‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 73 sur 132 · LE GÉNÉRAL VINCY · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL VINCY

Ions ennemis. L'aile gauche et le centre furent d'abord repoussés, se reformèrent, revinrent à la charge, et reconquirent les positions; mais on n'osa pas les garder, de peur d'un retour offensif, que l'on aurait été hors d'état de soutenir et qui eût pu devenir funeste. Ce grand effort fut donc aussi impuissant et aussi coûteux que ceux qui avaient précédé. Nous y perdîmes un grand nombre de brillants officiers

Canet.

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et de braves soldats, et la rentrée à Paris offrit un spectacle désolant.

Une communication du gouvernement, faite à la suite de cette journée, produisit une douloureuse impression, et permit de mesurer toute l'étendue d'un insuccès qui n'était pas une défaite, mais qui faisait évanouir les dernières espérances. « Il faut parlementer d'urgence à Sèvres, disait-elle, pour un armistice de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blessés et l'enterrement des morts. »

Ce fut le signal d'une nouvelle journée insurrectionnelle. Le général Trochu s'était démis de ses fonctions de gouverneur de Paris, et, en cédant le commandement en chef à Vinoy, avait gardé son titre de membre du gouvernement. Il obéissait ainsi à une nécessité de situation, plutôt qu'il ne reculait devant une responsabilité qu'il prétendait, avec son honneur de soldat, garder tout entière, et il se mettait peu en peine d'une impopularité à laquelle n'échappent jamais, en temps de révolution, ceux qui, détenant le pouvoir, ne réussissent pas à surmonter les difficultés et à vaincre.

Les agitateurs trouvèrent l'occasion bonne. Un certain nombre de détenus politiques venaient d'être transférés à Mazas, sous l'inculpation d'avoir publié un appel aux armes. Une bande de six cents individus se porta sur la prison pour les délivrer. Trois d'entre eux furent reçus en parlementaires, par un capitaine commandant un poste de soixantequinze hommes. Il répondit à leur sommation avec une énergie qui les aurait fait reculer, s'ils n'avaient trouvé un appui inattendu. Le directeur de la prison, au lieu de requérir la garde de prêter main-forte, ouvrit la porte pour laisser sortir les parlementaires, que l'on avait admis comme s'ils avaient été investis d'un pouvoir quelconque. Il ne lui fut pas possible de la refermer ; peut-être ne le voulut-il pas. Les émeutiers en profitèrent pour envahir la prison et délivrer les détenus.

Parmi eux, était Flourens. Il monta aussitôt à cheval, et se mit à la tête de ses libérateurs, qu'il conduisit, au milieu d'une foule nombreuse que précédaient deux tambours, à la mairie de Belleville. On se contenta d'y prendre 2.000 rations de pain, de boire un tonneau de vin destiné aux blessés, et de piller la boutique d'un épicier. Cette bonne aubaine détourna peut-être d'actes plus criminels. Peut-être aussi la réflexion avait-elle conseillé la prudence, car on se dispersa avec une certaine précipitation, parce qu'on ne se sentait pas en force pour, résister à quelques compagnies de gardes nationaux dont on annonçait l'approche.

Il était six heures et demie du matin. Une journée ainsi commencée ne pouvait finir pacifiquement.

Dans l'après-midi, au nombre de deux ou trois cents, les émeutiers se dirigent vers l'Hôtel-de-Ville, et font mine d'attaquer sur plusieurs points, aux diverses issues, dont ils ne s'approchent qu'avec certaines précautions. Tout à coup, les portes s'ouvrent, et dix gardes mobiles, épaulant leurs fusils, produisent une déroute générale. Les fuyards se reforment cependant, sont rejoints par une bande armée, s'avancent, et, sur le conseil d'un officier, se séparent après avoir crié : Vive la Commune ! Vive la République ! Ces tentatives isolées et irrésolues suffisaient à indiquer la disposition des esprits et à révéler le danger.

Une nouvelle troupe arrive, marche en colonne, et essaie d'ébranler la grille de l'Hôtel-de-Ville, où résidait le gouvernement. Trois officiers du 3™^ bataillon du Finistère sortent pour essayer de leur faire entendre raison, mais pendant qu'ils parlementent, l'un d'eux est blessé de trois coups de feu. On riposte des fenêtres de l'Hôtel-de-Ville, et, après une demi-heure de fusillade, des mouchoirs blancs agités sur la place demandent la cessation du feu. La plupart des émeutiers avaient disparu. On releva plusieurs morts et un certain nombre de blessés. Des secours arrivèrent de tous côtés au gouvernement, lorsque le danger fut passé et que la place était libre.

Cependant, le bombardement continuait, les vivres s'épuisaient et les nouvelles de la province devenaient de plus en plus lamentables. Le gouvernement ne les gardait plus pour lui. Entre l'émeute, l'ennemi et la disette, il comprenait que tous les ménagements devenaient inutiles, et que le moment était venu où il fallait plier devant la nécessité. Le 27, il fit afficher la proclamation suivante :

« Tant que le gouvernement a pu compter sur une armée de secours, il était de son devoir de ne rien négliger pour prolonger la défense de Paris. En ce moment, quoique nos armées soient encore debout, les chances de la guerre les ont refoulées, l'une sous les murs de Lille, l'autre au-delà de Laval, la troisième sur les frontières de l'Est. Nous avons dès lors perdu tout espoir qu'elles puissent se rapprocher de nous, et l'état de nos subsistances ne nous permet plus d'attendre. Dans cette situation, le gouvernement avait le devoir absolu de négocier : les négociations ont lieu en ce moment. Tout le monde comprendra que nous ne puissions en indiquer les détails sans de graves inconvénients. Nous pouvons cependant, dès aujourd'hui, dire que le principe de la souverai-

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neté nationale sera sauvegardé par la réunion immédiate d'une Assemblée ; que l'armistice a pour but la convocation immédiate de cette Assemblée ; que, pendant cet armistice, l'armée allemande occupera les forts, que nous conserverons notre garde nationale intacte et une division de l'armée, et qu'aucun de nos soldats ne sera emmené hors de notre territoire. »

Cette solution s'imposait depuis trop longtemps pour que la population parisienne en fût étonnée. Il y eut quelques protestations, les plus bruyantes peu sincères, les plus vraies bientôt calmées par cette considération, qu'après avoir fait son devoir jusqu'au bout, il faut avoir le courage d'accepter ce que l'on ne peut empêcher. Le lendemain, la convention était signée. L'armistice s'étendait à tout le territoire français, excepté aux départements dans lesquels se trouvait l'armée de l'Est. Était-ce un oubli des plénipotentiaires français ."* Etait-ce une exigence du vainqueur .'' L'oubli serait si criminel qu'on n'ose y croire. L'exigence s'expliquerait par l'abus de la force, dont les Allemands ont donné tant d'exemples. Le tort des membres du gouvernement serait, dans ce cas, de ne pas avoir avisé ceux qui étaient intéressés à savoir ce que l'on avait décidé d'eux. Les conséquences de cet oubli ou de cette exception furent déplorables, et l'ennemi en usa pour briser nos dernières forces, avec une inflexible âpreté et un dédain absolu des lois les plus élémentaires de l'humanité.

Le 29 janvier, les forts furent rendus. Celui d'Issy n'était qu'un amas de ruines. Il avait reçu 38.000 obus ou bombes. Nos troupes, diminuées par le feu, exténuées par les souffrances et la maladie, les évacuèrent la rage au cœur, avec l'attitude simple et calme de ceux qui ont fait leur devoir. Maîtres des forts, les Allemands tenaient Paris sous leur main.

Le siège de Paris avait duré depuis le 20 septembre, où l'investissement était complet, jusqu'au 28 janvier. Rien ne fut négligé pour la défense de cette grande ville, dont la nombreuse population faisait la faiblesse. Le gouvernement, les généraux, l'armée, les particuliers firent leur devoir, et ne reculèrent ni devant aucun moyen de défense, ni devant aucune tentative d'attaque. Si la plus grande partie de la population concourut à l'exécution des projets militaires, et supporta vaillamment la rareté ou la privation des choses les plus nécessaires à la vie, une foule d'hommes venus de tous les côtés, et parmi lesquels les étrangers étaient en grand nombre, joignit au danger du dehors un danger intérieur. Elle se réunissait dans les clubs, où elle décrétait la victoire par des moyens

dont elle avait le monopole, mais qui ne l'exposaient guère. Elle préconisait « la sortie torrentielle », en laissant à d'autres le soin de l'exécuter. Elle attaquait dans tous leurs actes les hommes du gouvernement, qui auraient dû lui inspirer delà confiance, parce qu'ils avaient été, pour la plupart, ses initiateurs aux doctrines politiques et sociales, et ses héros. Elle demandait des réformes sur tout, comme si le suprême devoir n'était pas, l'ennemi se pressant aux portes de la capitale, de l'empêcher d'entrer et de le chasser. Son moyen, après les vociférations des clubs, était l'émeute dans la rue. Plusieurs fois le gouvernement se trouva dans un péril extrême, et peu s'en fallut que la ville ne tombât au pouvoir de ceux qui ne l'auraient laissée à l'ennemi qu'après l'avoir terrorisée, et peut-être pillée. Parmi ces hommes qui se paraient uniformément de sentiments patriotiques, s'il y en avait que des convictions sincères, des aspirations généreuses mais peu réfléchies et mal équilibrées égaraient, on en comptait, en trop grand nombre, pour qui la politique était une profession, et qui ne s'en servaient que pour donner à leurs passions et à leurs appétits la satisfaction qu'ils réclamaient.

La situation de Paris était déplorable. Ses ressources étaient épuisées, et à la surexcitation qui l'avait soutenu pendant de si longs mois, succédait un abattement extrême. Il se disait que ses maux n'étaient pas finis, et se demandait, avec anxiété, si les tentatives de désordre faites pendant le siège n'auraient pas un lendemain.

Cependant, le ravitaillement s'opérait. L'abondance succédait à la disette. Ceux qui avaient pu échapper avant l'investissement revenaient, et la ville reprenait sa physionomie habituelle. Les Allemands avaient voulu se donner la gloire d'entrer en armes dans la capitale, comme les Français étaient entrés vainqueurs à Berlin et dans presque toutes les capitales de l'Europe. Cette entrée fut une froide et lugubre parade. Les portes et les fenêtres étaient fermées, la foule était absente, et le triomphe des vainqueurs, quelque hautain qu'il fût, resta incomplet, puisque les vaincus se dérobaient au spectacle par lequel on avait voulu les humilier.

Les élections pour une Assemblée nationale étaient la promesse d'une paix dont les conditions, on le savait, étaient profondément cruelles, mais aussi du retour à l'ordre, par l'établissement d'un gouvernement régulier. Aussi, aux douleurs du passé, à l'amertume des sacrifices imposés, aux inquiétudes que provoquaient les passions démagogiques, se

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joignaient des espérances timides mais chères, et ce que Paris éprouvait au lendemain de sa capitulation, la province le ressentait avec une égale vivacité.

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