Discours du 10 juillet
3. Ce Bavarois trouvait que les vexations infligées au Pape seraient de nature à l’éclairer : « Vexatio dabit intellectum », écrivait-il à Gladstone...
4 10 octobre 1869.
demment y provoquer un débat dangereux où les Chambres françaises émettraient peut-être un avis opposé à celui du Concile. »
La tournure de ce débat se trouvait au surplus déjà dessinée par l’interpellation — annoncée — de Jules Favre qui demanderait au Gouvernement quelles précautions il comptait prendre contre les empiétements de l’Église ; le comte Daru laissait entendre qu’il ferait connaître les mesures adoptées, ou préparées, pour la défense du pouvoir civil : si un ordre du jour parlementaire approuvait une semblable pression sur le Concile, le Ministère — en majorité catholique — donnerait une preuve étrange de son « libéralisme », et les plus graves conflits seraient à redouter. Le seul moyen de les prévenir était de dessiller les yeux d’Émile Ollivier, du comte Daru et de Jules Favre : Émile Relier s’y employa, de concert avec Chesnelong et Kolb-Bernard.
Kolb-Bernard, — revenu sans doute maintenant à de moins sévères appréciations à l’égard de son ami, — l’accompagna chez le Président du Conseil :
« Nous lui exposâmes, rapporte Émile Relier, tous les inconvénients de la discussion que le Gouvernement allait ouvrir. La France avait à Rome une armée d’occupation qui protégeait la liberté du Pape et du Concile. Serait-il digne et convenable de paraître exercer, au moyen de cette force matérielle, une pression sur les décisions de l’Église universelle ? Saisi de cette considération, M. Ollivier nous déclara que le débat n’aurait pas lieu, que les notes de M. Daru ne seraient pas distribuées, mais mises au pilon : « J’ai, ajouta-t-il, d’autant plus de mérite à vous faire « cette concession, que plusieurs évêques nous pressaient de « menacer le Pape du retrait des troupes françaises s’il persistait « à faire proclamer le nouveau dogme... » Dans cette conversation intime et cordiale, où il dévoila l’élévation et la noblesse de ses sentiments, Émile Ollivier fut amené à parler du Père Hyacinthe Loison, qui parlait de jeter son froc aux orties : « Je « l’ai vu, raconta le Ministre, et j’ai fait tout au monde pour « l’empêcher de commettre cette faute irréparable. Si vous « quittez l’Église, lui ai-je dit, vous ne serez plus rien, vous périt drez toute considération. Qu’est-ce qui vous pousse à cette « folle résolution ? Êtes-vous fatigué de l’autorité de vos supé- « rieurs ? Avez-vous de l’ambition ? Voulez-vous être évêque? « Je me charge de vous obtenir cette dignité. Mais mes instances « ont échoué, et j’en suis désolé. »
ÉMILE KELLER
Le comte Daru, — chez lequel Émile Keller et lvolb-Bernard accompagnèrent Chesnelong ‘, — fut plus difficile à gagner. Il avait adressé à Rome un Mémorandum signalant ce qu'il croyait un danger pour l’Église, et comme la réponse du cardinal Antonelli, très conciliante sur les questions d’application, était très ferme sur les principes, il avait le dessein d’envoyer en ambassadeur auprès du Concile le duc de Broglie avec mission de faire aux évêques de nouvelles représentations... Chesnelong lui observa que cet envoi aurait les apparences d’une menace, qu’en cas d’insuccès « l’incompatibilité serait flagrante entre la doctrine catholique interprétée par le Concile et l’indépendance de la société civile revendiquée par le Mémorandum », et qu’il fallait à tout prix éviter un conflit dont les ennemis de l’Église seraient trop heureux de se servir. Daru était ébranlé, mais se sentait trop publiquement engagé à accepter l’interpellation : il fallait intervenir auprès de Jules Favre, ce dont se chargea seul Émile Keller.
Jules Favre avait-il déjà reçu les avis d’Émile Ollivier ? Savait-il que le comte Daru ne rappellerait pas, en tous cas, nos troupes de Rome ? Estimait-il qu'après tout la nonintervention du Gouvernement était le meilleur acheminement à la séparation de l’Église et de l’État ?
« Je le trouvai seul à table, rapporte simplement Émile Keller, et je lui déclarai que, comme adversaire, je désirais être au courant de ses intentions : « C’est sous la protection de nos « troupes, me clit-il sans la moindre hésitation, que le concile « délibère à Rome. Je regarderais comme une souveraine incon- « venance de paraître exercer la moindre pression sur la liberté « de cette grande assemblée. Vous pouvez donc être certain que
je ne soulèverai aucune discussion à ce sujet. J’ai d’autant « plus de mérite à ne pas intervenir que plusieurs ecclésiastiques « me pressaient beaucoup de le faire. »
Le péril était donc conjuré : le Concile délibérerait en liberté, malgré les ecclésiastiques qui faisaient appel au « bras séculier », et parmi lesquels il faut citer, avec Mb'r Dupanloup, inspirateur des notes du comte Daru, Ms1 Darboy, partisan du rappel
1. Nous ne connaissons cette visite que par les Mémoires inédits de Chesnelong (M'r Laveille, Chesnelong. pp. 139-140).
momentané de notre ambassadeur auprès du Saint-Siège. Les catholiques libéraux opposés à l'infaillibilité se trouvaient d’ailleurs désemparés par la mort de Montalembert (13 mars 1869), et l’Empereur en personne, en ouvrant la session législative (29 novembre 1869), clôtura par ces mots la détestable campagne : « De la réunion de tous les évêques de la calholicité, on ne doit attendre qu’une œuvre de sagesse et de conciliation. »
Le 18 juillet suivant (jour de notre déclaration de guerre à la Prusse), le dogme de l’infaillibilité doctrinale du Souverain Pontife était promulgué. Mais la Question Romaine aboutissait, en même temps, au dénouement qu’avait prévu, depuis dix ans, le « Député du Pape ».
Au moment de la déclaration de guerre, Émile Relier, Chesnelong et Kolb-Bernard, craignant le rappel de nos troupes de Rome, rédigèrent une protestation destinée à être remise au Président du Conseil dès que le retrait serait imminent. Le Gouvernement impérial ne le voulait pas ; mais on sait ce qu’il en advint.
Ni l’alliance ni même la neutralité de l’Autriche et de l’Italie n’étaient acquises. Le 20 juillet 1870, le chancelier d’Autriche nous demanda de livrer Rome aux Italiens : Émile Ollivier déclara l’idée « pitoyable et impraticable », et le duc de Gramont notifia à « ce huguenot de Beust » que l’abandon de Rome « soulèverait la France entière ». On se résigna cependant à offrir à Victor-Emmanuel le rappel de nos troupes et à placer Rome sous la sauvegarde de l’Italie. Le SainL-Siège fut informé de la décision et, le 31 juillet, notre ambassadeur à Rome reçut ces éclaircissements : « Assurément, ce n’est pas par nécessité stratégique que nous évacuons l’État romain... Mais la nécessité politique est évidente... Nous devons nous concilier les bonnes intentions du cabinet italien. » — « Plaignez-moi, disait à Chesnelong le ministre Plichon, calholique notoire. La situation est horrible... Nous exigerons de l' Italie des garanties formelles et si la guerre ne tourne pas contre nous elle les respectera... Si nous sommes vaincus, ce ne sont pas les quelques milliers d’hommes que nous aurions à Rome qui
ÉMILE KELLER
pourraient sauver le pouvoir temporel de Pie IX : il sombrera dans notre défaite. Pour le Pape comme pour nous, ce qu’il faut, c’est que la France ne soit pas battue. » — « Nous avons une belle armée et de belles forteresses, observait de son côté Louis Veuillot ; mais si nous abandonnons Rome et si Dieu se demande à quoi lui sert la France ? 1... »
Un bataillon de chasseurs à pied, embarqué à Civita-Vecchia le 28 juillet, se trouvait aux environs de Belfort le 2 août. Émile Relier, alors occupé à chercher des ressources pour les ambulances et des francs-tireurs pour la garde des Vosges, l’y rencontra, apprit ainsi l’évacuation de Rome et retourna en toute hâte à Paris pour en demander compte au Gouvernement. Il vit le ministre de l’Instruction publique, son ami Plichon, qui lui apparut — comme à Chesnelong — « un homme désolé, désespéré de l’infériorité de nos forces, annonçant que nous allions à d’irréparables désastres ». Il courut chez Émile Ollivier auquel il adressait, le lendemain 4 août, une protestation dont voici les principaux passages :
« ... Dans l’entretien que j’ai eu hier, ainsi que trois de mes collègues, l’honneur d’avoir avec vous, vous nous avez exposé la nécessité où vous vous seriez trouvé de retirer nos troupes du territoire pontifical.
« Malgré tout mon désir de ne pas soulever de difficultés en ce moment et de ne songer qu’au triomphe de nos armes, je remplis un devoir en vous déclarant que je ne puis admettre cette nécessité et que je proteste énergiquement, comme député, comme catholique et comme Français, contre cette nouvelle concession faite à l’Italie unitaire.
« Je ne reviendrai pas sur l’engagement récent que vous aviez pris de ne jamais rappeler nos troupes sans consulter la Chambre. Je ne reviendrai pas davantage sur les assurances non moins catégoriques que nous avaient données à ce sujet, même dépuis la déclaration de guerre, plusieurs de vos collègues. Si j’en parle, c’est uniquement afin de constater que nous avions tout fait pour prévenir cet acte malheureux, et que nous étions en droit de ne pas nous y attendre.
« Aujourd’hui cet acte est consommé. Était-il nécessaire ? Non, car si vous vouliez réellement le maintien du pouvoir temporel; si, de son côté, l’Italie a cette fois l’intention d’exécuter