M. DE TOCQUEVILLE
ambition ne manquèrent pas, et l'on ne peut pas croire qu'ils furent absolument spontanés. Il passa des revues, et les soldats acclamèrent en lui le nom de Napoléon. La commission de permanence s'en émut, et Changarnier désapprouva les cris sous les armes. Le président, n'osant l'attaquer ouvertement, lui enleva son chef d'état-major, Neumayer. Cet acte.qui émut profondément l'opinion, l'obligea d'étendre et de poursuivre la lutte ; mais il excellait à faire supposer par moments qu'il y renonçait,
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et ces alternatives, qui déroutaient tous ses adversaires, cachaient sa marche.
S'il paraissait la suspendre, c'était pour la reprendre un moment après avec plus de ténacité, et sous une forme nouvelle. Mais il avait apaisé les susceptibilités et affaibli les résistances. En effet, le 12 novembre, le message adressé par le président à l'Assemblée parut dissiper tous les nuages. On crut tout fini, quand on entrait seulement dans une nouvelle phase
Cependant, l'Assemblée avait de plus sérieuses préoccupations. Pendant ces tentatives et ces intrigues, elle portait son attention sur les questions charitables. Elle vota des lois sur les logements insalubres, sur les caisses de retraite pour la vieillesse ; elle s'occupa de l'éducation des jeunes détenus et de leur patronage, des bureaux d'assistance judiciaire, des fraudes dans la vente des substances alimentaires, des contrats d'apprentissage.
La Patrie, organe de l'Elysée, attribua au général Changarnier des instructions d'une gravité exceptionnelle qui auraient été une déclaration de guerre au président. Elles auraient été résumées dans cette formule que : « Tout ordre non émané du général en chef ou de ses agents réguliers, devait être considéré comme nul. » Changarnier les désavoua, mais ceux qui avaient lancé l'accusation ne tinrent pas compte de cette protestation et de ce désaveu. Ils avaient besoin que l'on crût à cet acte d'hostilité. Des bruits de crise ministérielle et de destitution du général coururent aussitôt. Après avoir pris conseil des membres les plus importants de l'Assemblée, le président, qui ne voulait que les compromettre en leur faisant partager sa responsabilité, prit un moyen terme. Les circonstances n'exigeant plus un commandement supérieur concentré dans une seule main, il y avaic lieu de le partager. Il confia la première division à Baraguay-d'Hilliers, et la garde nationale au général Perrot. Changarnier était par cela même destitué. Le ministère nouveau, plus docile aux vues du président, fut ainsi reconstitué: Drouyn de Lhuj^s aux affaires étrangères, Regnauld de Saint-Jean d'Angely à la guerre, Ducos à la marine, Magne aux travaux publics, Bonjean à l'agriculture, Rouher à la justice, Baroche à l'intérieur, Fould aux finances, de Parieu à l'instruction publique.
Rémusat, inquiet, comme la majorité de l'Assemblée, des projets que tout permettait de soupçonner, proposa, le 10 janvier, la nomination d'un comité chargé de préparer les mesures que les circonstances comman-
daient. Tout se borna à une désapprobation du cabinet. C'était trop ou trop peu. « Si l'Assemblée cède aujourd'hui, avait dit Thiers, la forme du gouvernement sera changée. Dès lors on pourra dire : L'Empire est fait!» En réalité l'Assemblée céda, et dès lors elle était vaincue. Le président fit un cabinet d'affaires, ce qui pouvait paraître une concession, quoique ce fût un pas nouveau dans sa marche vers son but. Il donna la guerre au général Randon, la marine au contre-amiral Vaillant, l'intérieur àVaïsse,les finances à Germiny, l'instruction publique à Giraud,les affaires étrangères à Brenier.
Au milieu de la confusion qui résulta de ces conflits, surgit la question de la révision de la constitution. Elle avait été habilement et de loin préparée à l'Assemblée et dans la presse. Le président, qui la désirait, forma un nouveau cabinet que composèrent : Baroche aux affaires étrangères, Rouher à la justice, Chasseloup-Laubat à la marine. Buffet à l'agriculture et au commerce, de Crouseilhes à l'instruction publique, Randon à la guerre. Magne aux travaux publics, Léon Fauchera l'intérieur. Tous ces changements d'hommes étaient utiles au président, qui essayait ceux dont il pourrait utilement employer les services, et compromettait les autres.
Les pétitions demandant la révision étaient encouragées par les agents de l'administration. On les colportait en exploitant le grand nom de Napoléon, et en faisant revivre par la chanson, l'image et la brochure, les souvenirs de l'Empire. L'Assemblée les vit affluer sur son bureau. Les amis du président, de jour en jour plus confiants et plus audacieux, annonçaient hautement son succès, et s'en réjouissaient, disaient-ils, non dans l'intérêt du maître et de leur ambition, mais dans celui du pays. Dans un discours à Dijon, le jour de l'ouverture d'une section du chemin de fer, Louis- Napoléon s'exprima sur l'Assemblée en termes violents. L'injure fut vivement ressentie, mais que pouvait-on faire ? Quelques jours après, à l'occasion d'une récompense à donner à des soldats qui avaient fait leur devoir, Changarnier, visant le président et les aspirations qui se produisaient autour de lui, sans aucun ménagement, termina une harangue dédaigneuse par ces mots : « Dans cette voie fatale, on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade, et l'on trouverait devant soi les chefs que la France est accoutumée à suivre dans la voie du devoir et de l'honneur. Mandataires de la France, délibérez en paix. » L'événement ne tarda pas à démentir ces assurances, et à jeter une certaine défaveur sur celui qui les avait imprudemment données.
36 CHAPITRK PREMIER.
La commission chargée de l'examen des pétitions relatives à la révision, comprit des députés de tous les partis. Le rapport fait par Tocqueville concluait à la nomination d'une Constituante (8 juillet). Attaquée à des points de vue différents par Cavaignac, Michel de Bourges, Victor Hugo, Dufaure, la révision fut défendue, au nom de vues et d'intérêts qui n'étaient pas ceux de la majorité des pétitionnaires, par Falloux, Barrot et Berryer, qui prononça son plus éloquent et plus patriotique discours. Il fallait les trois quarts des voix pour qu'elle fût votée. Elle en réunit, ce qui n'était pas suffisant, quatre cent quarante-six contre deux cent soixante-dix-huit.
La révision pouvait, selon la composition de la Constituante, aboutir à une forme de gouvernement que rien ne permettrait de prévoir. Le président ne croyait qu'à celle qu'il désirait, et cet échec ne l'empêcha pas de la poursuivre. Cette obstination et cette confiance, que rien ne décourageait, devaient surmonter successivement tous les obstacles et assurer le succès de son ambition.