V. — LES LETTRES
NM'OLÉON m était un esprit cultivé. Il avait écrit des ouvrages techniques dont la valeur a pu être diversement appréciée, mais qui témoignent d'études sérieuses, des livres d'économie politique et sociale où abondent les intentions généreuses et les illusions, une Vie de César qui ne fut que le développement d'un thème intéressé, mais dans laquelle se trouvent de belles pages, mêlées à des trésors d'érudition réunis par une collaboration qui ne pouvait manquer à un impérial écrivain. Il avait du goût pour les choses de l'esprit, et devait favoriser ceux qui les cultivaient. S'il n'aimait pas l'Académie française, dans laquelle s'était réfugiée, et où se manifestait, en certaines occasions, l'indépendance des idées, interdite partout ailleurs, il ne négligeait aucune occasion d'accorder sa bienveillance et ses faveurs à ceux dont il n'avait rien à craindre.
Il s'attacha des écrivains aimables et spirituels, en fit l'ornement delà cour, et se mit peu en peine de ce qu'ils croyaient ou publiaient. Il chargea un corps savant de récompenser par un prix de vingt mille francs, l'ouvrage ou l'ensemble des œuvres littéraires ou scientifiques qui faisait le plus d'honneur à l'esprit humain. Il donna, dans un document officiel, le titre « d'historien national » à celui dont l'opposition le gênait, mais qui avait raconté, en admirant le héros sans le llatter. le Consulat et l E7npire. Il appela au Sénat un poète romantique devenu un critique ingénieux et fécond. Il aimait sa finesse, et une sévérité dont il n'éprouva jamais les effets. Il eut le tort de se montrer trop indifférent pour un scepticisme qui s'autorisait de ses faveurs, et s'abritait sous son autorité.
L'auteur de la Vie de Jésus put, grâce à lui, devenir un personnage important, et obtenir, avec des faveurs de toute espèce, le privilège de faire, dans des conditions exceptionnelles, des recherches archéologiques, dans lesquelles il ne montra ni plus de bonne foi, ni plus de compétence que dans l'étude des questions religieuses et l'interprétation des Livres saints. Il seconda les travaux historiques en ouvrant généreusement les dépôts publics aux investigateurs sérieux. Nous devons à cette initiative intelligente des publications précieuses, des rectifications importantes et des révélations sur les hommes et les choses de diverses époques. Sans
doute, les omises d'Éfat eurent des privilèges, et ceux qui les attaquèrent apprirent ce qu'il en coûte de préférer la dignité de l'homme de lettres à l'adulation de l'homme de cour ; mais après tout, l'esprit ne perdit pas ses droits, et l'indépendance du caractère reçut de l'opinion publique, à défaut de faveurs officielles, la seule récompense à laquelle elle aspirât.
Il y eut, sous le second Empire, un mouvement littéraire que ne connut pas le premier. Napoléon avait peur de ceux qu'il appelait les idéologues, et il ne comprenait pas que le talent et le génie essayassent de se soustraire à la discipline que sa volonté prétendait imposer à tout. Les choses avaient bien changé depuis, heureusement pour notre littérature.
La Restauration avait été une époque de puissant et fécond mouvement intellectuel. Chateaubriand et M"i^ de Staël, qu'avait précédés un admirateur de la nature, Bernardin de Saint-Pierre, eurent, à des degrés différents, à subir les persécutions de l'Empire, que l'indépendance de leur esprit effrayait ; mais leur influence littéraire n'en souffrit pas. Un moment contenue, elle s'exerça sur de jeunes générations qui respiraient librement sous un régime réparateur. La période de 1815 à 1830 offre le spectacle le plus séduisant pour l'esprit, et le plus propre à flatter la fierté nationale. Après la grande épopée militaire, qui n'eut d'autre poète que le rédacteur impérial des ordres du jour et des bulletins de victoire, l'esprit humain délivré se jeta impétueusement dans toutes les voies ouvertes devant lui. Augustin Thierry et Guizot appliquaient la véritable méthode historique.que suivirent Thiers et Mignet, et à laquelle Michelet ne devait pas tarder à mêler les écarts d'une imagination riche et passionnée. Royer-Collard et Cousin enseignaient avec éclat la philosophie, et Villemain donnait à la critique une tournure spirituelle, que sanctionnaient le goût et la raison. La tribune politique retentissait des accents d'une éloquence qui n'était ni moins ardente ni moins vigoureuse que celle des premiers temps de la Révolution, mais plus respectueuse de la langue et de l'urbanité française, comme du bon sens. Benjamin Constant, Royer-Collard, Laine, Manuel, Foy, de Bonald, Villèle, de Serre, Corbière, Martignac — et nous en passons ■ — ■ défendaient passionnément des causes opposées, et tenaient la France attentive à ces joutes oratoires, auxquelles l'étranger ne se montrait pas indifférent. La tribune était une puissance, et alors même qu'elle défendait de mauvaises causes, elle n'outrageait ni le bon sens, ni l'honnêteté, ni la langue, ni le goût.
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Celui que Chateaubriand appelait « l'enfant sublime» provoquait par ses premiers chants une admiration universelle, Lamartine charmait par la délicieuse mais un peu vague harmonie de ses vers, Alfred de Vigny berçait les âmes par la douceur merveilleuse de son langage, Alfred de Musset étonnait par le tour hardi de la forme, bien moins encore que par la sceptique aisance d'une pensée neuve et capricieuse qui ne reculait devant rien. Au théâtre, Casimir Delavigne suivait les voies tracées par Corneille, Racine et Voltaire, sans s'élever jusqu'à eux, tandis que Victor Husfo allait chercher ses modèles au-delà du Rhin et de la Manche, ou plutôt, obéissant à son génie, merveilleusement doué et pouvant tout se permettre, prétendait que l'unique règle à laquelle le poète doit obéir, c'est de plaire et de toucher, par des combinaisons inattendues et des peintures vraies des passions qui possèdent le cœur humain.
Les écrivains et les orateurs religieux ne manquaient pas. Ils luttaient avec talent dans la presse, dans la chaire et par de grands ouvrages contre l'esprit voltairien, qui combattait les tendances et les convictions religieuses de la Restauration. L'Essai sur f Indifférence, publié de 1817 à 1822 par Lamennais, fut un événement. Il ne satisfit ni ceux qu'il attaquait avec une puissante logique, ni ceux dont il défendait la cause, avec plus d'ardeur et de sincérité que d'exactitude théologique. Ceux-ci, en effet, tout en admirant la vigueur de la forme et la solidité du fond, et en reconnaissant l'utile opportunité de la réfutation et des affirmations, ne pouvaient s'empêcher de voir un principe dangereux dans le rôle souverain attribué au consentement universel, sur lequel il appuyait toutes les vérités religieuses. L'avenir ne donna que trop raison à leurs craintes, et lorsque Lamennais mourut, en 1854, on sait quels hommes veillaient sur ses derniers moments, et on ne peut, malgré des affirmations sincères et que l'on voudrait croire véritables, échapper à une cruelle incertitude.
Le puissant et fécond mouvement littéraire de la Restauration se prolongea sous le régime de 1830, mais en s'affaiblissant.
La poésie est encore représentée par de grands noms et des œuvres reîparquables, mais les renommées nouvelles et durables sont rares. Les généreux élans, les hautes aspirations, les conceptions chevaleresques, ont cédé la place à des combinaisons plus positives. Le calcul a coupé les ailes à la poésie, et le souci des intérêts matériels l'emporte sur les préoccupations et les jouissances littéraires. Il naît encore des poètes.
mais leur vol est borné, et l'atmosphère dans laquelle ils vivent ne leur permet pas de quitter les régions moyennes.
Au théâtre, quelques grandes œuvres provoquent de bruyantes admirations et de vives critiques. La tragédie classique essaie de renaitre avec Ponsard. Les scènes mondaines conviennent mieux à la disposition générale des esprits. Les œuvres de toute sorte y abondent. On y représente des drames dont les intrigues compliquées exigent une attention soutenue,et dont les divers tableaux font passer sous les yeux du spectateur, tremblant d'émotion ou frappé de terreur, des scènes dans lesquelles le fer et le poison ne pardonnent qu'à quelques personnages. Il faut de grands nnns, de grandes catastrophes, de grands crimes. Ailleurs, ce sont des spectacles moins sanglants. On s'intéresse à de petits jeux de société, à des intrigues de salon ; on rit volontiers du vieux colonel de l'Empire, des prétentions de la vieille douairière, des travers de la société bourgeoise, et si l'esprit "ne pétille pas comme dans la comédie du XVIIIe siècle, il a une allure contenue qui plaît, et des saillies originales qui font sourire, quand elles ne vont pas trop loin.
Les publications historiques se multiplient. Elles sont trop souvent inspirées par un esprit systématique qui affaiblit, corrompt ou viole la vérité. De grands travaux sur l'histoire de France, faits d'après des documents inédits, donnent d'autres résultats. Ils présentent le passé de notre pays sous son aspect véritable, et permettent de suivre, à travers les âges, les progrès de la royauté et le développement des institutions. Des mémoires inédits voient le jour et les recherches locales se multiplient. Un historien futur, puissant généralisateur, trouvera dans le recueil de ces documents et dans ces monographies éparses, la matière d'un harmonieux et magnifique édifice élevé à la gloire de notre pays et à la puissante fécondité de son action dans le monde. Heureux si, dégagé des étreintes d'un naturalisme qui stérilise tout, et n'explique rien, il s'élève jusqu'aux vues providentielles qui conduisent les destinées des peuples, sans porter aucune atteinte à la liberté de l'homme !
Après Mgr Frayssinous, qui occupa la chaire de Notre-Dame, autour de laquelle la jeunesse des écoles mêlée aux sommités intellectuelles se rangeait, nombreuse et attentive, pour entendre l'exposition et les raisons de la foi catholique et de sa morale, les PP. de Ravignan, Lacordaire et Félix s'imposèrent par la charité, dominèrent par l'éloquence, et triomphèrent par la logique. Leur influence fut étendue, profonde et durable. L'épiscopat se mêla aux luttes pour la foi, et on crut, en plus d'une
circonstance, entendre sur des questions contemporaines, pour la défense des vérités religieuses, la liberté des consciences et la conquête, pour les pères de famille, du droit de faire élever leurs enfants par des maîtres de leur choix, les accents des Pères de l'Église. Mgr Parisis et Mgr Dupanloup eurent une part glorieuse dans cette croisade, et les résultats auxquels elle aboutit en 1850 et en 1875.
Une école sociale s'était formée à la suite de Saint-Simon et de Fourier. Elle eut ses journaux, ses revues, ses publications de toute sorte, se fit le champion de « la classe la plus nombreuse et la plus abandonnée », exposa des théories nouvelles de gouvernement et d'associations, et jeta au sein des masses, par la presse et la parole, des idées auxquelles le développement de l'industrie et les circonstances politiques ne tardèrent pas à donner une importance considérable. Saint-Simon, Fourier, Enfantin, Considérant, sont les chefs de l'école, et les hérauts de ses doctrines.
La presse périodique qui, à la fin du XVI 11^ siècle, avait exercé une influence si générale, et s'était portée à de si révoltants excès, avait dû se taire sous l'Empire. Le Moniteiir universel, organe de la volonté du maître, devait avoir seul le droit de s'adresser au public. Avec la Restauration, la parole et la presse sont libres. La loi de 1819 sur la liberté de la presse n'a pas été dépassée en sagesse et en libéralisme. Elle prévoit et réprime les excès, sans gêner la discussion ni opprimer la liberté. Le pouvoir eut à souffrir du don qu'il avait fait, et les journaux de l'opposition furent, à des degrés différents, mais avec un trop grand succès, les interprètes et les propagateurs de ce que l'on pourrait appeler non plus « la comédie », mais « la conspiration de quinze ans ».
Louis-Philippe, qui ne manquait pas d'esprit, ne montrait pas un goût prononcé pour les œuvres littéraires. Cependant ses ministres avaient dû, pour la plupart, leur notoriété et leur rôle politique à d'importants ouvrages. Thiers était un historien et un journaliste. Cousin un philosophe, Villemain un critique, Salvandy un romancier, Guizot, qui eut le ministère le plus long et le plus laborieux, était connu par des œuvres historiques d'une haute portée. Duchâtel et Vitet avaient écrit au Globe sur l'économie politique et sur les arts, Le comte Mole, qui fut, avec Guizot et Thiers, un des trois pivots sur lesquels roulaient inévitablement tous les ministères, avait l'esprit cultivé et l'aisance de bon goût d'un grand seigneur. La culture intellectuelle menait à tout, et c'est le trait distinctif,
important à noter.dans une époque où les intérêts matériels dominent, et où il semble que la politique doive avoir pour but unique d'enrichir les particuliers et l'Etat.
Napoléon III suivit, à l'égard des lettres, la tradition des rois de la vieille France. Il les favorisa, et récompensa ceux qui les cultivaient. Plusieurs des écrivains qui avaient illustré le régime précédent vivaient encore, mais ils restèrent à l'écart, soit parce qu'ils étaient suspects, soit parce qu'ils ne consentaient pas à renoncer à leurs convictions et à leurs espérances.
Quelques-uns même furent traités en ennemis. L'auteur de Sainte Elisabeth de Hongrie et des Moines d'Occident, le pair de France dont l'éloquence, sous Louis- Philippe et la seconde République, avait défendu les nations opprimées, la liberté religieuse, le pouvoir temporel, Montalembert, était puni par l'hostilité du pouvoir pour n'avoir pas voulu accepter la responsabilité du coup d'État, et avoir cru pouvoir encore, dans des lettres et des articles de revue, dire ce qu'il pensait. La grande voix de Berryer qui, depuis 1815 au barreau et depuis 1831 dans les assemblées politiques, avait proclamé les principes protecteurs de toute société, et la légitimité politique, plus nécessaire au pays qu'à ceux qui la représentent en vertu de l'hérédité, se faisait entendre encore, et n'avait rien perdu de sa puissance.
L'Empire avait des orateurs, et Billault, Baroche, Rouher, ministre de la parole et qu'on a appelé le vice-empereur, tenaient tête, souvent avec succès, sous le rapport de l'éloquence, à Emile Ollivier, à Garnier- Pages, à Jules Simon et à Jules Favre. Tant que le Corps législatif n'eut point de tribune, on y parla le langage des affaires, et l'orateur, s'adressant de sa place à ses collègues, n'eut plus l'ambition d'être entendu de la France, et parut avoir perdu l'élan et la puissance qui entraînent. Lorsque la tribune fut relevée, l'éloquence eut ses grands jours, et le pays accorda aux débats politiques une attention que n'avaient pu éveiller les comptesrendus analytiques par lesquels il recevait l'écho affaibli de ce qui se faisait, ou se disait, au Sénat et au Corps législatif
Le poète qui avait chanté les vierges de Verdun, Quiberon, Louis X VI I , Henri IV, la mort du duc de Derry, la naissance et le baptême du duc de Bordeaux, Bonaparte, la liberté, mademoiselle de Sombreutl, la mort de Louis XVIII, le sacre de Charles X, la colonne de la Place Vendôme, écrit les Chants du crépuscule, les Feuilles d'automne et les Orientales, et mis sur la scène des drames qui offraient à la critique une ample mois-
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son, mais où abondaient les grandes situations et les beaux vers ; le romancier étrange dans Han d' Islande, fataliste dans Notre-Dame de Paris et révolutionnaire dans les Misérables, restait en exil où l'avait jeté le coup d'Ktat, et exhalait une haine irréconciliable dans des vers vengeurs, et des pamphlets dont l'indignation dictait les injures et les calomnies. La France l'écoutait, le lisait quelquefois eh cachette, et l'admirait avec une indulgence aveugle qui encourageait ces excès, oubliait ces palinodies, et entretenait un orgueil incommensurable. Il vit la chute de ce régime auquel il n'avait accordé ni trêve ni merci, et devenu l'idole des partis les plus avancés, il donna le triste spectacle d'un grand génie quêtant la popularité par l'abandon de tout ce qu'il avait aimé et chanté. Il a obtenu ainsi des obsèques nationales, une place au Panthéon, et l'admiration d'une foule qui ne savait rien de sa vie et de ses œuvres. Il fut grand poète, habile artisan d'une popularité soigneusement entretenue, esprit mobile, inconsistant comme les politiques ambitieux, génie puissant et médiocre caractère.
Lamartine traîna jusqu'aux dernières années de l'Empire une vieillesse active et besogneuse. L'empereur et la ville de Paris vinrent à son aide sans blesser sa juste susceptibilité. Il travaillait pour désintéresser ses créanciers. Ces publications hâtives, où l'on retrouve presque toujours quelque chose de l'ample magnificence d'autrefois, n'ajoutèrent rien à sa gloire. L'homme politique avait tué le poète, et le travailleur à la tâche, écrasé l'écrivain élégant et harmonieux qui fut, quelquefois, un penseur à larges vues, un historien séduisant dont l'imagination transformait la vérité, et un conteur aimable qui faisait croire à la réalité de ce qu'il inventait.
La presse est passée par des alternatives diverses. Sous la Restauration, elle exerçait une influence souveraine sur la partie du pays à laquelle elle s'adressait. Des censitaires nommaient les députés. Ils demandaient, sur toutes les questions politiques, leur opinion au journal de leur choix, et se gardaient bien de penser autrement que lui. Le Journal des Débais, le Constitutionnel, le Globe, la Quotidienne, la Gazette de France étaient des puissances, mais dans un rayon restreint, qui constituait d'ailleurs le monde politique d'alors.
Sous Louis-Philippe, la presse étendit son action, grâce à la multiplication de ses organes et au bon marché. Les journaux furent recherchés, lus avidement, moins peut-être pour la politique qu'ils défendaient que pour les feuilletons qu'ils publiaient. Ces feuilletons, peu étendus d'abord.
ne tardèrent pas à prendre les plus larges proportions. Aux nouvelles dont on voyait le dénouement après quelques jours, succédèrent des romans qui se déroulèrent pendant une année, entretenant la curiosité, aiguisant l'intérêt, provoquant la plus bruyante popularité pour leurs auteurs, semant trop souvent le scandale, familiarisant avec le crime et mentant à l'histoire, non moins qu'au bon sens et à la morale.
Frédéric Soulié, qui croyait que la société, blasée par les jouissances et énervée par une littérature aventureuse, avait besoin de « moxas », les multipliait dans la peinture d'affreuses situations, de caractères exceptionnels et d'épouvantables catastrophes. Paul Féval débutait par de fraîches et honnêtes nouvelles bretonnes, avant d'aborder les Mystères de Londres et le Bossu. Eugène Sue avait peint l'horrible dans les Mystères de Paris, proàxgué la calomnie dans le Juif errant, et cherché partout le nouveau dans les situations, les systèmes et les passions. Alexandre Dumas, inépuisable dans ses productions, aimable, spirituel, intéressant, habile à faire vivre les personnages historiques, et à les habiller, ainsi que les faits, à sa fantaisie, pouvait, sans lasser l'attention, donner des « suites » à des aventures qui avaient passionné, et créer des types qui resteront. A côté d'eux, et d'autres qu'il serait trop long de nommer, des romanciers de moindre importance, mais dont le talent ne pouvait pas être mis en doute, se disputaient la faveur populaire et la conquéraient. Ce fut malheureusement trop souvent aux dépens de la raison, du bon goût et de la morale. Le roman est devenu, à cette époque et plus tard, une des causes les plus puissantes, et les plus difficiles à combattre, d'erreurs historiques, d'opinions fausses, de systèmes destructeurs, et de démoralisation.
Pendant la plus grande partie du second Empire, la presse fut suspecte, et resta contenue par la main pesante du pouvoir. Elle était tenue de respecter tout ce qui touchait à l'administration et au gouvernement. En revanche, elle avait pleine liberté pour tout le reste. La bienveillance administrative lui livrait en pâture l'Eglise et les mœurs. Ce fut la fortune de certains organes, qui se donnèrent des apparences de libéralisme, et conquirent la popularité en attaquant le Pape, les évêques, les Jésuites, le clergé séculier, les associations pieuses, et en ne mettant aucune borne à la licence de leurs romans. Si le plus grand nombre se plaisait aux créations les plus étranges, aux aventures les plus singulières, aux événements les plus incroyables, aux crimes les plus monstrueux; si les œuvres <L de cape et d'épée » restaient ou revenaient à la mode,
d'autres se contentaient d'offrir aux corrompus de bon ton, aux dépravés d'élégantes manières, un aliment à leur curiosité, et une satisfaction malsaine à leurs préoccupations sensuelles. Le pouvoir d'alors y voyait une utile dérivation. Ceux qui lui ont succédé ne s'en sont pas occupés, à moins qu'ils n'y aient vu l'usage légitime d'une liberté dont ils n'ont redouté l'action que lorsqu'elle s'est attaquée à eux.
La presse politique a compté des noms illustres : de Bonald, Chateaubriand, Paul-Louis Courier, Lamennais, Thiers, Guizot, Duchatel, de Genoude, Armand Carrel, Godefroy Cavaignac, Emile de Girardin, « qui avait une idée par jour, » de Sacy, Bertin, Proudhon, Laguerronnière, Granier de Cassagnac, qu'il ne faut mettre au même rang, ni pour les doctrines ou les causes qu'ils ont défendues, ni pour le talent dont ils ont fait preuve. Un écrivain mérite une mention à part, non seulement parce que son œuvre est assurément la plus considérable de notre temps, et qu'elle est de celles auxquelles on ne peut refuser son admiration, mais parce qu'il n'a jamais voulu être autre chose qu'un journaliste. Louis Veuillot n'a, dans sa longue carrière, défendu qu'une cause : celle de l'Église. Malgré des débuts où l'indifférence domine, avec l'ignorance religieuse, il a eu, par-dessus tout, le sens chrétien. Ce que l'éducation ne lui avait pas donné, ce que l'étude n'avait pas encore acquis, le cœur le lui a inspiré. Il a été le champion intrépide de l'Église, de ses droits, de ses libertés. Il l'a comprise avec les vues pénétrantes du génie, il l'a aimée avec la tendresse d'un fils, il l'a défendue avec le courage d'un soldat. Il a pu avoir des défaillances politiques et des animosités injustifiées ; au point de vue de la soumission à l'autorité religieuse et du dévouement, il est inattaquable.
Formé un peu tard par les grands modèles, il a la substantielle sobriété de Bossuet, la grâce aimable de Fénelon, la souple aisance de Voltaire, l'expression pittoresque et saisissante de Joseph de Maistre, avec la fine malice et quelquefois la bonhomie de Paul-Louis Courier. Dédaignant de se défendre, il est prompt à l'attaque, fond sur l'ennemi, homme ou doctrine, le harcèle, trouve le point vulnérable et y enfonce son arme, affirmation ou réfutation, dont la blessure est mortelle. A ce rude métier on n'est pas aimé de tout le monde, mais on s'en console par la considération du devoir accompli. Louis Veuillot restera comme la personnalité la plus vaillante de la presse politique et religieuse d'une grande partie du XIX« siècle, et ceux-là mêmes qui ne partagent pas ses convictions, sont contraints d'admirer en lui un écrivain original, dont la langue est.
dans son inépuisable variété, d'une richesse incomparable, que l'on pourra égaler, mais que l'on ne surpassera pas.
Ceux qui liront son œuvre, lettres, opuscules, articles, pieusement recueillis par l'affection fraternelle, y trouveront le tableau saisissant de notre pays, de ses aspirations, de ses besoins, de ses erreurs, de ses enthousiasmes, de ses fautes, de ses grandeurs, de ses espérances et de ses déceptions. Les hommes y sont peints d'un trait que l'indulgence ne marque jamais, et qu'une incontestable conviction a tracé. Les lettres et les arts trouvent en lui un juge compétent. S'il est quelquefois injuste pour la science, c'est qu'il se trouvait en présence, non pas de la science véritable, qui reste sur son terrain, et sait respecter ce qui échappe à ses investigations, mais de cette science vaine et orgueilleuse qui, hère de ce qu'elle sait, n'est ni assez savante, ni assez sincère pour avouer qu'il y a bien des choses qu'elle ne sait pas. On peut ne pas aimer l'homme, on est contraint de l'estimer, et qui oserait dire qu'il n'admire pas l'écrivain .-"