‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 91 sur 132 · II. - L'ENTRÉE A PARIS · texte numérisé non relu

II. - L'ENTRÉE A PARIS

TOUTE résistance devenait impossible. L'enceinte fortifiée était entamée sur plusieurs points, et le bastion 64 laissait voir une large brèche. L'assaut avait été fixé au 25. Mais le 21, la retraite était déjà opérée, et les postes avancés s'étonnèrent du silence des fédérés et de l'absence de tout mouvement du côté de la ville.

Un piqueur des ponts et chaussées, nommé Ducatel, qui avait constaté leur retraite sur toute la ligne, parut un mouchoir blanc à la main et annonça que l'armée pouvait occuper les postes abandonnés. On craignit une surprise, et on s'avança prudemment. Des marins envoyés en éclaireurs pénétrèrent dans Paris par la porte de Saint-Cloud. L'armée les suivit. La position de la Muette était occupée, tous les bastions, depuis le Point-du-Jour jusqu'à Levallois, tombaient au pouvoir de l'armée, et le drapeau tricolore flottait sur l'Arc de Triomphe et au Trocadéro. C'était un immense progrès, qui assurait à l'armée le succès de la lutte. Mais tout n'était pas fini, et une résistance désespérée, devait encore retarder la délivrance. A la confiance perdue, aux illusions dissipées, allaient succéder de suprêmes et épouvantables résolutions.

« Aux armes ! dit dans une proclamation le comité de salut public. Que Paris se hérisse de barricades, et que derrière ces remparts improvisés, il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d'orgueil, cri de défi, mais aussi de victoire ; car Paris, avec ses barricades, est inexpugnable ! »

Le délégué civil à la guerre, Delescluze, appela aussi aux armes, et ceux qu'animait la passion révolutionnaire, ou qui se trouvaient trop compromis pour espérer grâce, se hâtèrent, sans ordre et sans plan, d'élever des barricades dans toutes les voies par où pouvait arriver l'armée. Des femmes, mêlées aux hommes, parcouraient les rues en armes, chantaient la Marseillaise et excitaient au combat. Extrêmes en tous, elles montrèrent en trop grand nombre, dans ces cruelles journées, à quels excès les excitations révolutionnaires peuvent porter celles que tout devrait éloigner des luttes sanglantes, et dont la gloire est dans la pratique plus humble mais plus bienfaisante des vertus domestiques.

Le 22, l'arrhée formait cinq colonnes : à gauche, celle du général de Cissey ; au centre, sur la Seine, celles des généraux Vinoy et Douai ; à droite, celles de Clinchant et de Ladmirault. Elles procédèrent simulta-

nément, formant une ligne serrée qui, poussant ou renversant tout sur son passage, emporta la gare Montparnasse, s'empara de Montmartre et repoussa les fédérés débandés vers le centre de Paris. La journée du 24 fut particulièrement sanglante, et la lutte prit, avec une violence inouïe, un immense développement. Le procureur de la Commune, Raoul Rigault, après avoir défendu sans succès la barricade de la rue Gay-Lussac, essayait de fuir. Il fut poursuivi et atteint. On le menait au Luxembourg au milieu de cris de mort, qui rappelaient son impitoyable ministère et demandaient vengeance. € Finissez-en avec moi ! cria-t-il : Vive la Commune ! » Le caporal qui le conduisait, et qui lui avait pris son revolver, le déchargea contre lui et le frappa d'une balle à la tête. Il avait été un des agents les plus actifs et les plus impitoyables de la Commune.

Le foyer de l'insurrection se resserrait peu à peu, et les barricades étaient successivement enlevées, après une résistance plus ou moins longue, selon le nombre ou la qualité des défenseurs, mais toujours sanglante. L'Hôtel-de-Ville était cerné de trois côtés. Les moyens de défense que les fédérés y avaient accumulés, les barricades qui le hérissaient, en faisaient une forteresse formidable. On s'y battit avec l'énergie du désespoir, jusqu'au moment où, pressés de tous côtés et sur le point d'être forcés, les fédérés le livrèrent aux flammes et l'évacuèrent. La lutte continua encore le 26 et le 27. Ce jour-là, le succès était assuré, et le chef du pouvoir exécutif adressait aux autorités départementales une dépêche faisant connaître les détails les plus importants et les plus caractéristiques de ce siège que l'armée, à peine réorganisée, dut entreprendre, à la vue des Prussiens encore maîtres d'un certain nombre de forts, contre ceux qui ajoutèrent aux désordres de la guerre contre l'étranger les horreurs d'une lutte fratricide.

« Nos troupes n'ont pas cessé, disait-il, de suivre l'insurrection pied à pied, lui enlevant chaque jour les positions les plus importantes de la capitale, et lui faisant des prisonniers qui s'élèvent jusqu'à 25.000, sans compter un nombre considérable de morts et de blessés. Dans cette marche, sagement calculée, nos généraux et leur illustre chef ont voulu ménager nos braves soldats, qui n'auraient demandé qu'à enlever au pas de course les obstacles qui leur étaient opposés.

» Tandis qu'au dehors de l'enceinte, notre principal officier de cavalerie, le général du Barail, prenait, avec des troupes à cheval, les forts de Montrouge, de Bicêtre, d'Ivry, et qu'au dedans, le corps de Cissey

CHAPITRK SKPTIÈMK.

exécutait les belles opérations qui nous ont procuré toute la rive gauche, le général Vinoy, suivant le cours de la Seine, s'est porté vers la place de la Bastille, hérissée de retranchements formidables, a enlevé cette position avec la division Vergé, puis, avec les divisions Bruat et Faron, s'est emparé du faubourg Saint-Antoine jusqu'à la place du Trône. Il

Page 1