GÉNÉRAL COUSIN-MONTAUBAN, COMTE DE PALI-KAO
le passé et imposer pour l'avenir une terreur salutaire à un peuple dont la ténacité égale la duplicité. Les deux flottes réunies reçurent l'ordre d'aller chercher la paix à Pékin, et demandèrent la libre entrée du fîeuve Peï-Ho,qui se jette dans le golfe du Pe-tche-li. Elle leur fut refusée avec hauteur, la Chine ne supposant pas qu'à une si grande distance, les deux nations européennes pussent entreprendre une guerre dont les dépenses étaient certaines et l'issue problématique. Les passes du Peï-Ho furent
LKS GUERRKS DU SECOND EMPIRE.
forcées par les forces maritimes alliées, que n'arrêta pas longtemps la
■il
résistance de la flotte et de l'armée chinoise. A la suite de nos soldats, les deux plénipotentiaires, lord Elgin et le baron Gros, s'avancèrent
154 CHAPITRK QUATRIÈMK.
jusqu'à Tien-Tsin, où ils signèrent, au nom de la France et de l'Angleterre, après de longs débats avec les commissaires chinois, un traité qui ouvrait aux Européens l'intérieur de la Chine (juin 1858), et permettait aux missionnaires de circuler en toute liberté, d'enseigner, de bâtir des églises, de former des établissements et de constituer des chrétientés.
L'échange des ratifications devait avoir lieu dans l'espace d'un an. Au mois de juin 1859, l'amiral anglais James Hope se présenta devant l'embouchure du Peï-Ho, et la trouva fermée par de fortes estacades. Il tenta de les franchir, fut assailli par le feu des forts, débarqua quelques matelots français, qui attaquèrent les points où les défenses étaient accumulées, les emportèrent brillamment, ne purent se maintenir sur un terrain vaseux, et subirent des pertes considérables. On ne pouvait rester sous le coup d'un échec, et on n'ignorait pas que les négociations n'ont pour effet que de fournir aux Chinois une occasion de manifester les ressources de leur duplicité et de se jouer de toutes les conventions. Il fallait recourir à des moyens énergiques. Notre honneur ne l'exigeait pas moins que nos intérêts.
Napoléon envoya en Chine le général Cousin-Montauban avec douze mille hommes, que rejoignirent vingt-trois mille Anglais commandés par le général Grant. Ils débarquèrent à Shang-Haï au mois d'avril 1860, attaquèrent les forts de Takou, forcèrent le camp retranché, dispersèrent l'armée, occupèrent la ville et portèrent la terreur dans tout le pays. Les Chinois demandèrent aussitôt à négocier, mais dans le seul but de gagner du temps, et de laisser nos troupes exposées aux influences d'un climat malsain. Nos plénipotentiaires déclarèrent qu'ils ne reprendraient les pourparlers qu'à Tong-Tcheou, à quatre lieues de Pékin, et que les troupes anglo-françaises les y accompagneraient. Les Chinois y consentirent, mais nos soldats, à peine en marche, se heurtèrent à une armée tartare de quarante mille hommes, qui leur barrait le chemin à Tchang-Kia (18 septembre). Ils l'attaquèrent résolument, malgré l'énorme dispro- . portion des forces, et en quelques instants elle fut mise en désordre et dispersée. Trois jours après, ils furent arrêtés par le camp retranché de Palikao, qui abritait vingt-cinq mille combattants. Un canal défendait cette forte position. Il fallut cinq heures pour franchir les obstacles, emporter le camp et mettre l'armée en fuite. Les Anglo- Français étaient peu nombreux, car ils avaient été obligés, pour assurer leurs communications, de laisser de nombreux postes sur toute la route. Ce fait d'armes inspira aux Chinois une grande terreur. Ils voyaient ce que peuvent
la discipline et le courage, et ne se sentaient pas en état de résister avec un armement défectueux, et leurs ressources ordinaires de ruses et de perfidies.
Le 6 octobre, les armées étaient aux portes de Pékin. Le 7, elles occupèrent le palais d'été de l'empereur, qui fut livré au pillage et ensuite aux flammes. Les Anglais eurent la plus grande part à ces dévastations, qu'ils jugèrent nécessaires pour inspirer une terreur salutaire, et aussi, sans doute, pour que la guerre dédommageât ceux qui la faisaient. On prétendait venger ainsi les traitements affreux infligés à quelques prisonniers faits à Tong-Tcheou et la mort de quelques autres. Ces excès, qui déshonorent une nation civilisée, ne peuvent être justifiés par aucune considération. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils eurent pour effet d'effrayer les Chinois, qui considéraient comme sacrée la demeure de leur souverain. Ils s'empressèrent d'accepter les stipulations de Tien-Tsin, d'ouvrir leur pays aux étrangers, de garantir la sécurité des missionnaires et de payer une indemnité de guerre. Après la convention anglaise, signée le 24 octobre, et la convention française signée le 25, nos plénipotentiaires firent, escortés par deux mille hommes, une entrée solennelle dans la capitale de la Chine, Les honneurs qui leur furent rendus prouvèrent l'effet produit sur les esprits par les événements récents. Nos troupes quittèrent Pékin le i^"" novembre et, après le paiement de l'indemnité à Tien-Tsin, s'arrêtèrent à Shang-Hai, sur la rive droite du fleuve Han-Kiang.
La Chine nous était ouverte, et on pouvait prévoir qu'il viendrait un moment où les nations européennes se jetteraient sur elle comme sur une proie. Cette immense contrée, dont l'histoire remonte aux temps les plus reculés, a une culture très ancienne et très développée. Elle a longtemps vécu dans un isolement complet et s'est sufiî à elle-même. Son immense population est industrieuse et son sol produit tout ce qui lui est nécessaire. Obstinée dans ses usages, défiante de tout ce qui vient du dehors, elle semble n'avoir devant elle que deux issues : ou elle profitera de son contact avec l'Europe pour sortir de son apathique attachement à son passé, et tirera parti des heureux dons qu'elle a reçus, ou elle deviendra la vassale de l'Europe, qui se disputera ses côtes.