‹ Un Demi-Siècle de Défense Nationale et ReligieuseChapitre 57 sur 189 · L’ABANDON DE ROME · texte numérisé non relu

L’ABANDON DE ROME

SOMMAIRE

Le « Ministère des honnêtes gens ». — Le Concile du Vatican : son importance ; ses adversaires; ses résultats. — Sous 1 inspiration de M«r Dupanloup, le comte Daru veut défendre le pouvoir contre les projets du Saint-Siège. — Interventions d'Emile Keller auprès d’Emile Ollivier, du comte Daru et de Jules Favre ; elles évitent un débat dangereux pour la liberté du Concile. — L’infaillibilité est proclamée (18 juillet 1870).

Rome sera-t-elle livrée aux Italiens? — Le sort du pouvoir temporel est lié au sort delà France. — Nos troupes sont rappelées au début de la guerre. — Désolation du Gouvernement. — Keller adresse une protestation suprême à Emile Ollivier (4 août). — Les troupes de Victor-Emmanuel s’emparent de Rome (20 septembre). — L'impérialisme italien.

Émile Keller eut bientôt l’occasion de distinguer à nouveau sa cause de celle des libéraux et de prouver aux ultramontains que son intransigeance politique ne lui interdisait pas les rapprochements nécessaires.

Le 2 janvier 1870, Napoléon III constitua enlin un ministère parlementaire dont le chef, Émile Ollivier, lui promettait « une vieillesse heureuse... » Ce « ministère des honnêtes gens » renfermait des représentants du Centre Gauche : Buffet aux Finances, le comte Daru aux Affaires étrangères. Hommes intègres, catholiques convaincus, mais le second très opposé, du moins en tant que ministre, aux doctrines que le Concile du Vatican était appelé à définir.

Le Concile œcuménique qui s’ouvrit à Rome, le 8 décembre 1869, dans la basilique de Saint-Pierre, comprenait plus de

sept cents évêques, abbés et généraux d’ordres. Toutes les nations du monde y étaient représentées. Les schismatiques orientaux et les protestants avaient été eux-mêmes convoqués par Pie IX, mais ils avaient repoussé l’invitation. Les adhérents de la Fédération générale protestante d’Allemagne assemblés à Worms le 18 juin 1869 au pied du monument de Luther, avaient, en acclamant le roi de Prusse, « repoussé avec énergie toute prétention hiérarchique, toute autorité dogmatique qui seraient pour eux comme autant de ponts destinés à les mener à Rome » ; et ils avaient élevé cette protestation en se plaçant « sur le terrain commun à tous de l’esprit chrétien, du patriotisme allemand et de la civilisation ».

En 1869, les tenants de la « libre pensée » s’agitaient d’ailleurs violemment. Le 8 juillet, à l’Assemblée générale du Grand-Orient, Colfavru avait proposé de répondre au Syllabus de 1864 par « une affirmation solennelle de principes qui servirait, à l’avenir, de drapeau à la Maçonnerie », et de convoquer une assemblée extraordinaire pour proclamer, « en face du concile œcuménique, les grands principes du droit humain universel » : ce fut Y anticoncile de Naples des 9-11 décembre 1869, le Convent qui souleva de tumultueuses manifestations en faveur de l’unité italienne et échoua dans le ridicule.

Le monde catholique accueillit avec une joie unanime l’annonce du Concile du Vatican, mais de retentissantes publications, — en particulier les Observations de MB‘ Dupanloup, concernant Y inopportunité de la définition de l’infaillibilité pontificale, — présageaient de graves controverses doctrinales. Les discussions conciliaires sur « les erreurs multiples dérivées du rationalisme » aboutirent pourtant, le 24 avril 1870, au vote unanime de la Constitution de fuie catholica. Constitution renfermant, selon l’expression du cardinal Manning, « l’affirmation la plus large et la plus hardie de l’ordre surnaturel et spirituel qui ait jamais été jetée à la face du monde». — Le 18 juillet, la définition du dogme de l’infaillibilité recueillera 533 voix sur 535 présents h

1. 55 membres de la minorité — parmi lesquels M«r Dupanloup — avaient décidé de ne pas assister à la séance pour ne pas attrister le Saint-Père par un vote négatif.

152 ÉMILE KELLER

On conçoit avec quel intérêt Émile Relier devait suivre de tels événements et s’efforcer, en tant que député français, d’en assurer le cours normal.

Pour la première fois depuis l’époque de Constantin, les souverains catholiques n’étaient pas invités à un Concile oecuménique : le Saint-Père, expliquait le cardinal Antonelli, « n’avait nullement l’intention de tenir les princes à l’écart, mais à cause de l’impossibilité de convoquer indistinctement tous les souverains de la catholicité, l’un d’eux étant sous le coup de l’excommunication, il se bornait à demander en termes généraux leur concours bienveillant l. Émile Ollivier avait vu dans cette décision, qu’expliquaient tant de circonstances diverses, « la séparation de l’Église et de l’État opérée par le Pape lui-même 2 3 » ; mais sous l’inspiration du docteur munichois Dœllinger !, les cabinets européens manifestèrent une « expectative menaçante » : proclamer les droits divins de l’Église et son indépendance, comme société, vis-à-vis des pouvoirs humains, c’était menacer les droits de ces derniers !

« L’excellent comte Daru, note Émile Relier 4, ne croyait pouvoir mieux faire que de suivre en pareille question la direction de l’évêque d’Orléans et de ses amis ; or M>r Dupanloup s’était déclaré fougueusement l’adversaire de la définition de l’Infaillibilité, tâche capitale du Concile, et on avait vu son inspiration dans l’article retentissant où le Correspondant écartait l’idée que les États Généraux de l’Église pussent aboutir à une monarchie despotique. Rappeler au monde qu’il y avait une vérité révélée, immuable, et que cette vérité avait pour interprète, qui ne pouvait se tromper, le successeur de Pierre, c’était encore porter au scepticisme moderne un défi imprudent. Mb’r Dupanloup crut avoir la mission d’empêcher cette nouvelle faute... C’est sur de pareilles suggestions que notre ministre des Affaires étrangères rédigea une série de notes qui venaient d’être imprimées pour être distribuées au Parlement, et qui devaient évi-

1. E. Ollivier, L'Eglise et l'Etat au Concile du Vatican, I, p 508.

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