‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 95 sur 132 · MONSEIGNEUR DARBOY · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DARBOY

furent faits prisonniers, n'agissaient que par contrainte, et pour éviter la détention ou la mort.

Des négociations s'ouvrirent pour l'échange de Mgr Darboy contre

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Blanqui, le perpétuel conspirateur, détenu à Cahors. Le gouvernement n'y consentit pas, moins peut-être pour éviter l'odieux d'une pareille assimilation, que parce qu'il redoutait la présence à Paris d'un révolutionnaire dont il connaissait l'habileté et l'audace. Les Francs-maçons s'offrirent comme pacificateurs entre les deux partis, et reçurent les félicitations de la Commune, qui leur disait par l'organe de Félix Pyat : <? Fidèles à nos principes communs..., vous faites suivre vos paroles de vos actions. » Leur démonstration, empreinte de cette pompe théâtrale sous laquelle se cachent les vrais projets de la secte, ne pouvait aboutir. Elle servit à tromper, pour quelques instants, ceux que toute nouveauté séduit, et qui se rattachent avec plus d'entraînement que de raison à tout ce qui fait luire à leurs yeux un espoir quelconque de salut dans les grands périls.

Le i6 avril, plusieurs arrondissements furent appelés à nommer de nouveaux membres de la Commune, en remplacement de plus de trente élus du 26 mars qui avaient donné leur démission. Cette retraite était déterminée par les actes accomplis déjà, et par ceux qu'il était facile de prévoir. Les deux assassinats qui avaient précédé et préparé la constitution de la Commune, ne pouvaient guère permettre d'illusion sur les passions qui l'agitaient, mais il est des hommes politiques qu'une élection enivre et aveugle. Ils ne tardèrent pas à voir où elle les menait, et ils furent assez honnêtes, ou assez prudents pour décliner toute solidarité. Le nombre des électeurs fut insignifiant, mais la Commune ne se déclara pas moins la mandataire de la cité tout entière. Elle ne demandait à l'élection qu'un simulacre de légalité, et on ne risque pas de la calomnier en affirmant qu'elle n'aurait tenu aucun compte de choix qui n'auraient pas répondu à ses exigences.

Cependant les ouvriers souffraient. Il n'y avait pas de commandes du dehors, l'argent se cachait au dedans, les petits métiers ne travaillaient plus, et les patrons fermaient leurs ateliers. La commission executive rendit un décret ordonnant aux patrons de reprendre le travail, sous peine de confiscation de leurs ateliers, de leurs outils et de leurs machines au profit d'associations coopératives. C'était la spoliation brutale, c'était la ruine pour le producteur, sans compensation pour l'ouvrier ; mais la Commune n'y regardait pas de si près. Les décrets se succédaient avec une rapidité qui prouvait, de sa part, le désir de toucher à tout, l'habitude de ne rien étudier, et de ne se laisser arrêter ni par les droits, ni par les intérêts.

Il fallait cependant faire quelque chose pour la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, pour celle dont l'appui était nécessaire. On s'occupa d'assurer l'existence de ceux qui ne travaillaient plus. Une indemnité fut assurée à ceux qui portaient les armes, des vivres furent distribués, les propriétaires durent se montrer faciles pour leurs locataires. On ne décréta pas l'abolition des dettes, mais elles ne durent être remboursées que dans trois ans, par coupures égales, payées tous les trimestres. Les professeurs de la Faculté de Médecine, qui, avec le plus grand nombre des fonctionnaires, avaient quitté Paris, étaient remplacés par voie d'élection ; la justice était reconstituée avec des huissiers, des notaires, des juges de paix, des greffiers qui furent trouvés aptes, sans un examen approfondi, et sur la seule constatation de leur dévouement pour la Commune, à occuper ces postes. Enfin, une cour martiale commençait à fonctionner avec une activité qui faisait trembler tous les honnêtes gens. C'était de la politique au jour le jour, et la confusion de tous les pouvoirs, ou plutôt la concentration en quelques mains du despotisme le plus aveugle et le plus redoutable.

La Commune se composait de soixante-dix-neuf membres, appartenant aux professions les plus diverses et les moins propres au gouvernement d'une ville et d'un pays. On y comptait douze journalistes, quatre instituteurs, quatre avocats, trois médecins, cinq ouvriers mécaniciens, dix cordonniers et trois propriétaires. Pour plusieurs. et c'était près de la moitié, il eût été difficile de déterminer à quelle profession ils appartenaient, tant leur vie avait été aventureuse. Leurs fonctions nouvelles leur donnaient une situation sociale et un pouvoir sans limites. Ils dominaient Paris et prétendaient gouverner la France.

Ils n'avaient ni un programme ni un but commun. Les antagonismes étaient extrêmement vifs entre eux, et les mécontentements surgissaient à tout propos. Nul n'avait confiance en son collègue, et chacun croyait volontiers à la trahison, ou du moins employait le mot, comme un argument facile et redoutable, contre des collègues en qui il voyait des concurrents ou des ennemis.

« Il faudra bientôt mettre le feu à la moitié de Paris, disait Jules Vallès, pour n'être pas suspect à l'autre moitié. » On vivait dans une fièvre continuelle et violente. Les motions les plus étranges étaient faites, n'étonnaient pas, et cédaient la place à des propositions plus insensées encore. Chacun voulait jouer son rôle, et comme ce qui était

sage et raisonnable n'aurait pas attiré l'attention, on cherchait du nouveau, fût-il absurde et criminel. Les séances se succédaient sans interruption, le jour et la nuit. Elles étaient remplies par des démissions, des accusations, des plaintes, des récriminations, des projets renversants, des délations, des menaces, l'éloge des grands citoyens de la première Révolution, des réformes improvisées, des décrets de plus en plus violents et des ordres de perquisition, de confiscation et d'arrestation. Il était difficile de faire une besogne plus inepte ou plus abominable, mais aussi d'y mettre une activité plus dévorante.

On ne pouvait laisser l'éducation du peuple entre les mains des congréganistes, hommes ou femmes. Ils furent chassés et remplacés par des instituteurs chargés d'élever les générations nouvelles au chant de la Marseillaise, et dans des principes d'une entière indépendance d'esprit et de cœur. La prière fut supprimée, les christs disparurent des murs de l'école, et les jeunes citoyens entendirent le langage qui devait faire d'eux des hommes nouveaux. On put constater plus tard que ces exemples n'étaient pas perdus. Une législation sectaire a organisé ce que la Commune avait ébauché, et les vaincus de 1871 ont eu des continuateurs qui les ont imités, qui les égalent, et les dépasseront peut-être si France ne se réveille.

Les religieux et les religieuses avaient montré sur les champs de bataille et dans les ambulances, pendant la guerre et le siège, un dévouement qui leur avait valu l'admiration de l'ennemi. La Commune fut moins généreuse et moins reconnaissante. En les arrachant à leurs modestes et utiles fonctions, elle y mit une brutalité contre laquelle les enfants eux-mêmes protestèrent, et après les avoir chassés, elle les récompensa de leurs services par des visites domiciliaires, des arrestations, des outrages, l'emprisonnement, et pour plusieurs, par le peloton d'exécution.

Les visites ne répondirent pas à l'espoir de la Commune, qui comptait sur des trésors cachés. Elle avait besoin d'argent, et ces maisons, que les clubs et la presse lui représentaient comme riches, étaient pauvres. Elle improvisa un système d'impôts simple et expéditif. Les compagnies de chemins de fer qui avaient repris leurs rapports avec la province, furent frappées d'un droit spécial dont la Commune s'attribua la plus grande partie.

Elle jugea « équitable 5> de le fixer au vingtième de la redevance totale des autres impôts spéciaux, et une somme de deux millions leur fut récla-

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mée, imputable à l'arriéré de leurs impôts. L'article 3 de cet arrêté était ainsi conçu :

€ L'abonnement pour le timbre des actions et obligations, les droits de transmission, l'impôt sur les titres au porteur, le décime sur les droits de transmission et des titres au porteur, les patentes, les droits de licence et permis de circulation, les frais de police et de surveillance administrative, et tous les autres impôts analogues, seront perçus sur la somme totale due pour ces impôts, à raison du vingtième de cette somme, en prenant pour base le produit net de l'exercice antérieur. »

Paris s'attribuait ainsi une partie considérable des revenus généraux, puisqu'il prenait pour lui seul le vingtième, qu'il évaluait d'une manière arbitraire, malgré le soin qu'il avait de fixer comme base le revenu de l'année précédente ; et il y joignait la totalité des contributions foncières dans toute l'étendue de son ressort. Le grotesque se joignit à l'arbitraire, et un arrêté du citoyen Jourde interdit la pêche à la ligne. On se demande vainement en quoi ces pacifiques citoyens pouvaient porter ombrage à la Commune. Le tableau n'eût pas été complet si les maîtres du jour ne s'étaient montrés aussi ridicules qu'odieux.

Pour soulever la population contre les maisons religieuses, les calomnies les plus inouies furent répandues. L'imagination des membres de la Commune et des journalistes qui suivaient ou devançaient leurs inspirations, fut d'une effrayante fécondité pour découvrir et accumuler des griefs contre les chapelles, les églises, les établissements charitables, les communautés d'hommes et de femmes. On prétendait avoir découvert des ossements, des souterrains, des issues secrètes, des cachots, des instruments de torture, ce qui autorisait les suppositions les plus immorales et les accusations les plus terribles. Il eût été inutile et peut-être dangereux de se défendre. On laissait passer la calomnie, alors même que les perquisitions les plus minutieuses et les plus obstinées démontraient la fausseté des accusations. Le dépit de n'avoir rien trouvé inspirait de nouvelles et plus effroyables calomnies. La sérénité des religieux et des religieuses, sous le coup des menaces, troublait ces hommes qui ne comprenaient pas que tout ne tremblât pas devant eux. Plusieurs furent subjugués, et rendirent ainsi involontairement hommage à une puissance au-dessus de leur concept.

La Supérieure des Augustines du Saint-Cœur de Marie, qui tenaient un asile hospitalier pour les femmes, fit preuve d'autant d'énergie que de présence d'esprit, et elle inspira un tel respect aux gardes nationaux,

venus avec les intentions les plus hostiles, que sa maison ne fut soumise à aucune réquisition. Toutes ne furent pas aussi heureuses, et on tourna même contre elles la simple et noble tranquillité avec laquelle elles recevaient les menaces les plus redoutables et les accusations les plus éhontées.

Le i'^'' mai, la Commune, se reconnaissant incapable de diriger les affaires, décréta la constitution d'un comité de salut public composé de cinq membres. Un de ceux qui l'avaient proposé, malgré la résistance de plusieurs de ses collègues, déclarait que la Commune avait à prendre les moyens les plus violents pour maintenir son autorité, et qu'elle ne devait pas reculer devant la nécessité de couper des têtes. Après des paroles de cette gravité, après des menaces de cette nature, comment les actes n'auraient-ils pas suivi ? On n'arrive au crime que par degrés. Il y a, sans doute, des meurtres qui paraissent le résultat d'une excitation accidentelle, mais quand on les examine avec soin, on ne tarde pas à reconnaître qu'ils résultent de causes plus ou moins lointaines, qui les ont préparés et rendus possibles. L'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas ne fut pas prémédité, mais les accusations dirigées contre les généraux pendant le siège, la haine que l'on avait entretenue contre les gardiens de la discipline militaire, firent considérer cette vengeance comme légitime. 11 en est ainsi de tous actes de violence accomplis du i8 mars au 28 mai, et des horreurs qui terminèrent cette lutte sanglante. On se familiarise avec l'idée du crime, et il arrive un moment où l'on est capable de tout. Il semble même que l'on ait perdu jusquà la notion de la responsabilité qui résulte des actes les plus monstrueux.

La liberté, que réclamaient pour eux ceux qui acclamaient la Commune, ils la violentaient chez les autres. Sept journaux qui les gênaient furent supprimés. Les églises de Saint- Nicolas des Champs, de Saint-Bernard de la Chapelle, de Vaugirard, de Montrouge, de Saint-Sulpice, de Saint-Ambroise, furent fermées et dépouillées. Les fidèles résistèrent sur plusieurs points, avec toute l'énergie de la foi, et si la passion révolutionnaire qui disposait de la force l'emporta enfin, il y a cependant une satisfaction chrétienne à se souvenir que, dans cette ville malheureuse où quelques exaltés opprimaient le grand nombre, il y eut des exemples qui rappelèrent les temps glorieux où elle se montrait la digne fille de l'Eglise.

Notre-Dame des Victoires, ce sanctuaire vénéré où la piété reconnaissante des fidèles avait accumulé des trésors, offrait au pillage une trop

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abondante moisson pour qu'elle pût être oubliée. Il suffit de dire que l'on y sentait une odeur cadavéreuse, ce qui prouvait que des crimes avaient été commis à l'ombre de ses voûtes. L'envahissement et le pillage furent dès lors autorisés. Le mensonge préparait et animait de sacrilèges violences. Les arrestations suivaient toujours la prise de possession des églises, et le partage entre les fédérés de tout ce qu'ils avaient pu enlever. Ainsi, rien n'était à l'abri, ni les personnes, ni les choses, et le vol suivait la violence.

Cependant, la division devenait de jour en jour plus profonde entre les membres de la Commune. Ils se défiaient les uns des autres et s'espionnaient, toujours prêts à quelque accusation, qu'il n'était pas difficile de faire accepter. Si au dedans on n'éprouvait que d'impuissantes résistances, au dehors les échecs se multipliaient, on perdait du terrain, et on pouvait entrevoir la fin désastreuse de la lutte. Il fallait s'en prendre à quelqu'un, et on chercha des responsabilités.

Rossel, délégué à la guerre, donna sa démission, demandant « une cellule à Mazas ». Delescluze, qui le remplaça, disait dans sa proclamation à la garde nationale : « Vous vaincrez ; le monde qui vous contemple et applaudit à vos magnanimes efforts, s'apprête à célébrer votre triomphe, qui sera le salut pour tous les peuples » (lo mai). On se demande, avec un étonnement douloureux, s'il est possible de porter à ce point l'aveuglement ou l'audace.

La démolition de la maison de Thiers fut décrétée comme une vengeance légitime, et rapidement exécutée. Ce fut un spectacle pour ceux qui n'avaient pas d'autre moyen de montrer leur dépit pour des échecs qui se succédaient sans interruption, et faisaient perdre tous les jours du terrain à l'insurrection. Le i6 mai, la colonne Vendôme fut renversée, et les Prussiens qui occupaient plusieurs des forts de l'est, purent voir avec satisfaction ce souvenir de nos victoires ignominieusement jeté à terre par des mains françaises. L'explosion de la cartoucherie de l'avenue Rapp, où périrent deux cents personnes et où quatre cents furent blessées, provoqua de nombreuses arrestations de suspects. On accusa le gouvernement de Versailles de ce crime, avec une légèreté qui ne cherchait pas même la vraisemblance. Le comité de salut public supprima onze journaux dont il craicfnait les informations sur la situation de la ville et de l'armée, et un appel puissant fut adressé par le délégué de la Commune aux relations étrangères, Pascal Grousset, qui disait à Lyon, à Marseille, à Toulouse, à Lille, à Nantes et à Bordeaux : « Si Paris succombait

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pour la liberté du monde, l'histoire vengeresse aurait le droit de dire que Paris a été égorgé parce que vous avez laissé s'accomplir l'assassinat » (15 mai). Heureusement ces excitations et ces appels furent sans effet, la province n'avait les yeux sur Paris que pour déplorer ses erreurs et condamner ses crimes. Elle assurait de son dévouement le gouvernement de Versailles, et prenait des mesures pour que des désordres locaux n'augmentassent pas encore les dangers de la situation générale. Le 17 mai, Raoul Rigault demanda l'installation d'un tribunal révolutionnaire, dont les sentences seraient exécutées dans les vingt-quatre heures. Le 20, Rochefort, rédacteur en chef du Mot d ordre, un des rares journaux qui paraissaient encore, avait quitté Paris. Il fut pris à Meaux et conduit à Versailles. La chute de Paris était certaine à bref délai, et ceux qui pouvaient échapper à l'incendie qu'ils avaient allumé, s'empressaient de réclamer les bons offices des Prussiens. Plusieurs n'échappèrent que grâce aux passe-ports qu'ils délivraient, quand on pouvait arriver jusqu'à eux. Ils rendirent assurément des services personnels, mais n'était-il pas humiliant de les devoir à ceux qui avaient fait tant de mal à la France ?

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