‹ Un demi-siècle de notre histoire, 1848-1900Chapitre 96 sur 132 · IV. — L'INCENDIE ET L'ASSASSINAT DES OTAGES · texte numérisé non relu

IV. — L'INCENDIE ET L'ASSASSINAT DES OTAGES

LORSQUE l'armée fut entrée à Paris, et pendant que, sur plusieurs points, les gardes nationaux résistaient encore, perdant du terrain, se repliant derrière les barricades et luttant avec la dernière énergie du désespoir, l'œuvre de la Commune se consomma par des incendies et le massacre des otages.

L'incendie fut allumé par ordre, étendu avec méthode, entretenu par le pétrole, accompagné du pillage et secondé par les pompiers qui, par leur institution, sont chargés de l'éteindre. Les rues de Lille, du Bac, de Rivoli, du faubourg Saint-Honoré, la rue Royale et un grand nombre d'édifices publics, les Tuileries, l'Hôtel-de-Ville, la cour des Comptes, le palais de Justice, le ministère des Finances, la préfecture de Police, étaient d'immenses brasiers. « Paris, dit L. Veuillot, est dans les flammes allu-

mées par « ses idées » et par les mains de ses fils. Dernier mot de la Commune, elle-même dernier mot de la Révolution ! Une folie incomparable dans l'histoire, un crime inouï ! Ni Babylone, ni ses filles, ni la vieille Sodome et la vieille Gomorrhe, n'ont ainsi péri de leurs propres mains. Pluie de feu, pluie de soufre, averses de feu liquide, trombes de fer brûlant! Le ciel était serein. Dieu n'a pas élevé la voix. Dieu est resté silencieux devant la destruction, comme il l'avait été devant le blasphème.

» Jérusalem est dépassée. Depuis le Christ, aucune ville n'est tombée de cette mort. »

La nouvelle de ces épouvantables vengeances, rapidement portée dans les départements, y répandit la terreur. On s'arma de toutes parts dans la crainte d'une nouvelle jacquerie, et avec le désir de venir en aide au gouvernement établi à Versailles. Ce fut pour la France tout entière un moment d'indicible angoisse. La guerre étrangère, quelque redoutable qu'elle fut pour les destinées de la France, n'avait jamais, dans les six mois précédents, provoqué un pareil soulèvement de l'opinion.

A ces incendies qui dévoraient une partie de Paris, et pour lesquels le programme ne put être, heureusement, accompli jusqu'au bout, se joignirent, comme effroyable couronnement, les exécutions des otages.

Les arrestations avaient été faites presque dès les premiers jours de l'insurrection communale. Le propre de toute révolution est d'être défiante et cruelle. Celle du i8 mars s'en prit d'abord aux prêtres, objet de cette haine aveugle et féroce qui récompense par la suspicion, la persécution ou la mort, une vie consacrée à un ministère de paix, et remplie par le dévouement à toutes les misères morales et physiques. On arrêtait, après des perquisitions opérées pour paraître justifier les accusations qui en avaient été le prétexte, religieux, magistrats, hommes politiques, et bientôt on essaya de se faire une sauvegarde de ceux que l'on avait arrêtés. Des propositions d'échange furent faites dès les premiers jours, sans aboutir. Le gouvernement de Versailles ne pouvait croire à des cruautés inutiles, et il n'avait ou affectait de n'avoir aucune crainte pour la vie des personnes détenues. L'incarcération des principaux otages semblait même un gage de sécurité pour eux. Ils n'avaient rien à redouter, dans leur prison, des excitations et des violences d'une population que la cause la plus futile pouvait porter à des excès. Les otages furent dès lors conservés et augmentés, afin de servir de protec-

Canct. ^°

tion lorsque l'issue que l'on prévoyait serait prochaine. Ils pouvaient même auparavant aider à la défense.

Dans les émeutes qui avaient plusieurs fois ensanglanté Paris sous le règne de Louis-Philippe, en juin 1848 et au coup d'État, on plaçait audevant des barricades, ou à la tête des bandes, des femmes et des enfants. Le même procédé, qui devait faire hésiter les défenseurs de l'ordre, fut alors employé, mais il ne put être généralisé. Les principaux otages furent réservés pour le moment suprême. Peut-être n'avait-on rien décidé sur le sort qu'on leur réservait. Les circonstances devaient déterminer la conduite à leur égard. En réalité, ils étaient à la merci de ceux qui commandaient dans le voisinage des prisons où ils avaient été enfermés. Il n'y avait plus d'unité dans la marche de l'insurrection, et le pouvoir appartenait à ceux qui osaient le prendre.

Les membres les plus exaltés de la Commune ne se faisaient pas illusion sur l'issue de cette lutte sanglante. Ils avaient appelé sous les armes, non seulement ceux dont ils connaissaient les dispositions, mais tous ceux qui pouvaient servir utilement, soit en face de l'ennemi, soit dans la préparation des moyens de défense, soit enfin dans la confection des munitions et le soin de l'armement. Beaucoup de jeunes gens servirent ainsi malgré eux une cause qu'ils détestaient, et ils n'eurent d'autre alternative que de succomber sous les coups de ceux en qui ils voyaient des libérateurs, ou de tomber victimes de la vengeance de ceux qui les avaient contraints d'obéir.

C'est ainsi que le Frère Néomède, arrêté avec le directeur de l'école des Frères des écoles chrétiennes de Saint-Nicolas à Issy, fut tué près de la barricade du pont d'Austerlitz, à laquelle on l'avait obligé de travailler. Un autre fut blessé à côté de lui, et plusieurs durent s'armer de fusils, qui restèrent inoffensifs entre leurs mains devant les bataillons de Versailles. Combien d'autres tombèrent sous les balles de l'armée, ou furent pris parmi les insurgés, qui ne s'exposaient à la mort que contraints par les fédérés, fiers d'avoir des complices involontaires qu'ils mettaient à leur place aux premiers rangs ! Jamais le crime ne fut plus audacieux dans ses violences, ni plus ingénieux dans ses moyens d'action ; jamais il ne s'exerça avec une plus grande liberté, et moins d'ensemble. Chacun agissait de son côté, selon son intérêt ou sa passion, ne tenant aucun compte de la loi, de la raison, de la justice, de l'humanité. La volonté individuelle était la règle, et parce que l'on pouvait incarcérer, incendier, piller, égorger, on incarcérait, on incen-

diait, on pillait, on égorgeait. C'est ce qui explique la multiplicité et la diversité des crimes de cette effroyable révolution.

Le nombre des arrestations, les longueurs de la captivité et les ouvertures secrètes faites au gouvernement ne s'expliquent, nous l'avons dit, que par un calcul d'intérêt. Les membres de la Commune, qui ne pouvaient se faire illusion sur l'issue de leur aventure, cherchaient à se protéger contre des éventualités qu'ils avaient de bonnes raisons de redouter. La vie de ces prisonniers ne leur était pas tellement précieuse, qu'ils n'en eussent depuis longtemps disposé si elle n'avait été un gage entre leurs mains. Ils espéraient que le gouvernement, qui avait assez longtemps négocié en secret, consentirait à un accord, et que ces prisonniers innocents et respectables serviraient à payer la rançon de leurs geôliers. Ils s'estimaient assez pour se mettre dans l'autre plateau de la balance.

Lorsque tout espoir leur fut enlevé de ce côté, lorsque l'issue ne fut plus douteuse, lorsque, enfin, réduits à la dernière nécessité, les plus compromis pendant ces jours de larmes et de sang se sentirent perdus, ils mirent le comble à leurs forfaits.

Ils n'espéraient plus arrêter les soldats dont le succès augmentait la confiance, et dont l'indignation ne faisait pas de quartier ; ils ne comptèrent plus sur l'impunité. Ils versèrent un sang pur et généreux pour la satisfaction que ces meurtres inutiles devaient leur donner. Un massacre subit, désordonné, aurait pu s'expliquer par un de ces accès de fureur auxquels les masses, dans les mouvements révolutionnaires, peuvent se laisser emporter, et que l'on comprend, si on ne trouve aucun motif pour les excuser. C'est en plusieurs lieux, en plusieurs jours, que les otages tombèrent sous les coups des soldats de la Commune, et cette succession dans la vengeance la rend plus criminelle encore, parce qu'elle est réfléchie. Les massacres n'eurent lieu ni à un même moment, ni au même endroit, mais ils furent le résultat des mêmes passions, et si les exécuteurs et ceux qui les commandaient n'étaient pas les mêmes, le mobile ne différait pas.

Les prisonniers avaient été répartis entre Mazas et la Roquette. Partout ils avaient donné l'exemple de cette douceur de manières, de cette résignation, de cette sérénité d'âme qui résultent du calme de la conscience et de l'habitude de faire le bien. Ils étaient enfermés en des cellules étroites, sans communication entre eux, privés de livres et de moyens d'écrire, exposés à des injures ou à des conversations qui les

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blessaient dans leur foi et entretenaient leurs inquiétudes pour leurs amis, leurs parents, la patrie, l'Eglise et eux-mêmes.

Le 2 2 mai, à la suite d'un conseil tenu par Ferré, Lefrançais, Protot, Raoul Rigault, Vallès et Vermorel, quarante-deux prisonniers furent

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