‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 66 sur 132 · III. - LE 4 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

III. - LE 4 SEPTEMBRE

LES événements militaires accomplis avec une foudroyante rapidité avaient provoqué dans la France entière, et particulièrement à Paris, une émotion douloureuse, à laquelle se joignit une agitation pleine de menaces. Les nouvelles étaient si désastreuses que le gouvernement de la régente ne les transmettait qu'en les atténuant. Mais la vérité se faisait jour, et comme on supposait le mal plus grand encore qu'on ne ravouait,le découragement et l'irritation étaient extrêmes.Ceux-là mêmes qui n'avaient pas été hostiles à la guerre, ou qui l'avaient acclamée, ne pardonnaient pas à l'empereur de n'avoir pas réussi. Paris était le théâtre de manifestations qui laissaient voir les espérances de quelques hommes politiques, et de ceux dont toute révolution fait les affaires. Le ministère les ménageait, ne voulant pas ajouter aux difficultés de la défense, celles d'une répression. Comment d'ailleurs aurait-il pu agir efficacement .'' La force morale lui manquait, et il se trouvait désarmé par la désorganisation de tous les services et l'insuffisance des effectifs armés.

Lorsque, en 1840, le ministère présidé par Thiers fit voter les fortifications de Paris, afin de décourager les insurrections, il ne croyait pas à l'argument qu'il avait fait valoir en s'appuyant sur un motif patriotique, et en montrant combien il importait que la capitale fût mise, par une enceinte et des forts détachés, à l'abri d'une surprise et aux éventualités d'un siège. Cette possibilité, qui paraissait chimérique alors, devenait, après d'effroyables défaites, une réalité. Il fallut donc armer les forts, et mettre l'immense agglomération de Paris en état de repousser une brusque attaque, ou de soutenir l'assaut de l'artillerie et du génie. L'opinion publique en fut vivement émue, et lorsque, le 3 septembre, on sut quelque chose de ce qui venait de se passer à Sedan, on comprit toute la gravité de la" situation, et la captivité de l'empereur, avec toute son armée, présagea des malheurs plus grands encore. Paris était menacé, et aucune force extérieure ne pouvait le protéger.

A minuit, le conseil des ministres fit afficher une proclamation dans laquelle il exposait toute l'étendue de nos désastres. A une heure de l'après-midi, le Corps législatif se réunissait sous la présidence de Schneider. La matinée avait été extrêmement orageuse : on s'inquiétait, on s'irritait, on maudissait les auteurs de cette situation déplorable, et l'opposition parlementaire se sentait appuyée par la rue. Aussi, lorsque

le ministre de la guerre proposa d'instituer un conseil de gouvernement, dans le but de suppléer à l'absence de l'empereur, et de prendre en main les moyens d'aviser aux nécessités présentes, il lui fut répondu par une demande de déchéance de la dynastie Napoléonienne.

Le Corps législatif n'en était pas encore à ce moment où les assemblées abandonnent ceux qu'elles ont le plus flattés par leur condescendance, et le plus constamment soutenus par leurs votes, mais il éprouvait cette indécision qui ne trompe guère, et qui est le prélude de toutes les défections. Il ne voulait pas abandonner encore l'empereur, mais il ne lui pardonnait pas sa défaite, et les raisons ne lui manquaient pas pour l'en rendre personnellement responsable. Que fallait-il pour le pousser plus loin ? Une initiative quelconque du dedans ou du dehors, un incident, la lassitude des fidèles, l'impatience de ceux qui avaient formé l'opposition.

La discussion fut vive, et des propositions diverses montraient l'irrésolution et les craintes. On ne savait à quelles mesures s'arrêter, quoiqu'on sentît l'impérieuse nécessité de faire quelque chose, lorsque le lieu des séances fut envahi par des gardes nationaux, et des hommes dont il serait difficile d'établir la position sociale, mais qui apparaissent toujours aux moments troublés et dans les crises gouvernementales. En temps ordinaire, ils ne sont rien ; dans ces circonstances, ils sont tout, parce qu'ils crient et qu'ils osent.

Le président, déclarant toute discussion impossible, leva la séance, et aux cris de : La déchéance ! Vive la République ! les députés de Paris qui appartenaient à l'opposition se transportèrent à l'Hôtel-de- Ville, où les gouvernements nouveaux prétendent recevoir la consécration populaire. Un gouvernement de la Défense nationale y fut constitué, et les hommes les plus compromis dans leur lutte contre l'Empire y trouvèrent place. Le peuple apprit, par une proclamation, qu'il avait confié les destinées de la France à MM. Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Simon, Léon Gambetta, Jules Ferry, Glais-Bizoin et Garnier- Pages. Une protestation des députés contre cette usurpation de la souveraineté populaire qui, à trois reprises, avait remis ses pouvoirs à Louis-Napoléon par des millions de suffrages, fut timidement essayée, et peu énergiquement soutenue.

L'impératrice montra un courage à la hauteur des désastres qui la frappaient en même temps que la France. Il lui semblait qu'il était encore possible de défendre les intérêts de la dynastie, qu'elle ne voulait pas séparer de ceux du pays, et oubliant qu'une mère avait été impuis-

santé, en 1848, à défendre la couronne de son fils, elle compta un moment qu'elle serait plus heureuse. Mais elle ne tarda pas à comprendre que la capitulation de Sedan, la captivité de l'empereur et la proclamation de l'Hôtel-de-Ville ne laissaient aucun espoir de retour de fortune. La foule brisait les aigles, poussait des cris menaçants et appro-

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