‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 88 sur 132 · VL — LES ARTS ET LES SCIENCES · texte numérisé non relu

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LES arts ont eu en F"rance, avant, pendant et après le second Empire, de nombreux et illustres représentants. David, qui avait été le peintre de la Révolution, devint le premier peintre de l'empereur, et resta fidèle à l'imitation de l'antique. Gros, son élève, chercha d'autres inspirations et y réussit. Gérard fit des portraits et peignit des champs de bataille. Guérin et Prud'hon demandèrent moins à l'histoire qu'à la fantaisie et à l'imagination. La Restauration ne favorisa pas moins la peinture, la sculpture, la gravure, l'architecture et la musique, que les lettres. Il y a, entre ces manifestations diverses du génie humain, un lien commun, et l'attention ou les faveurs que l'on accorde à l'une s'étendent inévitablement sur les autres. Les préférences que l'on peut avoir n'enlèvent rien à personne.

Le mouvement littéraire qui se produisit après l'Empire amena la publication d'un certain nombre d'oeuvres du moyen âge, inédites, ou connues seulement de l'étranger, plus soucieux de nos gloires que nousmêmes. Les œuvres d'art que le X'VII<= siècle et le XVI 11^ avaient

dédaignées, furent étudiées, comprises et admirées avec une ardeur qui compensait un trop long oubli et une trop coupable indifférence. On découvrit que nos cathédrales, nos abbayes, nos fortifications, nos statues, nos fresques, nos verrières étaient la manifestation de grandes pensées, la glorification de la foi et le produit d'un art consommé. Ce que l'on avait appelé « barbare » fut proposé à l'imitation, et l'art entra dans une voie nouvelle, où il trouva de légitimes et durables succès.

La Restauration avait donné un exemple qui fut suivi. La conservation des monuments historiques devint un devoir pour les gouvernements qui lui succédèrent. On arrêta la destruction de quelques-uns, on en restaura d'autres, on essaya même d'achever ce que les révolutions avaient interrompu dans leur développement. Ce sera un honneur pour notre siècle que d'avoir réagi contre l'erreur artistique des siècles précédents, et d'avoir, inconsciemment peut-être, mais efficacement, rendu hommage à la foi chrétienne, inspiratrice de ces œuvres, dont on comprend l'impérissable beauté par la difficulté que l'on éprouve à les égaler.

Ingres, mort en 1867, sénateur, imita Raphaël, et fut le chef de l'école idéaliste. Géricault, qui mourut jeune en 1824, obéit à l'inspiration romantique, à la tête de laquelle se plaça Eugène Delacroix, qui poussa très loin la guerre contre les traditions classiques. Paul Delaroche unit la pureté des lignes à l'harmonie des détails et à l'éclat de la couleur. Ary Scheffer donna une teinte philosophique à ses compositions, et Flandrin peignait les processions de saints pendant qu'Horace Vernet reproduisait, dans d'immenses toiles, des épisodes de batailles. David (d'Angers), à qui Victor Hugo disait :

Va, que nos villes soient remplies De tes colosses radieux,

employait le bronze et le marbre à glorifier des personnalités plus ou moins célèbres, et Pradier multipliait des créations gracieuses que l'on admirerait davantage si elles étaient plus chastes. Les sculpteurs marchaient de pair avec les peintres, et la gravure, aidée par les découvertes chimiques, multipliait les chefs-d'œuvre, et les mettait à la disposition du grand nombre.

La photographie n'est pas un art, mais elle rend de grands services. Elle a fait d'immenses progrès depuis Niepce de Saint- Victor et Daguerre. Au point où elle est parvenue aujourd'hui, elle permet de concevoir les

plus grandes espérances. Si la vie lui manque, elle a, du moins, le mérite inappréciable de la fidélité, et les sciences ne lui devront peut-être pas moins que les arts.

Louis- Philippe, qui éleva peu de monuments, consacra le palais de Versailles à un immense musée, dans lequel sont réunies toutes les gloires de la France. Les artistes virent leurs œuvres en honneur, et l'école de Rome fut une pépinière féconde. Les musiciens ne furent pas moins estimes que les peintres et les sculpteurs. L'opéra, que Mazarin avait introduit en France et qui, au XVII I^ siècle, avait rendu si ardente et si implacable la lutte des Gluckistes et des Piccinistes, a vu, après 1830, se multiplier les grandes œuvres. C'est à Paris que les compositeurs italiens et allemands ont demandé la consécration de leurs succès, et les maîtres français ne se sont pas laissé distancer par eux. Boïeldieu, Rossini, Hérold, Donizetti, Auber, Halevy, Meyerbeer appartiennent à des écoles diverses, mais ils ont également charmé l'oreille et provoqué l'admiration, par la grâce ou l'éclat de la mélodie, d'heureuses inspirations et de savantes combinaisons harmoniques.

Le second Empire, qui aspirait à toutes les gloires, n'a rien négligé de ce qui pouvait donner aux arts une impulsion vigoureuse. Les arts et les lettres sont le luxe de l'esprit. La société élégante, à laquelle la cour donnait le ton, devait rechercher ce qui avait fait la supériorité intellectuelle du XVIJe siècle. Comme les grands seigneurs d'alors, à l'imitation du roi, donnaient généreusement leur protection aux poètes, aux écrivains, aux savants, aux artistes, ainsi ceux que l'Empire avait élevés ou enrichis, aspiraient au rôle de Mécènes. En collectionnant les statuettes, les objets d'art, les tableaux et les gravures, ils, entretenaient et excitaient l'ardeur des maîtres. Le bon goût ne dominait pas toujours, parce qu'il fallait du nouveau, et que l'avide recherche d'esprits et de cœurs blasés se prend à tout pour le trouver et en jouir, mais, au milieu de ces excès, l'art était en honneur. Sans doute, le colossal commençait déjà à l'emporter sur la grandeur, et le bruit à dominer l'harmonie, mais il y avait encore des délicats.

Au théâtre, où Augier avait porté ses intrigues ingénieusement compliquées et ses allusions quelquefois calomniatrices, où Alexandre Dumas fils exposait ses thèses que soutenait l'esprit et que répudiait la morale, régnait en souveraine la féerie. On courait à ces spectacles où les yeux seuls pouvaient trouver une satisfaction, où les changements à vue n'étonnaient pas moins que la multitude des personnages, et dont la musique

ne s'adressait pas à des oreilles exigeantes. Tous les goûts trouvaient ainsi leur satisfaction.

L'empereur avait fait acquérir le musée Campana, où se trouvaient réunis des objets de toute nature, arrachés au sol, qui les avait fidèlement conservés pendant des siècles. On les attribuait à l'art étrusque, à cause de la partie de l'Italie où on les avait recueillis en plus grand nombre, mais ils sont probablement des produits du génie dont les villes florissantes de la Grande-Grèce o-ardaient la tradition. Cette riche et admirable collection, que convoitaient d'autres musées, témoigne d'une sollicitude ■ vraiment artistique chez celui qui l'a donnée à la France, comme chez celui qui l'a formée. Du reste l'empereur, que les études faites pour la Vie de César avaient rendu très curieux de tout ce qui se rapporte à la vie et aux usages des vieux Romains, entreprenait des fouilles qui ont mis au jour, sur le sol si profondément bouleversé de la capitale du monde, des monuments d'une incomparable richesse.

On doit à l'Empire la restauration d'un grand nombre de monuments du moyen âge, et plus particulièrement d'églises. Confiés à des mains habiles, ces travaux ont réparé les ravages du temps ou des hommes. L'inspecteur général des monuments historiques, l'aimable et sceptique Mérimée, a fait preuve dans ses fonctions de goût, de justice et de persévérance. Il n'avait rien du fonctionnaire et beaucoup de l'artiste, ce qui ne nuisait à rien. Napoléon III, qui a donné une impulsion si vigoureuse aux constructions de toute sorte, a terminé en 1855 le Louvre, qui a été de Charles V à Louis XIV la demeure de nos rois, et où nos plus vaillants et nos plus délicats artistes, du XVI^ siècle à nos jours, ont prodigué des trésors de science et de goût. A Pierrefonds, il a transformé une demeure féodale en un château où la grandeur et la grâce s'unissent à toutes les exigences modernes du luxe le plus raffiné. Il a donné l'exemple, et ceux que son règne a enrichis, l'ont imité.

Si, malgré l'activité et le talent dont les artistes du XIX^ siècle ont donné tant de preuves, on ne compte pas, en grand nombre, des œuvres dignes de l'admiration des siècles à venir ; si des renommées éclatantes sont destinées à subir les injures du temps, il faut reconnaître et proclamer qu'il n'y a pas un genre qui n'ait eu ses représentants, et qui ne mérite l'attention et les suffrages des hommes d'intelligence et de goût. Pour les œuvres de l'art comme pour celles de la littérature, il s'opère, à une distance plus ou moins grande, un travail qui met chaque chose à sa place, et ne conserve que ce qui est véritablement beau par la mora-

lité de l'inspiration, la vérité de la pensée et du sentiment, et la perfection de la forme.

Le XIXe siècle a le droit d'être appelé le siècle de la science. Héritier des efforts et des découvertes du siècle précédent, il a fécondé et multiplié ce qu'il a reçu, et s'est montré plus sage sous ce rapport qu'au point de vue politique. Les hommes qui ont aspiré au gouvernement des peuples, et les écrivains qui ont eu la prétention d'inspirer leur conduite ou d'expliquer leurs actes, n'ont tenu aucun compte du passé. Ils ont cru, ou ont agi comme s'ils croyaient, que ce qu'ils appelaient le progrès était de date récente. Il n'y avait auparavant rien de réglé, de grand, de fécond, de puissant. Ils voulaient construire un édifice où la génération présente pût trouver la paix, arriver à la grandeur et goûter la prospérité. Ils renversaient tout et édifiaient, sans se servir même des ruines. « Semblables, comme dit La Bruyère, à des enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, et qui battent leur nourrice, » ils se sont montrés aussi ingrats qu'inconséquents. Des fautes de cette nature ne restent jamais impunies, et il résultera des systèmes politiques, proclamés avec tant d'orgueil et appliqués avec une si confiante précipitation, plus de mécomptes que de bienfaits.

Les hommes de science ont été plus sages. Ils ont constaté les résultats conquis avant eux, et, les prenant pour point de départ, ils sont allés plus loin, par une méthode rigoureuse et un respect absolu pour ce qui leur paraissait solidement établi. Il ne faut pas leur en faire un mérite ; toute autre conduite aurait été insensée. Il suffit de dire que, sous ce rapport, comme sous tant d'autres, ils n'ont pas partagé l'erreur des novateurs politiques et sociaux.

Le fondateur de la chimie, le fermier-général Lavoisier, avait créé une nomenclature spéciale, qui fut une création véritable. La République, qui « n'avait pas besoin de savants », l'envoya à l'échafaud en X794. Berthollet, Fourcroy et Guyton de Morveau entrèrent dans la même voie, et obtinrent des résultats importants. Lagrange et Laplace étudiaient le système du monde et révélaient l'harmonie admirable de la mécanique céleste, qui publie un Dieu créateur et conservateur. L'abbé Hatiy interrogeait le sol et y lisait les révolutions qui l'ont transformé, bouleversé et constitué, pendant que son frère instruisait les aveugles par une méthode remplaçant, dans une certaine mesure, le sens qui leur manque. Georges Cuvier créait la paléontologie et l'anatomie comparée, qui lui permettait de reconstituer un corps avec un fragment. Lacépède

Canel. i8

et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire s'avançaient dans cette voie ouverte à la science, et y faisaient de nouvelles découvertes, qui en présageaient et en préparaient d'autres. C'est à leurs disciples qu'il est réservé de tirer les conséquences pratiques des découvertes qu'ils ont faites et des principes auxquels ils sont parvenus.

La physique et la chimie ont fait, au XIX^ siècle, les progrès les plus étonnants et arraché à la nature ses plus mystérieux secrets. Elles marchent de pair et, quoique leur direction soit différente, se prêtent un appui mutuel ; l'une, en effet, recherche et constate la composition des corps et leur action réciproque ; l'autre étudie les forces de la nature et se rend compte de leurs effets. Biot, Thénard, Brongniart, Gay-Lussac, Ampère, Arago, Fresnel, Chevreul, Dumas, Balard, Babinet, Elie de Beaumont, Flourens, ont travaillé avec une admirable patience ce vaste champ, et y ont fait d'abondantes moissons. On ne peut pas dire que leurs résultats soient définitifs, et que les lois qu'ils ont formulées ne puissent être remplacées par des lois plus générales, qui elles-mêmes seront peut-être à leur tour dépassées ; mais, modestes comme de véritables savants, et sages comme des expérimentateurs qui savent que l'homme n'aura jamais le dernier mot de tout, ils disent : Voilà où la science est parvenue aujourd'hui, et telles sont les lois positives dont elle peut affirmer l'existence, selon des expériences réitérées et les découvertes auxquelles elles ont conduit. L'avenir dira si nous avons atteint le terme, ou si nous avons seulement avancé de quelques pas.

En attendant, ces travaux en appellent et en préparent d'autres, et les intelligences animées d'une véritable passion scientifique y consacrent leurs forces et leur vie. Aucun siècle n'a été témoin d'une activité et d'une persévérance pareilles. Quel que soit le but immédiat du chercheur, science pure ou application, l'effort est général, et il mérite d'être couronné par le succès.

Un savant astronome, Le Verrier, que l'Empire fît sénateur, avait annoncé en 1846 qu'une planète était la cause des perturbations que l'on remarquait dans la marche d^Uranus. Ses calculs l'avaient amené à déterminer la masse, l'orbite et la position de ce corps inconnu. Conduit par ces indications, un astronome allemand découvrit la planète perturbatrice, à deux degrés seulement de longitude du point présumé. Il n'est guère possible de trouver de preuve plus positive de l'exactitude à laquelle parviennent les formules astronomiques. La découverte, faite quelques mois seulement après la communication des calculs à l'académie

des sciences, provoqua une admirationu niverselle, et rendit populaire un nom que les spécialistes seuls connaissaient et estimaient.

Les sciences ont des applications qui se sont multipliées de nos jour.s, et dont nous n'avons pas le dernier mot. La chimie a rendu de grands services à l'industrie et à l'agriculture. Les études de Fresnel sur la lumière ont donné aux phares une puissance éclairante qui leur est devenue particulière, grâce aux appareils employés. Lebon avait trouvé en 17S5 le moyen de faire servir le gaz à l'éclairage, et Paris put en profiter sous Louis XVI IL La vapeur, dont Denis Papin montra le premier la puissance, met en mouvement les machines de l'industrie, les locomotives des chemins de fer et les vaisseaux du plus fort tonnage. Plus puissante que la vapeur, l'électricité éclaire, transporte, transmet le son, la pensée, et pénètre les corps. Oui peut dire où s'arrêteront les découvertes et les applications ? Le second Empire a vu plusieurs de ces résultats pratiques, et s'est hâté d'en profiter. Les travailleurs ont été encouragés par le succès, et il n'est pas aujourd'hui un laboratoire, dans lequel ne se préparent des découvertes qui laisseront peut-être loin d'elles celles dont nous nous montrons aujourd'hui si fiers, et dont demain nous nous servirons comme si elles n'avaient rien coûté.

Dieu, qui atout fait « avec poids, nombre et mesure )>,a livré le monde aux investigations de l'homme. La nature lui offre de tous côtés des mystères qui sollicitent son activité, et des forces dont il doit s'emparer pour en faire un utile emploi. Le travail de l'esprit n'est jamais stérile. Les résultats extraordinaires auxquels il est parvenu de nos jours, sont une récompense pour ses efforts. Il est de son devoir, en profitant pour son bien-être et son utilité de tout ce qu'il a découvert et mis en pratique, de ne pas oublier que « la science humaine est toujours courte par quelque endroit», et que l'orgueil corrompt tout ce qu'il touche.

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