IV. — LA CAPITULATION DE PARIS
PAUis commençait à souffrir des rigueurs du siège. Les vivres devenaient rares et chers. La masse, à qui l'on venait en aide par des distributions d'aliments, vivait plus facilement que les petits rentiers et les employés, qui, n'osant pas recourir à la charité publique, voyaient s'épuiser rapidement, pour les nécessités quotidiennes, leurs ressources et leurs économies. Les théâtres étaient fermés, mais les clubs se multipliaient dans tous les quartiers. Les propositions les plus étranges, les projets les plus irréalisables, les théories les plus insensées, trouvaient des interprètes, des auditeurs et des partisans. Ce qui avait le plus de succès, c'était la «sortie torrentielle », à laquelle l'armée allemande ne résisterait pas. Ceux qui la conseillaient dans les clubs, en présentaient le résultat comme infaillible, et par là ils affaiblissaient la confiance, qui est la première force des chefs militaires. Ils se réservaient de n'y pas prendre part. N'était-ce pas assez d'en avoir eu et d'en avoir donné
l'idée ? Aux autres, l'exécution et le péril. C'est la pratique commune des révolutionnaires.
Pendant ce temps, les prêtres, les religieux, les Sœurs, les femmes chrétiennes se multipliaient dans les ambulances et les hôpitaux, accomplissant avec simplicité et sans interruption un ministère de charité. L'héroïsme que les soldats déployaient sur les champs de bataille, ces âmes, soutenues par la foi, le déployaient dans les fonctions les plus humbles et les plus rebutantes. Les Frères des Écoles chrétiennes allaient jusque sous le feu de l'ennemi relever les blessés, ne reculant devant aucun danger, et luttant de générosité avec les autres congrégations pour sceller de leur sang un dévouement patriotique et chrétien.
Le plan qui consistait à percer les lignes ennemies et à rejoindre l'armée de la Loire, qui devait marcher sur Paris, fut mis à exécution le 29 novembre. Trochu et Ducrot adressèrent à l'armée de chaleureuses proclamations, et le gouvernement annonça que le moment était venu où il fallait vaincre ou mourir.
Vinoy fit une démonstration du côté deThiais,de l'Hay et de Choisyle-Roi, pendant que Ducrot devait passer la Marne et attaquer l'ennemi à Champigny. Toutes les dispositions étaient prises, les ordres donnés et les postes occupés. Une inondation subite ne permit pas le passage au moment où il pouvait être facilement effectué, et il fallut attendre au lendemain.
C'était du temps perdu et une occasion manquée. Le 30 novembre, la Marne fut franchie : Champigny, le bois du Plant et les flancs du coteau de Villiers, attaqués avec vigueur, furent emportés. Les Prussiens reculèrent en désordre, après avoir subi des pertes considérables, et pendant qu'ils se reformaient en concentrant leurs forces, nos mitrailleuses les écrasèrent. Leurs batteries nous firent aussi beaucoup de mal, et lorsqu'ils se furent abrités, au-dessus de Villiers, dans une espèce de camp retranché, la lutte devint effroyable. Beaucoup de nos soldats voyaient le feu pour la première fois, et ils y montrèrent une résolution et une fermeté dignes de vieilles troupes. A la nuit, le feu cessa, et nous couchâmes sur les positions enlevées à l'ennemi. Ce n'était pas assez pour compenser nos pertes, et nous faire espérer la réalisation du plan dont l'exécution était commencée. De pareils efforts épuisent et découragent ceux qui les tentent sans succès.
Le i'^'' décembre, il n'y eut que quelques escarmouches. Le 2, les batteries prussiennes tiraient depuis trois heures du matin pour protéger
leurs colonnes d'infanterie qui, au jour, attaquèrent nos positions et nous obligèrent à la retraite. Mais nos troupes se reformèrent aussitôt, prirent l'offensive, et écrasèrent les bataillons saxons entre les plateaux de Bry et de V^illiers.
A trois heures, la bataille était finie. Nous avions délogé l'ennemi de ses avant-postes, mais il restait maître de ses retranchements. Si ses pertes étaient supérieures aux nôtres, notre jeune armée était désorganisée par les blessures ou la mort d'un grand nombre de nos officiers, et il fallut repasser la Marne. Les Frères des Ecoles chrétiennes,qui avaient relevé les blessés sur le champ de bataille, rendirent aux morts les derniers devoirs, et les officiers prussiens, qui les avaient vus à l'œuvre, ne leur témoignèrent pas une moins vive admiration qu'aux Filles de la Charité.
L'état-major ennemi, qui ne négligeait pas de faire connaître aux Parisiens, par des journaux ou des renseignements directs, les insuccès et les échecs de nos diverses armées, eut soin de se mettre à la disposition du gouverneur de Paris, pour lui communiquer les rapports relatifs aux événements qni venaient de s'accomplir sur les bords de la Loire. On pouvait prévoir qu'ils n'étaient pas de nature à nous rassurer. Trochu refusa cette communication, et Paris ne fut ni affecté, ni découragé des malheurs sur lesquels le trop officieux état-major allemand comptait, pour donner aux émeutiers l'idée d'une nouvelle tentative, déconcerter les combattants et effrayer la masse de la population.
Le 2 1 décembre, une nouvelle attaque eut lieu, depuis le Mont- Valérien jusqu'à Nogent. Le général Vinoy occupa Neuilly-sur-Marne, Villa-Evrard et la Maison-Blanche. Les troupes de l'amiral de la Roncière arrivèrent jusqu'au Bourget, mais ne purent s'y maintenir. Ducrot, après un engagement d'artillerie très vif, s'empara de la ferme de Groslay et de Drancy. La nuit interrompit un moment les opérations, mais la lutte reprit bientôt, ardente et meurtrière, avec les Prussiens cachés dans les maisons, et qui, au jour, disparurent dans la crainte d'être cernés. Un froid intense suspendit les opérations, et nous restâmes sur les positions conquises. Mais le 26, nos troupes reprirent leurs cantonnements, parce qu'elles ne pouvaient être efficacement soutenues, et que des masses énormes les menaçaient. Encore une fois, leur tentative avait échoué, malgré tout ce qui devait en assurer le succès.
Ce mois de décembre fut terrible pour les Parisiens. Les vivres diminuaient, le froid, qui était excessif et persistant, ne pouvait être effica-
cernent combattu à cause de la pénurie du combustible, et la mortalité s'élevait au point que l'on compta, un jour, jusqu'à quatre mille cinq cents décès. Les Prussiens crurent le moment favorable pour tenter un suprême effort. Le bombardement fut résolu. Le mal qu'il devait faire à Paris et la terreur qu'il inspirerait paraissaient propres à déterminer une reddition qu'une attaque sur les forts, en supposant qu'on pût les réduire, ou sur l'enceinte si on y était parvenu, ne pouvait permettre d'espérer.
Cette résolution prouvait que les questions d'humanité n'avaient, aux yeux des Prussiens, qu'une importance secondaire. Un bombardement n'atteint pas les défenses militaires. Il frappe la population paisible et inoffensive. Il a pour but, et en général pour effet, de contraindre la garnison, par une pression à laquelle il est difficile de résister, à cesser la défense et à rendre la place, mais est-il permis de ne pas tenir compte des destructions accomplies et du sang versé, dans les rangs de ceux que la guerre a l'habitude et le devoir de respecter ?
Le plateau d'Avron, les forts de Noisy, de Rosny et de Nogent furent criblés de projectiles lancés par des canons de très fort calibre, placés à la distance de quatre à cinq mille mètres. On leur répondit avec vigueur, mais, le 28, la situation devint intenable, et le plateau d'Avron dut être évacué. Grâce au sang-froid et à l'énergie des troupes qui l'occupaient, les 70 canons qui le défendaient purent être enlevés et ramenés à Paris.
Le 5 janvier, le feu fut ouvert sur la ville. Le jardin du Luxembourg, le cimetière Montparnasse, la rue d'Ulm, le boulevard d'Enfer et la rue Saint-Jacques reçurent des obus envoyés par intervalles et habilement dirigés. Ce n'était plus la guerre aux hommes armés et capables de se défendre, c'était la destruction pour une ville où se trouvait réunie une immense population, où les projectiles allaient frapper des femmes et des enfants. Jamais une plus formidable artillerie n'avait été réunie sur le même point. Quinze cents pièces, d'une puissance auparavant inconnue, portèrent, à partir du 14, sinon la terreur, du moins la mort et le ravage sur plusieurs points de Paris, et les Prussiens purent se réjouir "des progrès auxquels ils étaient parvenus dans la science de la destruction.
Les représentants des puissances étrangères firent entendre une protestation qui ne fut pas écoutée. Une voix française vint de l'exil et n'eut pas plus de succès; mais elle restera comme un témoignage des senti-
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ments qu'inspire un ardent amour de son pays. M. le comte de Chambord, attentif à ce qui se passait en France, et cruellement atteint par des malheurs qu'il ne pouvait ni empêcher ni réparer, adressa aux journaux ce cri de son âme indignée :
<L II m'est impossible de me contraindre plus longtemps au silence.
» J'espérais que la mort de tant de héros tombés sur le champ de bataille, que la résistance énergique d'une capitale résignée à tout pour maintenir l'ennemi en dehors de ses murs, épargneraient à mon pays de nouvelles épreuves : mais le bombardement de Paris arrache à ma douleur un cri que je ne saurais contenir.
» Fils des rois chrétiens qui ont fait la France, je gémis à la vue de ses désastres. Condamné à ne pouvoir les racheter au prix de ma vie, je prends à témoin les peuples et les rois, et je proteste comme je le puis, à la face de l'Europe, contre la guerre la plus sanglante et la plus lamentable qui fut jamais.
» Qui parlera au monde si ce n'est moi, pour la ville de Clovis, de Clotilde et de Geneviève, pour la ville de Charlemagne, de saint Louis et de Henri IV, pour la ville des sciences et de la civilisation ?
> Non, je ne verrai pas périr la grande cité que chacun de mes aïeux a pu appeler : Ma bonne ville de Paris !
> Et puisque je ne puis rien de plus, ma voix s'élèvera du fond de l'exil pour protester contre les ruines de ma patrie : elle criera à la terre et au ciel, assurée de rencontrer la sympathie des hommes et attendant tout de la justice de Dieu. »
Le bombardement dura vingt-cinq jours. On y répondait dans des conditions d'une incontestable infériorité, mais avec une indomptable énergie. Les ouvrages élevés pour défendre les batteries d'attaque ne purent être sérieusement entamés, et si nos marins, qui manœuvraient leurs pièces à longue portée, n'éteignirent pas le feu de l'ennemi, ils lui infligèrent des pertes qui lui firent payer cher l'œuvre de destruction qu'il poursuivait.
Paris faisait trêve à ses préoccupations et à ses douleurs par l'espoir de succès obtenus sur divers points du territoire. Il aimait à considérer le bombardement comme une vengeance atroce de revers réitérés, dont le récit ne pouvait franchir les lignes prussiennes. Une dépêche de Gambetta, parvenue le 8 janvier, augmenta cette vague confiance, et fit entrevoir une solution prochaine et favorable, à tant d'angoisses. Une attaque simultanée contre les lignes prussiennes par la garni-
son de Paris et une armée de secours, pouvait tout sauver. On n'hésita pas à la tenter, et il semblait, grâce aux renseignements fournis par la délégation, que le succès était, sinon certain, du moins très probable.
Une sortie fut résolue avec des forces considérables et sous la direction de Trochu. La garde nationale mobilisée était incorporée dans les