommes qui l’ont servi ; il a combattu les catholiques aux élections... Je ne crois nullement céder au plaisir taquin de faire de l’opposition. »

Quelques jours après, le 13 juillet, la Chambre était prorogée, le Ministère d’État supprimé, et le Sénat — dont Rouher devenait président — était appelé à modifier le Constitution. C’était un succès pour les Cent-Seize : mais étaient-ils bien résolus à le pousser à fond, et, selon l'expression de Chesnelong, à « faire le contrepoids des libertés dangereuses par le développement salutaire des libertés préservatrices 1 ? » Sur ce point, Kolb-Bernard adressa le 20 juillet à son « très cher ami » Keller des remontrances caractérisant à merveille l’attitude du groupe des catholiques conservateurs... et indépendants :

« La reprise des travaux de la Chambre est remise à une époque indéfinie. Tel est le premier acte de notre ministère dit parlementaire. Vous en connaissez la composition : elle permet d’en attendre tous les actes de faiblesse, de condescendance et de soumission... On ne peut méconnaître la nécessité de se grouper... Savez-vous qu’on vous blâme beaucoup et de beaucoup de côtés ? On vous blâme d’avoir refusé même un peu brutalement le dîner de Saint-Cloud,... puisqu’après tout c’est l’Empereur qui, à tort ou à raison, se croyait l’offensé et qu’il vous faisait une avance. On trouve que vous avez tort de crier un peu sur les toits, ou, ce qui est à peu près la même chose, de déclarer hautement dans la salle des pas-perdus cpie l’Empire est inconciliable avec la liberté, et que, s’il y a là une vérité, il est impolitique de la mettre trop en évidence... On trouve que vos condescendances pour la gauche ne sont pas sans une sérieuse gravité, qu’elles compromettent votre caractère de défenseur du Saint-Père, qu’elles achèvent de vous faire apparaître aux yeux du Gouvernement comme un ennemi déclaré et comme un de ceux qui ont proclamé le système des destructions nécessaires... On trouve que vous avez pris à tort, et d’une manière très fâcheuse pour les intérêts supérieurs dont la défense vous appartient, l’attitude d’un homme extrême... Vous avez, en même temps, l’absolu des idées et l’absolu du caractère. Je ne dis pas que ce soit mauvais, mais c’est peut-être trop bon dans ce monde inférieur, et surtout dans ce monde inférieur politique où il n’est guère possible de procéder que par à peu près .

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