VI. — LE JAPON
SITUÉ à l'extrémité de l'Orient, le Japon, ou \ Empire dti Soleil levatit, était resté, comme la Chine, fermé aux relations européennes. Il avait été pourtant visité au XIII^ siècle par Rubruquis et Marco-Polo. Les Jésuites portugais y pénétrèrent vers les dernières années du XVI^ siècle, y firent une active propagande et obtinrent de nombreuses conversions. La persécution paya leur zèle, et elle fut aussi violente que durable. Les Hollandais, en se déclarant les ennemis des Jésuites, obtinrent quelques avantages pour leur commerce, mais ils devinrent suspects à leur tour et furent proscrits. Depuis, les visiteurs n'ont pas manqué, mais leurs explorations, en faisant connaître quelque chose du pays, ne l'ouvraient pas à des relations dont il fût possible de se servir dans l'intérêt des peuples ou de la civilisation.
Les États-Unis avaient obtenu en 1854, après de longues et difficiles négociations, une convention qui leur ouvrit le port de Simoda, et leur promettait d'autres avantages. Peu de temps après, l'Angleterre et la Hollande furent traitées'comme les Etats-Unis. La France, à son tour, demanda et obtint les mêmes faveurs, qui, pour elle et pour l'Angleterre, ne tardèrent pas à être étendues dans des conditions meilleures que celles des autres Etats. Elles avaient libre accès dans plusieurs ports des îles de Niphon, d'Ieso et de Kioussiou ; leurs nationaux pouvaient s'établir dans ces villes, et en 1862, à Yeso et à Ozaka. Leurs ambassadeurs étaient accrédités auprès du Mikado, et des consuls commerciaux veillaient sur les intérêts de leurs sujets. Le christianisme pouvait être librement pratiqué, et les missionnaires, placés sous la protection de leur pays, avaient le droit d'enseigner dans toutes les parties de l'Empire. Le commerce était libre, et toutes les marchandises européennes étaient reçues dans tous les ports et dans tous les marchés. Seul, l'opium était exclu.
Les Anglais se hâtèrent de profiter de ces avantages. Ils fondèrent la ville d'Yokohama, importèrent les produits de leur industrie et exportèrent de la soie, du thé, des objets de luxe que leur rareté, leur étrangeté ou leur fini rendaient précieux. Ils trouvèrent de l'hostilité chez les grands seigneurs du pays, à qui l'étranger portait ombrage, et ils eurent plusieurs fois à venger les mauvais traitements, ou la mort de leurs nationaux.
Nous fûmes exposés aux mêmes nécessités et, plus d'une fois, nous
dûmes recourir à la force. Il avait fallu quelques démonstrations qui n'avaient rien d'arbitraire, et que justifiait la nécessité de faire respecter ses droits et de montrer les forces dont on pouvait disposer.
Dès ce moment, le Japon s'ouvrit, quoique avec de grandes réserves, aux étrangers. Une révolution intérieure changea complètement les relations des différents pouvoirs entre eux et avec le dehors. Le Mikado, reconnu pour seul souverain, organisa ses Etats dans les conditions européennes, demanda des instructeurs à la France pour ses soldats, créa des chemins de fer, et prit part à l'Exposition universelle de 1878.
Cependant le port de Simonosaki avait été bombardé en 1864, et les Japonais purent être convaincus que toute atteinte de leur part à nos intérêts commerciaux, comme à ceux des autres puissances européennes, serait vigoureusement réprimée.
En 1869, nous fûmes obligés d'intervenir pour la défense des missionnaires et des chrétiens. Le Japon s'est montré, à l'égard des conquêtes pacifiques de l'Eglise, d'une intolérance qui a fait de nombreux martyrs. Il y avait sur son sol de vieilles communautés chrétiennes, qui s'étaient conservées malgré leur isolement et leur abandon, et en qui vivait la foi avec une grande pureté de mœurs. C'était une condamnation trop éclatante de l'état général du Japon. On les inquiéta, on les emprisonna, on les proscrivit, on les soumit à d'affreuses tortures. La France intervint, soutenue par l'Angleterre, et, par des menaces appuyées de démonstrations maritimes, elle obtint l'abolition des édits qui avaient ordonné tant de violences et fait verser tant de sang. Depuis, le Japon, qui est venu s'instruire à l'école de l'Europe, sest approprié, avec une très grande facilité, la plupart de ses progrès industriels.
L'influence de nos armes et de nos relations a été considérable sur les Japonais. C'est un peuple à l'intelligence ouverte et avide d'enseignements de toute sorte. De récentes révolutions ont changé l'état intérieur et renversé un système de gouvernement qui proscrivait toute relation avec l'étrangrer, et condamnait à l'immobilité le commerce, l'industrie, la culture intellectuelle, et même les moyens de défense. Ses trente-cinq millions d'habitants ont vu, dès lors, s'ouvrir devant eux des horizons nouveaux.
La France a exercé sur le Japon une attraction puissante. Des enfants appartenant aux familles les plus distinguées et les plus élevées dans l'ordre politique, sont venus étudier dans nos écoles. Ils ont montré de très remarquables aptitudes, et une facilité d'assimilation étonnante.
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Nous avons ainsi donné au Japon des physiciens, des chimistes, des ingénieurs, des officiers. Nos instructeurs ont d'abord formé chez eux une armée, et bientôt des jeunes gens sortis de nos écoles militaires ont doté leur pays de tous les progrès de notre discipline et de notre armement. Le Japon, qui recevait les produits de notre industrie, nous envoie les siens, et tire un merveilleux parti de ses richesses naturelles. Sa concurrence commerciale s'accroît de jour en jour. Espérons qu'il n'aura jamais à tourner contre nous ses forces de terre et de mer, que nos exemples et nos leçons l'ont si puissamment aidé à organiser, et qu'il restera fidèle à une tolérance que nos gouvernants ne pratiquent guère, mais que nos mœurs inspirées par l'esprit chrétien imposent.