‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 44 sur 132 · LE MARÉCHAL CANROBERT · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL CANROBERT

désespérés et un feu terrible de tous les forts de la rade, ne purent nous déloger.

Les Russes évacuèrent la ville, coulèrent dans la rade les vaisseaux qu'ils y avaient abrités, et se retirèrent dans le fort du Nord, absolument intact. La lutte avait été véritablement héroïque des deux côtés. Les Français eurent dans l'armée alliée le rôle le plus brillant,et leurs adver-

saires témoignèrent à leur égard d'une estime et d'une sympathie qu'ils n'étendirent pas à d'autres.

La guerre continua, mais sans résultat important. Il suffit de signaler

PRISE DE MALAKOl i.

(1) APRES LE TAIII.EAU UADOI-rHE YVIaS.

la prise de Kinburn, forteresse bâtie à l'embouchure du Dnieper. Les Russes détruisirent les ouvrages d'Otzakof, situés en face, et qu'ils jugèrent impossible de défendre. Kharkof et Nikolaief furent dès lors menacés.

Canet. «

Pendant cette attaque de la Russie par le midi, une autre expédition était tentée au nord, dans la Baltique. Bomarsund, destiné à devenir un centre de ravitaillement pour les armées de terre et de mer, fut occupé presque sans pertes, mais tout ce que l'on essaya dans le golfe de Finlande, avec l'espoir d'inquiéter Pétersbourg, fut inutile. Les travaux faits à Cronstadt et les torpilles distribuées dans les étroits passages ouverts aux vaisseaux, rendirent impossibles le bombardement et les opérations à terre. Pendant l'hiver, les glaces formaient un obstacle qu'on ne pouvait franchir, et pendant l'été, les attaques étaient rendues difficiles par l'accumulation des moyens de défense. Le commerce seul souffrait de la présence ou du voisinage des vaisseaux ennemis. Aussi la misère était grande dans cet immense empire, attaqué de tous les côtés, protégé par son immensité, mais atteint dans tout ce qui avait fait sa force et sa prospérité. Nos flottes allèrent jusqu'à l'extrémité de la Sibérie, au Kamtchatka, et y firent évacuer la ville de Pétropaulowski.

Les quatre propositions, auxquelles l'Autriche enjoignit une cinquième, furent admises par la Russie écrasée sous son désastre, et le protocole signé à Vienne, le 24 mai 1856, servit de base aux conditions définitives de la paix. Elles furent discutées à Paris par la France, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, la Sardaigne et la Turquie, auxquelles se joignit, le I 7 mars, la Prusse. La paix fut signée le 30. Le tzar restituait ce qu'il avait pris sur le territoire ottoman, et on lui rendait ce qu'occupait l'armée alliée. L'indépendance et l'intégrité de l'empire turc étaient garanties ; le sultan assurait une protection égale à toutes les populations chrétiennes ; la mer Noire était neutralisée et ouverte à toutes les marines marchandes ; la navigation du Danube était libre de toute entrave ; la Moldavie, la Valachie et la Serbie continuaient à relever de la Porte, en gardant leurs immunités et leurs privilèges.

Lorsque le comte Orloff était arrivé à Paris comme plénipotentiaire, il dit à l'empereur, d'après Mérimée, que la Russie avait un besoin absolu de la paix, et qu'il était chargé de la conclure à quelque prix que ce fût. Il avait par conséquent à tout discuter, sans insister sur rien. C'était le moyen de s'assurer le concours bienveillant de l'empereur dans les résolutions à prendre. Touché de cette confiance. Napoléon se montra favorable à la Russie, dont il importait de ne pas blesser la fierté ni de compromettre essentiellement les intérêts, et dans les questions où il fut pris comme arbitre, il se prononça pour elle.

L'armée avait fait preuve, dans cette guerre, de l'entrain et de la bra-

voure qui sont les traits distinctifs du caractère national ; elle y avait joint une patience que l'on n'a pas l'habitude de trouver en elle, et qui la rendit invincible aux lenteurs d'un siège difficile, aux rigueurs d'un long hiver et aux ravages des maladies. Les Anglais, les Turcs et les Sardes, témoins de la part prépondérante qui nous revenait dans la victoire, rendaient généreusement hommage à notre supériorité. Il y eut alors, entre tous ces représentants des grandes puissances, comme une aspiration à la paix universelle et à l'union générale. Les préjugés nationaux paraissaient définitivement oubliés. Ils ne tardèrent pas à reparaître.

Aux conditions relatives à l'Orient, se joignirent des résolutions générales proclamant des principes qui devaient régler les relations en cas de guerre maritime; On déclara : que la course était abolie ; que le pavillon neutre couvrait la marchandise ennemie, à l'exception de la contrebande de guerre ; que la marchandise neutre, excepté la contrebande de guerre, n'était pas saisissable, même sous le pavillon ennemi ; que les blocus ne sont obligatoires que lorsqu'ils sont effectifs. On exprima aussi le vœu, dont la réalisation serait considérée comme un immense bienfait : que, dans toutes les difficultés entre Etats, on recourût, avant d'en venir aux mains, aux bons offices d'une puissance amie.

Cette question de l'arbitrage s'est imposée, depuis, à l'attention des hommes politiques de tous les États. Elle n'a pu, jusqu'à présent, être abordée avec chance de succès, parce qu'elle ne paraît pouvoir être résolue que par la constitution d'un tribunal composé de représentants des diverses puissances, ce qui ajouterait inévitablement des difficultés nouvelles à celles sur lesquelles il aurait à se prononcer. On se trouverait, en effet, en présence de sympathies et d'intérêts qui provoqueraient les plus regrettables divisions, et feraient peut-être surgir de nouveaux conflits. Une seule puissance ne se hasarderait pas à encourir cette redoutable responsabilité, parce que la reconnaissance de celle dont elle aurait proclamé le droit, ne la mettrait pas à l'abri de l'animosité ou de la vengeance de celle dont elle aurait condamné l'erreur ou l'injustice.

On a oublié qu'il y a, dans le monde, un souverain dont la situation est exceptionnelle, et dont le rôle est complètement dégagé des mobiles qui dirigent les autres. C'est le Pape, dbnt l'empire est spirituel et dont l'influence est exclusivement morale. Il est le prince de la paix, il déplore la guerre, il aime la justice et condamne toute violence. Le

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jugement qu'il porterait sur les difficultés à résoudre ne serait dicté que par des vues supérieures à celles qui dirigent les autres États. Père commun de ceux qui le reconnaissent comme leur chef spirituel, et de ceux-là mêmes qui ne partagent pas sa foi, mais respectent son caractère de pasteur des âmes, il serait le protecteur des faibles, et n'aurait d'autre souci que de rendre à chacun ce qui lui est dû. Son intervention serait donc aussi pacifique que désintéressée, et ceux dont il condamnerait l'ambition n'auraient aucune raison sérieuse de suspecter les motifs de ses décisions. L'expérience faite par l'empire d'Allemagne dans la question des Carolines, avec l'Espagne, est décisive, et la haute sagesse de l'arbitre a évité un conflit qui aurait pu avoir les plus graves conséquences.

Malheureusement, les préjugés sont encore trop puissants pour que l'entente paraisse possible à cet égard, et que cet exemple mémorable puisse être encore imité. Mais le jour viendra où les États, qui s'épuisent dans des armements ruineux, s'effraieront des résultats épouvantables des moyens nouveaux de destruction dans une guerre particulière ou dans une conflagration générale, et où ils réclameront, pour les éviter, cette intervention sereine, qui leur donnera toutes les garanties d'une solution aussi éclairée qu'équitable. Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard !

Le traité du 30 mars 1856 avait réglé tout ce qui était relatif aux rapports directs de la Russie et de la Porte, ainsi qu'aux intérêts généraux des populations chrétiennes de l'empire Ottoman. Mais d'autres questions restaient en suspens. Les conférences se continuèrent donc entre les plénipotentiaires, et elles aboutirent à une convention qui fut signée le 19 août 1858. Elle concernait la Moldavie et la Valachie, deux principautés situées entre la Russie et la Turquie, et qui avaient la plus grande peine à vivre indépendantes entre leurs deux puissants voisins. Il fut stipulé que, sous le nom de Principautés- Unies, elles formeraient deux Etats distincts dans leur gouvernement et dans leur administration, auraient une législation et des institutions communes, et seraient gouvernées par deux hospodars, entre lesquels un grand conseil établirait l'union. Mais ces deux États aspiraient à une union plus complète, et ils le déclarèrent, en nommant simultanément pour hospodar unique le colonel Couza. Ce ne fut qu'en 1861 que l'union ainsi réclamée fut complète, et depuis, sous un même souverain, la Moldavie et la Valachie ont une seule assemblée et un seul ministère. La Rou-

manie, formée de ces deux provinces, a été érigée au royaume en 1881 (26 mars).

On pouvait prévoir, dès cette époque, de nouveaux démembrements de cet empire que le tzar traitait comme un malade, et dont les armées alliées venaient de prolonger l'existence. Les populations orientales souffrent impatiemment le joug pour leurs intérêts temporels, dont les Turcs n'ont nul souci, et pour leurs croyances religieuses, que le fanatisme outrage trop souvent. Si l'islamisme règne encore à Constantinople, c'est grâce aux divisions de l'Europe, qui ne s'entend pas pour lui trouver ou pour accepter un successeur. La Serbie a été reconnue indépendante de la Porte par le traité du 13 juillet 1878. La Bulgarie et la Roumélie orientale forment une monarchie héréditaire sous la suzeraineté de la Porte. D'autres provinces aspirent à l'indépendance, et si la Grèce a été vaincue dans une guerre récente, engagée sans préparation suffisante, et quoique l'armée turque ait montré des qualités militaires incontestables, on peut conjecturer que le « camp » établi en 1453 dans une des plus riches contrées du monde, finira par être rejeté sur l'Asie.

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