III. — LA GUERRE AVEC L'AUTRICHE
LA fin de la guerre de Crimée fut accueillie en France avec autant de joie que de fierté. Mais la gloire ne couvrit ni les blessures du présent, ni les appréhensions de l'avenir. L'Empire, qui devait être la paix, avait fait heureusement sa première guerre. Allait-il s'en tenir là, et l'enivrement ne viendrait-il pas après la victoire ?
Victor-Emmanuel avait succédé, sur le trône de Piémont, à son père Charles-Albert, qui abdiqua après la défaite de Novare (1849). Son but fut aussitôt de se débarrasser des exaltés qui avaient poussé à la guerre, et que l'opinion publique accusait du désastre subi. Il ne voulait pourtant pas se brouiller avec les patriotes. Son premier ministre, le chevalier d'Azéglio, se montra, quoique avec réserve, disposé à des transactions peu honorables, et qui devaient l'entraîner plus loin. Il détourna les passions politiques contre le clergé, et leur laissa toute liberté contre les privilèges ecclésiastiques. En dehors de ces questions, il faisait de la
politique modérée, et s'efforçait, par des réformes utiles et de sages économies, de réparer les finances et d'assurer l'ordre. Ce n'est pas la seule fois, et en Italie seulement, que l'Église a été donnée en pâture aux révolutionnaires, dont on espérait ainsi apaiser les appétits et conjurer les entreprises.
Cavour, qui le remplaça, fit plus résolument cette œuvre à double face. Procédant avec une lenteur savamment combinée, il s'emparait de la Chambre, agissait sur l'opinion publique, et tournait les regards et l'ambition du pays et de la Chambre vers l'Italie. En même temps, il signalait les dangers que faisaient courir, à la paix et à la dynastie de Savoie, les aspirations des partis avancés, et représentait le roi, son maître, comme seul capable d'arracher l'Italie à la Révolution.
Pendant la guerre de Crimée, il avait fait envoyer une division piémontaise, qui ne pouvait être que d'un médiocre secours aux armées alliées, mais qui donnait au Piémont le droit de figurer auprès des grandes puissances. A la paix, effrayé de la prépondérance de l'Autriche dans le congrès, où l'exacte neutralité qu'elle avait gardée donnait du poids à ses propositions, il défendit les intérêts de la Russie. Cependant la question qu'il avait intérêt à soulever, et pour laquelle il était intervenu dans la guerre, restait éloignée des délibérations. Napoléon, obéissant à des mobiles secrets que la prudence réprimait souvent, mais qui reparaissaient au contact de certains hommes ou en présence de certaines situations, servit son ambition, en appelant l'attention du congrès sur la Grèce, l'Italie, la Belgique et la législation maritime. Le plénipotentiaire autrichien, baron de Hiibner, qui ne put se méprendre sur le but poursuivi, s'y opposa ; l'envoyé anglais, lord Clarendon, représentant d'une politique qui a toujours fomenté la révolution partout où l'Angleterre avait intérêt à créer des embarras à un peuple et à l'affaiblir, prit très vivement parti pour la Sardaigne, et le comte Walewski, agent d'un rêveur à vues courtes et tenaces, intervint pour faire accepter une proposition contenant le vœu de voir l'Italie évacuée par les troupes françaises et autrichiennes, et recommandant des mesures de clémence aux gouvernements de la péninsule. Jamais intervention contraire à des principes hautement proclamés, ne s'était affirmée avec plus d'audace ou de perfidie ; jamais elle n'avait créé plus de dangers.
La question italienne était ouverte. Cavour s'en entretint avec Napoléon, qui l'encouragea, et lord Palmerson, qui lui enleva tout espoir, ne voulant pas paraître favoriser ce qu'il comptait voir accomplir par d'autres. Mais
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l'empereur redoutait dêtre compromis, et Cavour, en mettant sur le pied de guerre les places voisines de la Lombardie, en relevant les fortifications rasées par les Autrichiens, en créant un port pour la marine militaire, en favorisant une souscription destinée à fournir à la Sardaigne cent canons et dix mille fusils ('), devenait embarrassant. Il n'en poursuivit pas moins ses intrigues, assuré de complicités qui lui étaient secrètement acquises, et qui devaient lui laisser, en définitive, toute liberté. Rebuté du côté des princes italiens, qui n'avaient pas répondu à sa demande de réformes, Cavour se tourna vers le royaume de Naples, et s'efforça de lui prouver que les deux puissances unies domineraient l'Italie. Le roi de Naples et le grand-duc de Toscane repoussèrent successivement ses avances. Il résolut alors d'employer pour la réalisation de ses vues l'organisation de Mazzini, et il forma une société nationale avec la devise : Indépendance, Unité de l'Italie, Maison de Savoie.
Cependant les désordres, les souffrances du commerce, les injustices contre le clergé, le déficit, portaient atteinte à sa popularité,et les élections de 1857 envoyèrent à la Chambre un certain nombre d'opposants qui paraissaient très résolus à le renverser. Cavour n'hésita pas à les diminuer par des invalidations, et il entreprit une campagne violente contre le clergé, attaquant, avec les armes habituelles de la calomnie, sa vie, son influence, le confessionnal et tous les moyens spirituels dont il use. Secondées par les sociétés secrètes répandues partout et fort actives, ces attaques n'auraient pas sauvé la fortune ministérielle de Cavour, sans l'attentat d'Orsini.
Félix Orsini, qui avait pris part à toutes les révolutions italiennes, était en rapport avec des personnages de l'entourage de Cavour, et son crime fut loué comme «un avertissement utile» de l'Italie. La lettre qu'il adressa le ii février 1858 à l'empereur, et dans laquelle il demandait la neutralité de la France pour la lutte que l'Italie se proposait d'engager contre l'Autriche, fut publiée dans \e. Journal officiel de. Turin, avec une note qui se terminait ainsi : « Il montre à la jeunesse italienne la voie à suivre pour rendre à l'Italie la place qui lui est due parmi les nations civilisées. » On répudiait le crime, mais on louait « l'amour de la patrie poussé jusqu'au délire» qui l'avait inspiré. C'était toujours la politique audacieusement hypocrite, poursuivie avec une volonté puissante et
I. La souscription avait été ouverte en France par Daniel Manin. Le préfet de police la fit fermer, parce qu'elle était condamnée par le code pénal. Napoléon ordonna, de Biarritz, que l'interdiction fût levée. Et la France était alors en paix avec l'Autriche I
des ressources infinies, qui plaçait au-dessus de tout la souveraineté du but.
L'empereur paraissait dégoûté des Italiens. Mais quelque brave qu'il fût de sa personne, il tremblait pour sa dynastie devant des menaces dont, à cause de la connaissance qu'il avait des procédés des sociétés