‹ Un demi-siècle de vie, 1848-1901Chapitre 24 sur 26 · DE LA PATRIE CONTRE · texte numérisé non relu

DE LA PATRIE CONTRE

Qu'on soit de ceux qui ne peuvent se consoler de la voir mourir, qu'on soit de ceux qui, tout en la regrettant sincèrement comme une ancienne amie qu'il faut perdre, jîensent que le mieux est d'en faire son deuil et de boire frais, l'idée de patrie s'en va.

Entraînée dans la déroute générale du vieux monde devant l'invasion d'un monde nouveau, la pauvre vieille a entassé dans un chariot tout ce qui lui restait de ses jours glorieux d'autrefois : casques de chevaliers, reliques de saints, épées rouillées, lauriers flétris, palmes d'or, clairons de victoire, vieilles charrues dont le soc se serait brisé plutôt que de labourer une terre étrangère, uniformes antiques troués par les balles, derniers haillons des drapeaux qui avaient volé d'un bouta l'autre du monde sur l'aile d'une tempête de gloire.

Et nos églises!

Elle s'en va, n'ayant plus rien à chercher en ce monde qu'une place où mourir, et tandis qu'elle se retourne en gémissant pour jeter un dernier regard d'adieu à sa maison en flammes, les gens qui la voient passer haussent les épaules et se demandent en ricanant à quel marché cette vieille folle s'imagine vendre ses chiffons et ses antiquailles.

En effet, l'idée de patrie s'en va. Qu'y faire? C'est le sort commun de tout ce qui a vie, finir après avoir commencé, mourir j)arce qu'on a vécu; les pierres seules ne meurent pas, mais les idées meurent avec les générations qu'elles ont animées.

D'ailleurs ne voit-on pas comment, à mesure que l'humanité progresse, l'idée recule devant le foisonnement

(le la vie comme, aux premiers temps de l'histoire du monde, les races trop frêles ont reculé devant les races mieux armées? La lutte pour l'existence est finie entre les espèces animales : elle se continue entre la vie qui s'affirme de plus en plus, et l'àme qui trouve à peine quelques défenseurs.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que celte guerre est commencée, Homère et ^'irgile en racontaient déjà l'histoire; les malheurs des peuples, aussi bien que leurs gloires, n'en sont que la suite, avec des épisodes qui varient suivant que les peuples sont jeunes ou vieux.

Le patriotisme est une de ces idées ; il a eu, comme toutes les autres, son enfance, son adolescence, sa virilité, son déclin; comme les autres, il va mourir sans doute. S'il doit vraiment périr, c'est qu'il aura fait son temps, et que le moment est venu, comme plusieurs le disent, de remplacer cette catégorie étroite et mesquine par une conception plus vaste qui, s'étendant à toute l'humanité, fera de chaque homme un citoyen de l'univers.

L'union des peuples succéderait dès lors à l'état d'hostilité, de haine et d'envie, qui a fait jusqu'ici de chacun l'ennemi de tous; aucun intérêt national n'étant plus là pour les diviser, l'intérêt humain, qui est le même pour tous, les convierait à se communiquer sans relâche les produits de leur travail, et surtout ces richesses naturelles sans nombre que la diversité des climats a réparties si inégalement à la surface de la terre.

Plus de guerres possibles, puisque la paix suffirait à faire jouir toutes les nations d'une somme d'avantages qu'aucune conquête ne saurait obtenir. Ce serait la paix perpétuelle et, pour chaque homme, pour chaque peuple, une part égale des biens qui se peuvent recueillir sur toutes les terres et toutes les mers du fflobe.

Convenons-en, une réalité comme celle-là vaudrait bien une idée, et rien que l'espérance en serait assez puissante pour partager les cœurs qui battent encore à notre vieux mot de patrie...

Chez les anciens, l'idée de notre patriotisme moderne était dépassée par l'ignorance farouche des peuples qui, se connaissant à peine, ne voyaient dans l'étranger qu'un barbare fait pour être exterminé ou réduit en servitude. Le sentiment du patriotisme n'a commencé réellement d'exister que depuis la chute de l'Empire romain, à mesure que se formaient les états indépendants.

Les guerres politiques et religieuses, avec les traditions de haine ou de gloire qu'elles laissaient, commencèrent à faire à chaque nation une àrae immortelle qui se transmettait de génération en génération et que chaque conquête exaltait d'un nouvel enthousiasme.

Mais le temps marchait : à côté des triomphes de la guerre, on en voj^ait grossir d'âge en âge les effroyables calamités; cette guerre même, en poussant les peuples les uns contre les autres, les rapprochait et leur apprenait à se connaître, à s'estimer, même en se combattant. L'imprimerie, la science, le commerce, établissant entre l'élite des nations des rapports liés par des intérêts communs, on reconnut qu'il pourrait y avoir mieux à faire avec ses voisins que d'échanger des coups de fusil ou des injures patriotiques.

Tout cela avait de longue main préparé les choses, quand, à la suite de la tempête de guerre qui ravagea l'Europe au commencement de ce siècle, de longues années de paix la laissèrent respirer. A ia faveur de cette accalmie, un immense mouvement économique et industriel fit naître des sources inespérées de richesse, et par conséquent de jouissances, et par conséquent d'égoîsme, en même temps que, par la liberté du commerce, tous les peuples se rendaient tributaires les uns des autres.

D'un autre côté, les écrivains, les savants, les artistes, grâce à la facilité des correspondances et des transports, entraient en communication de travaux et de sympathie personnelle, et tendaient de jour en jour à elfacer les frontières de l'intelligence.

En même temps, des doctrines politiques ou philoso-

phiquès, inspirées par l'amour de l'humanité, comraen- (•aient à répandre parmi les classes intelligentes de toute l'Europe l'idée de la fraternité universelle, et cette idée se propageait bientôt de couche en couche jusqu'aux derniers rangs du peuple.

Vint enfin le grand fait économique du siècle, la vapeur. Quelle qu'ait été l'importance de celte révolution dans l'ordre des intérêts financiers et commerciaux, son action sur les mœurs et sur les idées fut encore plus formidable. C'est à partir de ce moment que, n'y ayant plus ni distances, ni mers, ni frontières, on a pu marquer d'avance l'heure où il n'y aura plus de ])atrie.

Avec les chemins de fer, les bateaux à vapeur et le télégraphe électrique, toutes les conditions de la vie sont bouleversées, et ce ne sont pas seulement les habitudes sociales, mais les conceptions humaines, qui changent de nature.

Jusque-là, ce n'était qu'à sa famille, à ses amis, à son pays, que l'homme consacrait ses affections : désormais, pour supporter son bonheur, il lui faut aller le rafi-aîchir sous un autre ciel, sur une terre inconnue, parmi des étrangers. Il faut s'ouvrir l'esprit à des impressions nouvelles, à des idées qui ne soient pas les nôtres.

Les voyages, les eaux, les bains de mer, les expositions, les congrès scientifiques ou littéraires, toutes les formes de déplacement, sont devenus un besoin pour toutes les classes de la société, depuis les personnages princiers, qui d'un bout de l'année à l'autre remplissent le monde de leur fracas continuel, de leurs déplacements, jusqu'aux boutiquiers et aux portiers de Paris, qui ne j)euvent plus se passer de faire chaque été une saison de l)ains de mer ou un « voyage circulaire à prix réduits ».

La haute société de l'Europe, qui restait autrefois dans la capitale et dans ses terres, ne forme plus qu'une bande d'oiseaux voyageurs tournoyant sans relâche d'Amérique en France, de Russie en Italie, d'Angleterre aux Alpes ou aux Pyrénées.

Le libre échange, la presse, les affaires, font circuler incessamment à travers les frontières de tous les Etats un peuple d'interlopes qui n'ont plus d'autre drapeau que leur enseigne commerciale.

La contagion des idées politiques, gagnant de proche en proche par les journaux et propagée par les proscrits et les fugitifs de tous les pays, lie entre les étrangers d'une même classe sociale des conjurations, dont le premier acte de foi est de renier son pays.

L'émigration, par ses résultats aussi bien que par son exemple, établit en permanence un courant humain qui s'en va, abandonnant la mère patrie pour aller chercher fortune sur une terre étrangère.

Comme pour donner à ce mouvement général d'idées la consécration d'une forme scientifique, philosophique et humanitaire, le matérialisme, le pessimisme et la démagogie travaillent sans relâche à dépersuader, à désenchanter la génération actuelle de tout ce qui peut rattacher Ihomme à la terre qui l'a nourri, à l'air qu'il a respiré, et lui montrent, dans un merveilleux mirage, la fraternité universelle des peuples faisant succéder le bonheur du genre humain à la misère désespérée de sa vie actuelle.

Enfin il n'est pas jusqu'aux associations de propagande qui ne prêtent leur concours à ce travail de décomposition de l'ancien monde moral, où nous avons vécu : éteindre, étouffer tout sentiment de patriotisme pour y substituer l'amour de Ihumanité, tel est le but poursuivi sans relâche par les associations contre la guerre, qui fleurissent en France et ailleurs, sous la direction et avec le concours des personnages les plus recommandables et les plus ardents.

Quand ils auront remplacé les canons par des arguments, les batailles par des congrès, et les victoires par des concessions, remplacer la patrie par l'humanité ne sera plus, en effet, qu'un jeu d'enfant.

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