V. - LE COUP D'ETAT
LA voie légale manquant au président, il en chercha une autre. Il s'assura dans l'armée, parmi les fonctionnaires, chez les hommes politiques, des collaborateurs intelligents et audacieux. L'opinion publique était travaillée parles journaux, les brochures, les agents. Les souvenirs du premier Empire et de ses gloires étaient évoqués en toute occasion. Les républicains extrêmes venaient, par leurs excès, en aide à celui qui, plus habile et plus autorisé, promettait l'ordre et la prospérité. L'espoir du succès ralliait autour de lui une foule d'hommes que pressait l'ambition, qu'attirait la nouveauté, que poussait le besoin et que sollicitait le désir du repos. Les bruits de coup d'État commencèrent à circuler. C'était le moyen le plus sûr de le préparer. Les protestations auxquelles ils donnaient lieu avaient pour but et pour effet de les propager, de les accréditer et de les faire désirer.
Le 27 octobre 1851, un nouveau ministère était constitué. Thorigny était ministre de l'intérieur, Turgot des affaires étrangères, Corbin et
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après lui Daviel de la justice, Giraud de l'instruction publique, Fortoul de la marine, Blondel des finances.Saint-Arnaud de la guerre, Casablanca de l'agriculture, et Lacrosse des travaux publics ;Maupas devenait préfet de police. On pouvait pressentir l'approche de l'explosion, par la docilité de quelques-uns de ces ministres et l'audace entreprenante de quelques autres.
L'Assemblée reprit ses séances le 4 novembre. Le message signalait un vaste complot démagogique et la nécessité d'abroger la loi du 31 mai. Il n'y avait aucun lien entre ces deux faits, mais il était de l'intérêt du président de l'établir. Les menées démagogiques et socialistes étaient incontestables, mais le gouvernement avait-il fait, pour les réprimer, tout son devoir.'' En supposant qu'il fallût les réprimer, la loi projetée y aurait-elle contribué.'' Il y avait donc d'un côté un prétexte, et de l'autre un instrument de discorde. On menaçait les fauteurs de désordre et on leur donnait satisfaction. On faisait appel à l'Assemblée et on la désavouait.
L'Assemblée, après avoir rejeté l'urgence de l'abrogation, refusa de passer à une seconde délibération. A la suite de cette rupture, les craintes devinrent si vives, que l'on s'attendait à tout instant à un coup d'État, et que les trois questeurs déposèrent une proposition reconnaissant au président de l'Assemblée le droit de requérir directement la force armée et toutes les autorités. La commission admit la proposition par vingt-trois voix contre six. Les débats mirent aux prises la droite avec le gouvernement et la gauche qui le protégeait. Thiers signala le danger avec autant de clairvoyance que d'énergie, et les ministres montrèrent, par leurs tergiversations, combien les craintes étaient légitimes. La proposition des questeurs fut repoussée par quatre cent huit voix contre trois cents.
L'Assemblée était à la merci du président, et les dispositions pour la renverser furent prises avec un mélange d'audace et de mystère. Tout le monde s'attendait à un acte violent, personne ne pouvait ni soupçonner le moment, ni prévoir le mode, et cette incertitude devait amener le succès.
Le lundi i^"" décembre, il y avait réception à l'Elysée. On y était tranquille comme à l'ordinaire, et l'impassible figure du chef de l'entreprise projetée ne trahissait aucune préoccupation. A onze heures, les dernières dispositions furent prises entre le président, Saint-Arnaud, Morny, Maupas, Mocquard, secrétaire de la présidence, et Persign)^ Les commissaires de police, convoqués à l'Elysée à deux heures du matin, reçurent l'ordre
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d'arrêter Bedeau, Changarnier, Lamoricière, Cavaignac, Leflo, Charras, Thiers, Roger (du Nord), Baze, et sept représentants montagnards. On était sûr d'eux et de la fidèle énergie avec laquelle ils rempliraient leur mandat. Ils ne trahirent pas ces espérances. A sept heures, ils déposaient à Mazas leurs prisonniers. D'autres arrestations, au nombre de soixante-deux, avaient été prescrites contre les principaux chefs de la démagogie: elles furent exécutées sans opposition. Il n'y eut pas un malentendu ni un retard dans l'application des mesures arrêtées. Le palais de l'Assemblée fut occupé grâce à la complicité du colonel Espinasse. Au point du jour, tous les régiments étaient sur pied, occupant les positions indiquées, et prêts à prévenir ou à réprimer la résistance. On les savait obéissants, et leurs chefs étaient gagnés, ou esclaves d'une étroite discipline.
Des affiches portaient une proclamation au peuple, une autre à l'armée et un décret dissolvant l'Assemblée, rétablissant, par l'abrogation de la loi du 31 mai, le suffrage universel, convoquant le peuple du 14 au 21 décembre pour se prononcer sur les faits qui venaient de s'accomplir, et établissant l'état de siège dans la première division. La population de Paris, en apprenant ces faits à son réveil, montra plus d'étonnement que d'indignation. Elle avait vu tant de constitutions violées, qu'un nouvel attentat de ce genre ne pouvait la troubler. Elle se demandait seulement, avec une certaine anxiété, ce qui allait se passer, et si le conflit du président et de l'Assemblée n'aboutirait pas à une guerre civile.
Quelques représentants étaient parvenus à pénétrer dans le Palais-Bourbon, pendant qu'une centaine se réunissaient chez Daru, rue de Lille. Les deux réunions furent dissoutes par la force publique, qui ne tint aucun compte des protestations et de la qualité des expulsés. On se porta vers la mairie du X^ arrondissement, qui avait été désignée dans le cas où le Palais-Bourbon serait fermé. Les représentants arrivèrent vers onze heures, et Berryer, constatant la violation de la constitution, y proposa la déchéance du président. Le décret fut signé par tous les membres présents, ce qui lui donna un caractère d'authenticité, mais n'en assura pas l'exécution. Les soldats arrivèrent, et l'officier somma les représentants de se retirer. Leur attitude le fit hésiter. Il alla prendre des ordres, car il hésitait à user de violence contre des élus de la nation. Le préfet de police Maupas, qui ne connaissait pas ces scrupules, requit le général Forey de dissoudre la réunion. A trois heures, deux cent vingt représentants entre deux lignes de soldats étaient dirigés vers Mazas, où
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ils furent enfermés. Il n'y avait plus dès lors à craindre de résistance par les voies légales.
La résistance par les armes ne fut pas plus efficace, quoique plus sanglante. Des attroupements se formèrent et des barricades s'élevèrent dans la rue du faubourg Saint-Antoine. C'est là que le représentant Baudin, entendant dire par des ouvriers qu'il excitait à prendre les armes pour défendre la Constitution : Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour les vi7igt-cinq francs, s'écria : <J Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs. » Les soldats avançaient, mais, conformément aux ordres reçus, ils ne tiraient pas sur les attroupements, même les plus agressifs. Les représentants essayèrent d'ébranler la résolution du capitaine qui les commandait, en lui disant qu'il devait défendre l'Assemblée. II répondit qu'il obéissait à sa consigne. On fit feu du côté de la barricade, les soldats répondirent, et Baudin fut tué.
Malgré les excitations, la journée se passa dans un calme relatif Ce qui dominait, c'était la stupéfaction. Le coup d'État était annoncé depuis si longtemps, qu'on avait fini par n'y pas croire. D'autres s'étaient habitués à cette idée et la trouvaient toute naturelle. L'acritation grrandit le soir, des émissaires soulevaient les passions, les appels aux armes se multiplaient, les fausses nouvelles circulaient, et le comité de résistance, encouragé par la retraite des régiments, à qui le général avait voulu donner du repos, poussait au combat. Toute la nuit fut consacrée à l'organisation et aux préparatifs de la lutte. Au matin, on était prêt.
Le 4. les mesures autorisées par l'état de siège furent prises, et le préfet de police avertit qu'il « y aurait péril sérieux à contrevenir aux dispositions arrêtées ». Si les défenseurs des barricades qui s'étaient élevées sur plusieurs points de la capitale où la défense paraissait facile, étaient peu nombreux, leur résolution désespérée les rendait redoutables. L'insurrection s'étendit rapidement. Lorsqu'elle eut pris ses positions et réuni toutes ses forces, l'armée s'ébranla. Elle formait trois divisions sous les généraux Renault, Levasseur et Carrelet. Son attaque, bien conduite, fut irrésistible. A cinq heures, l'insurrection était vaincue, et le coup d'État avait réussi. Il y eut encore du sang versé, et la fusillade isolée ou collective, provoquée par l'irritation naturelle de la lutte ou par des provocations, fit de nombreuses victimes. Il est difficile, comme toujours dans ces luttes fratricides, de déterminer, d'une manière même approximative, le nombre des morts et des blessés. On sait combien sont douloureuses et sanglantes les guerres civiles, et avec quel soin les vainqueurs en
dissimulent les pertes. Le président se félicita, dans une proclamation, du rétablissement de la paix, et promit de consulter le peuple sur ce qu'il venait d'accomplir dans son intérêt.
La province participa au mouvement par l'inquiétude plutôt que par l'insurrection. Il y eut pourtant des menaces, des troubles, de sanglantes collisions et d'odieux assassinats, particulièrement dans la Nièvre, l'Hérault, la Drôme, le Var et les Basses- Alpes. Le rapide succès obtenu à Paris découragea, dans d'autres départements, les plus exaltés. Il fut manifeste que l'échéance de J852, où le pouvoir devait régulièrement changer de main, était attendue avec impatience par des appétits désordonnés. Le socialisme avait organisé ses forces et fait de séduisantes promesses. Les violences et les crimes qu'il inspira, et que l'armée réprima vigoureusement, montrèrent aux populations effrayées tout ce qu'elles avaient à craindre, et leur firent généralement considérer le coup d'État comme le triomphe de l'ordre sur le désordre, et Louis-Napoléon comme un libérateur.
Cet acte a été diversement apprécié par les contemporains et leurs successeurs. Les uns y ont vu, en dehors de toute ambition personnelle, un immense service rendu à la société. Ils ont cru au danger de la vaste conspiration, dont les ramifications s'étendaient sur tout le pays, et, en présence des malheurs dont elle menaçait l'État et tous les intérêts particuliers, ils ont regardé comme juste et bienfaisante cette mesure violente de salut public. Ils se sont appuyés, pour la légitimer, sur la parole du prince, qui n'était « sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit ». Ils ont pensé que, quand il s'agit de sauver un peuple, il ne faut pas regarder de trop près à l'emploi des moyens, et qu'après tout, le succès est la pierre de touche de la justice d'une cause.
Les autres, au contraire, rappellent que le président avait prêté serment à la Constitution, et que rien n'autorise la violation d'un serment ; que si la paix publique était menacée, le gouvernement avait entre les mains des moyens suffisants pour la défendre ; qu'il avait montré, pour un parti extrême et redoutable par son audace, des ménagements propres à l'encourager, et que, dès lors, il était, dans une certaine mesure, responsable de son organisation et de ses espérances ; que la théorie du succès légitimant tout était aussi dangereuse que fausse, et qu'enfin, quoiqu'il ne soit permis à personne de scruter les intentions, il est bien difficile de croire que le prince, et ceux qui l'ont aidé dans l'exécution de
son coup d'Etat, n'aient pas écouté la voix de l'intérêt personnel, plutôt que celle de l'intérêt général.
Ainsi, l'acte du 2 décembre a eu alors et depuis de fervents admirateurs et des adversaires passionnés. Les premiers se sont particulièrement attachés au fait, et ils n'ont vu que les avantages d'un coup de