‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 52 sur 189 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

ÉMILE KELLER

Ce n’était pas ainsi cpie Keller entendait l’indépendance ! Il estimait que, du côté du Gouvernement, rien n’était changé, et que, du côté de l’opposition, on n’aboutirait à rien si on favorisait les manœuvres destinées à lui enlever tout ressort. La conciliation mènerait à la capitulation. Les Cent-Seize avaient un programme : il fallait d’abord le revendiquer hautement et ne point laisser à la gauche radicale le monopole de la lutte pour la liberté. C’était même là le seul moyen d’assurer l’ordre public. Le député de Belfort avait-il « l’attitude d’un homme extrême ? » Son manifeste du 21 juillet, en expliquant comment il fallait réformer l’Empire, suffit à le justifier :

« Saint-Nicolas, 21 juillet 1869.

Électeurs,

« ... Fort de vos suffrages, aussi bien que de mes propres convictions, j’ai cru que le moment était venu pour le Gouvernement de reconnaître, de réparer les fautes qui ont plus ou moins compromis nos intérêts religieux, politiques et financiers. S'il fût entré dans cette voie, je me serais fait un devoir de lui offrir un loyal concours. Malheureusement, par la manière dont la Constitution actuelle est appliquée, les moindres critiques atteignent directement la personne de l’Empereur. Tandis que, depuis le ministre jusqu’au maire de village et à son garde champêtre, tous les fonctionnaires sont couverts, par le célèbre article 75 de l’an VIII, d’une sorte d’inviolabilité, la responsabilité de leurs actes se concentre et s’accumule sur la tête du chef de l’État. La centralisation administrative forme ainsi entre ses mains une machine gigantesque dont il porte seul le fardeau...

« Si le souverain avait fait au pays des concessions sérieuses, il nous obligeait par là à user à son égard d’une extrême modération. Au contraire, du moment qu’en conservant les mêmes hommes, il affirme qu’il continuera à marcher dans la même voie, il nous met en demeure de blâmer ouvertement, de combattre nettement sa conduite. Aux vœux pleins de réserve de députés se faisant respectueusement les organes de leurs électeurs, doivent succéder les actes fermes et résolus d’une opposition constitutionnelle, bien décidée à vouloir une autre politique, réclamant tout ce qui peut assurer la liberté et la sincérité du suffrage universel ; c’est-à-dire l’élection des maires par les communes, la responsabilité de tous les fonctionnaires, enfin la présence auprès du souverain de ministres en qui le pays puisse avoir confiance.

LE DÉPUTÉ INDÉPENDANT

« Ce ne sera pas notre faute si ces critiques remontent jusqu’au chef de l’État. Car c’est lui qui persiste à assumer seul le poids de tous les actes de son gouvernement et qui s’expose volontairement aux inconvénients de cette redoutable concentration. Au point où les choses en sont venues, ce serait un véritable péril pour lui que de se faire illusion sur l’état des esprits. Aussi notre premier devoir est-il de lui faire comprendre que le pays a cessé d’abdiquer, que le pays veut être consulté, non seulement sur les traités de commerce qui modifieraient nos tarifs, mais encore sur tous les actes qui, en France, en Allemagne ou en Italie, pourraient compromettre le maintien de la paix ou le progrès de la liberté.

« Le Gouvernement s’est écarté du sentiment public. Il faut à tout prix qu’il s’en rapproche. Tel est, en deux mots, pour moi, le résumé de nos interpellations. Il est possible que tous les signataires ne leur donnent pas exactement la même portée et que quelques-uns d’entre eux reculent devant les déductions que j’en ai tirées. Mais, électeurs du Haut-Rhin, je suis convaincu que vous apprécierez comme moi la situation et que, par votre indépendance autant que par votre patriotisme, vous resterez à la tête du mouvement généreux qui seul peut prévenir de nouvelles révolutions. »

C’était bien la « séparation » — annoncée dès 1859 1 — entre le Césarisme et le pays trop longtemps asservi. Si Émile Keller avait le droit de ne plus faire crédit à l’Empire, n’accordait-il pas trop de confiance à la volonté populaire ? Car son programme était en somme nettement démocratique. Tel ne fut pas l’avis des libéraux qui, cette fois, le comblaient de félicitations, ni celui de la Gazette de France, qui pourtant n’avait rien de révolutionnaire. Léon Lavedan, rédacteur à ce dernier journal et à la Correspondance de Clairbois avant de diriger le Correspondant, lui transmit les éloges du comte de Falloux :

« Vous avez dit juste ce qu’il fallait dire : c’était le premier mot qui venait à ses lèvres. Vous avez courageusement montré la voie aux indécis et aux timides ; c’est un service considérable, surtout en temps de crise, où beaucoup de gens hésitent sur la conduite à tenir. Votre manifeste domine tous ceux que la presse a publiés dans ces derniers temps ; il est le vrai commentaire de l’interpellation désormais historique des 116. Vous avez

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