POUR
Pour tout homme de bon sens et de bonne foi, un étranger est une bête aussi opposée à nous-mêmes que peuvent l'être entre eux des animaux d'espèce dill'érente. \'oilà la vérité.
Je dis : bœuf..., cheval..., ours..., léopard..., singe..., serpent..., et je pense à autant de peuples que chacun de ces animaux représente confidentiellement pour moi.
Voyager n'est pas autre chose que d'aller chercher hors de son pays ce plaisir de ménagerie qui consiste il examiner en sécurité des bêtes féroces, mais avec ce ragoût que, sur leur terre natale, on peut les considérer en liberté sans être dévoré.
Qu'on soit tout à fait rassuré, non, et si le petit frisson qui nous passe entre les épaules vient de temps à autre aviver la jouissance de la curiosité satisfaite, nous ne perdons pas de vue que demain, après-demain, pour quelques pieds de terre qu'ils nous envient, pour un mot, pour rien, ces gens qui nous accueillent avec tant de grâce seront l'ennemi, et se jetteront sur notre pays pour ravager nos champs, brûler nos maisons, moissonner nos armées, et nous éventrer à coups de baïonnette si nous essavons de nous défendre.
Telle est, si je ne me trompe, la différence essentielle qu'on peut remarquer tout d'abord entre la patrie et l'étranger.
Ce n est pas la seule, et il faudrait n'avoir jamais quitté son pays pour ne pas connaître l'angoisse qu'on éprouve à se sentir, seul de sa race, au milieu d'inconnus dont les idées, les sentiments, les mœurs, n'ont rien qui ne soit le contrepied des nôtres, et dont nous n'avons à attendre que l'indifférence, quand ce n'est pas l'envie ou le dédain. Nous sentons cela, et malheur à qui l'aura oublié si, pendant un séjour à l'étranger, quelque incident imprévu vient à mettre ses intérêts aux prises avec ceux d'un habitant du pays : il apprendra bientôt à ses
dépens ce qu'il en coûte de vouloir aller respirer l'air des autres.
Ces sentiments, qu'on trouvera peut-être un peu arriérés, un peu farouches, sont toujours demeurés iutacls dans l'âme simple et ferme des hommes du peuple de tous les pays; chez les classes élevées, il peut sembler, à voir la courtoisie des relations internationales, qu'ils n'existent plus; mais pour s'y méprendre, il faudrait oublier ce que deviennent, quand une guerre est déchaînée con- ! tre un |)ays, les aimables gentilshommes qui, à la faveur de la paix, avaient reçu l'hospitalité dans nos salons et dans nos châteaux.
Ces réflexions suffisent, il me semble, pour faire voira quelle jjrofondeur le sentiment de la patrie est enraciné dans le cœur des hommes; quelle force de cohésion il donne aux idées personnelles qui les font vivre et aux idées générales qui les unissent en corps de nation, et surtout combien sont niais ou coupables ceux qui, soit par haine de ce qui les condamne, soit par ostentation humanitaire, s'efforcent d'arracher l'âme à leur pays.
C'est une chose singulière et faite pour inquiéter parfois, combien les grandes vérités, hors celles que nous sentons nous être les plus chères et les plus indispensables à la sécurité de notre âme, sont difficiles à démontrer. On dirait qu'elles le sont à proportion de ce quelles nous paraissent plus évidentes.
Peut-être y a-t-il là tout un ordre d'axiomes dont une philosophie mieux avisée que la nôtj'e dégagera quelque jour la formule définitive : quoi qu'il en soit, il est intéressant de remettre en lumière, à propos de ce patriotisme dont la soi-disant science prétend faire une queslion, deux documents scientifiques que le hasard des recherches sur un autre sujet a fait tomber sous mes yeux.
Je croyais me faire une juste idée et même, j'ose le dire, une idée enthousiaste de ce que représente le mot de patrie : mais les deux passages que je vais citer sont faits, si je ne me trompe, pour montrer une fois de plus
combien la nature, lorsqu'il s'agit de faire resplendir une grande vérité, est supérieure à la raison de l'homme. Ces deux passages sont, l'un de Laplace [Théorie des probabilités, p. 233), l'autre de Lamarck [Philosophie zoologique, t. II, p. 291).
« Les opérations du sensorium, dit Laplace, et les mouvements qu'il faut exécuter deviennent plus faciles et comme naturels par de fréquentes répétitions. De ce principe psychologique découlent nos habitudes. En se combinant avec la sj^npathie, il produit les coutumes, les mœurs et leurs étranges variétés; il fait qu'une chose généralement reçue chez un peuple est odieuse chez un autre. »
Lamarck, amené à traiter le même sujet à l'occasion de sa théorie de la transmission héréditaire des modifications acquises par les êtres vivants, reprend à son tour :
« Plusieurs observations faites sur l'homme et les animaux, et qu'il est bien important de continuer, portent à croire que les modifications du sensorium auxquelles l'habitude a donné une grande consistance, se transmettent des pères aux enfants par voie de génération, comme plusieurs dispositions organiques. Une disposition originelle à tous les mouvements extérieurs qui accompagnent les actes habituels explique de la manière la plus simple l'empire que les habitudes enracinées par les siècles exercent sur tout un peuple, et la facilité de leur communication aux enfants, lors môme qu'elles sont le plus contraires à la raison et aux droits imprescriptibles de la nature humaine. »
Ceci n'est peut-être pas aussi retentissant que certaines harangues de brasserie, mais cette démonstration scientifique du patriotisme, formulée froidement par deux hommes de génie qui étaient bien loin d'être idéalistes, ne donne-t-elle pas à l'idée de patrie je ne sais quel caractère auguste qui fait frissonner?
C'est au nom de la nature, au nom de son Créateur, que ces savants, qui se croyaient matérialistes et qui ap-
pellent Vàme sejisoriiaii, confessent, sans avoir conscience de la portée de leurs paroles, l'immortalité de l'amour des hommes pour la terre qui les a nourris, pour l'air qu'ils ont respiré, pour les affections, pour la foi, pour l'honneur, pour les souffrances, pour les gloires, pour les haines surtout, de cet univers qui s'appelle la patrie. C'est bien autre chose qu'une idée, c'est un phénomène cosmique; c'est l'action séculaire, invariable, de toutes les lois de la nature; c'est le cours des âmes et des idées, intarissable comme celui des générations, tirant sa source de tout ce qu'on sent, de tout ce qu'on respire.
Quoi! cette même nature qui soumet toutes les espèces à l'influence du milieu, et ne leur permet pas d'en changer sous peine de mort ou de décadence, aurait refusé à l'homme seul les avantages et l'instinct de la stabilité? Comment, alors, n'en a-t-elle pas fait une de ces espèces voyageuses qui ne peuvent vivre qu'à condition de changer périodiquement de climat? Bien loin de là, elle en a fait l'animal social et sédentaire par excellence, celui qui ne se lasse pas de se réunir en groupes toujours plus nombreux; de fixer, d'éterniser, s'il le peut, des établissements c{ue rien ne puisse détruire, qu'il défend jusqu'à la mort contre l'ennemi, et que, s'il lui faut parfois les abandonner, il va recommencer aussitôt dans une autre contrée.
La nature même de ces sociétés, cjui ont pour unité la famille, fait qu'elles ne peuvent dépasser un certain nombre : la diversité des climats et des produits de la terre, les limites naturelles des régions, les obstacles qui les séparent, forcent absolument les peuples à se diviser en nations.
Tout cela est si évident, si absolu, qu'on a presque lionte d'y insister, et pourtant voilà ce qu'il faudra renverser avant qu'on puisse avoir raison de l'idée de patrie.
Que le roulement éternel sur terre et sur mer ait succédé à ce séjour fidèle qui retenait autrefois les hommes aux lieux où ils avaient toujours vécu, on peut dire que
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c'est un phénomène nouveau, mais rien ne prouve que ce soit un progrès : la facilité des communications est un fait matériel; la manie des vovaç^es, le besoin de chansrement, sont des torts, et ce serait faire un étrange abus de la philosophie de l'histoire que d'enregistrer comme loi de développement ce qui n'est, si du moins on en juge par les résultats, qu'un symptôme de décadence.
Qu"a-t-il produit, ce mouvement furieux de locomotion qui entraîne dans son vertige tous les peuples modernes?
En économie politique, la ruine de l'agriculture; en industrie, la contrefaçon et l'embauchage à l'étranger; en politique, l'Internationale. En morale et en économie domestique, il a donné à toutes les classes sociales un besoin de déplacement qui se solde par des dépenses ruineuses et qui relâche de plus en plus les liens de famille et de société; et à mesure que Taire de parcours de ces déplacements s'est étendue, à mesure qu'on a pris l'habitude de longs séjours à l'étranger, le sentiment national s'est affaibli : la patrie n'est plus où on est né, elle n'est même plus où l'on aime, elle est où le climat est agréable, où on s'amuse. Elle est aussi où l'on pérore, où l'on est reçu à l'arrivée par ces gobe-mouches internationaux qui forment le grand corps des badauds et des excursionnistes de l'Europe et de l'Amérique, et qui, roulant de congrès en congrès, tantôt accueillants, tantôt accueillis, consacrent la belle saison à aller congratuler et se faire congratuler dans toutes les capitales et dans tous les lieux pittoresques du monde civilisé.
C'est là, dans ces délibérations savantes et courtoises, que se cimentent les premières assises de l'édifice humanitaire qui doit un jour servir de mausolée, si l'on n'v met ordre, au sentiment sacré de la patrie.
Mais heureusement qu'on y met ordre, sans même qu'il soit nécessaire d'en faire voir tout l'odieux : le ridicule y suffit.
Donc, au cours de ma longue carrière, la simplicité et les croyances ont fini par se donner à moi comme la science suprême et comme le bonheur absolu.
Plus j'ai regardé la nature, qui est simple, ne connaît pas le doute et fait tout en perfection, plus je me suis convaincu que si la vie des hommes était réglée de même, tout irait bien.
L'histoire m'a longtemps donné à croire que c'était impossible, à cause de nos vices et de nos faiblesses : mais je me suis avisé que puisque tous les hommes ne sont pas malheureux et coupables, auquel cas on les condamne, il en est un grand nombre d'heureux et d'honnêtes, qu'on vénère comme des modèles, d'où suit que la vérité est du côté de ceux-ci.
Il ne me manquait, pour me convaincre tout à fait, qu'un exemple, et il est venu.
A l'heure qu'il est, le cœur du monde civilisé palpite pour un peuple. qui, par la simplicité et la foi, tient glorieusement tête à une guerre monstrueuse et sans précédente, le peuple boer!
A ce que je viens de dire, voilà la preuve, et c'est pourquoi je conclus l'histoire de ma vie jiar les deux idées qui contiennent pour moi toute la philosophie : la simplicité et la foi.
2 janvier 1901.