AUGUSTE COMTE
déséquilibré constant et fou intermittent
^Mesdames, Messieurs,
Montpellier se prépare à inaugurer un beau monument, dû au ciseau d’injalbert, en l’honneur d’un de ses plus illustres enfants : Auguste Comte. — A cette occasion, mon éminent collègue de la Faculté des Lettres, M Foucault vous dira demain ce qu’a été le philosophe, le fondateur du positivisme, le rôle immense qu’a joué Auguste Comte à l’aurore et pour l’orientation de ce siècle, qui, commencé en 1820, va hnir dans quelques années, qui, sur les ruines de la Révolution , a commencé la Restauration de l’édifice social en France et qui, au point de vue scientifique, est né avec le télégraphe et mourra en léguant l’aéroplane à son successeur.
Je ne veux certes pas empiéter sur l’étude de
M. Foucault et exposer ou juger l’œuvre de philo Sophie scientifique et sociale d’Auguste Comte. Mais la vie de ce grand homme soulève une question grave, qui intéresse beaucoup les médecins et qui par suite n’est pas indifférente aupublic montpelliérain, qui comprend sibienet écoute si aimablement les choses de la médecine ; c’est la question des rapports du génie avec la maladie.
Auguste Comte a-t-il été malade ? Quelle maladie a-t-il eue ? Quels rapports cette maladie a-t-elle eus avec le développement et l’évolution de son génie philosophique ?
Voilà la question que je voudrais examiner et étudier devant vous, après beaucoup d’autres auteurs et notamment après mon éminent ami, le professeur Georges Dumas, dont je discuterai certaines conclusions, mais dont j’utiliserai très largement la grande et intéressante documentation (i).
Auguste Comte a été fou. Ceci, personne ne le conteste et je vous le démontrerai facilement tout à l’heure. La question controversée ne porte donc pas sur ce point.
(l) Georges DuMàS. Psychologie de deux messies 2JOsiti~ vistes. Saiol-Simou et Auguste Comte. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1905.
Mais il est tout aussi certain que Comte a guéri de la crise de manie pour laquelle il avait été interné. La question se posealorsdesavoirs’il a été ou non malade en dehors de cette période d’internement, c’est-à-dire aux époques de sa vie où il produisait ses œuvres magistrales Non seulement la question a été discutée, mais elle a même été plaidée.
Quand, le 5 septembre 1857, Auguste Comte mourut à l’âge de cinquante-neuf ans, sa veuve attaqua le testament qu’il laissait et qui la dés, héritait ; et , conseillée et soutenue par des disciples illustres de son mari, comme Littré, elle fit plaider par M® Griolet devant la première Chambre du Tribunal civil de la Seine que le testateur était fou et même qu’il avait été fou toute sa vie. Après des débats retentissants, le Tribunal déclara que le testament incriminé ne témoignait d’aucune tare mentale.
Mais ce jugement ne clôtura pas les discussions. Avec Littré, Stuart Mill, Joseph Bertrand, Alfred Fouillée ont admis qu’Auguste Comte était mort fou. Georges Dumas s’est au contraire efforcé de démontrer que, pendant les douze dernières années de sa vie, il n’avait donné aucun signe de folie . et le grand pu¬
blic attend le jugement définitif.
Je crois que la question est mal posée et insoluble, si on ne discute, comme maladie, que la
folie. Pour comprendre Auguste Comte dans toute sa vie psychologique, il faut admettre la possibilité d’une autre maladie, qui n’est pas la folie, c’est la demifolie ; véritable maladie dont notre compatriote a été certainement atteint io^tte sa vie.
Voilà la thèse que je voudrais établir devant vous : Auguste Comte a été un fou intermittent et il a été demifou toute sa vie ; il a donc été demifoLi au moment où il a publié tous ses plus beaux ouvrages ; nous trouverons donc dans la vie de Comte une nouvelle et lumineuse démonstration de cette proposition qui m’est chère: on peut avoir du talent, même du génie, et être, aux mêmes moments, atteint de demifolie. Auguste Comte a été un demifou de génie ; on peut donc voir et on voit souvent les demifous vendre la sagesse.
D’abord Auguste Comte a été fou intermittent.
Le 2 avril 1826, Comte avait commencé son cours de philosophie positive ; il le continua le 5 et le 9 avril. « Mais quand les auditeurs se présentèrent le mercredi 12 avril pour entendre la quatrième leçon , ils trouvèrent la porte et les
volets clos. A leurs questions , on répondit qu’ Auguste Comte était malade. En réalité il était fou. »
La crise commença par une espèce de fugue. Il sort de chez lui, va faire une sorte de confession à Lamennais devant l’abbé Gerbet, ne rentre pas. Le 15, on le retrouve à Saint-Denis, à l’hôtel du Grand Cerf, d’où il écrit des lettres incohérentes à sa femme, à Blainville et à Lamennais. Puis il va à Montmorency. C’est là que le trouve Madame Comte; il se calme un peu et va, avec sa femme, promener sur les bords du lac d’Enghien. Là, persuadé que «bien qu’il ne sut pas nager, il ne se noierait pas» il veut sauter dans l’eau et entraîner sa femme avec lui. Son excitation va en croissant ; il se dit persécuté par le prince de Carignan. ... et on est obligé de l’interner dans la maison de santé d’Esquirol , qui diagnostique une crise de manie (18 avril). Il y séjourne et y est traité près de huit mois. Le 2 décembre, il sort, non guéri^ dit le billet de sortie signé par Esquirol
Sur le désir de sa mère venue de Montpellier pour le soigner, Auguste Comte, qui n’était jusque-là marié que civilement, se marie à l’église Saint-Laurent : pendant l’allocution du prêtre, Comte tient des propos antireligieux, puis il signe l’acte de vodirmgQ Brutus Bonaparte Comte. Les jours suivants il est encore agité: au moment
des repas, il essayaitde planter son couteau dansla table comme le montagnard écossais de Walter Scott, disait-il ; puis il demandait le dos succulent d’un porc et récitait des morceaux d’Homère. Souvent aussi, il saisit son couteau et le lança contre sa femme, sans l’atteindre toutefois.
Le mieux se manifeste. Le i8 décembre, Madame Comte mère revient à Montpellier. Cependant, en avril 1827, il va se jeter dans la Seine du haut du pont des Arts et est ramené par un garde royal. En juillet, il part pour rejoindre sa famille à Montpellier ; mais il s’arrête à Nîmes « et rebrousse chemin pendant un jour, pour aller retrouver sa femme... »
11 se remet à ses « travaux intellectuels avant la fin de 1827» ; il est « tout à fait guéri en août 1828» et «le4janvier 1829, trois ans après la grande crise, il reprend l’exposition de la philosophie positive, rue Saint-Jacques 159, devant un auditoire aussi choisi que le premier ». A ce moment, dit Georges Dumas, « Comte s’était retrouvé; il reprenait sa pensée au point où l’avait rompue la crise de 1826 ».
Deux autres crises analogues, mais moins graves, sont survenues en 1838 et en 1845.
Parlant de cette dernière, Auguste Comte écrit à Stuart Mill : «le trouble a consisté en insomnies opiniâtres, avec une mélancolie douce
mais intense et oppression profonde, longtemps mêlée à une certaine faiblesse, j’ai dû suspendre quinze jours tous mes devoirs journaliers et rester même huit jours au lit».
Voilà donc bien démontrée la première partie de la thèse : Auguste Comte a été fou intermittent. La seconde partie est plus intéressante et plus discutée : avant les crises de folie, dans les périodes qui ont séparé ces diverses crises, enfin après 1845 (date de la dernière crise) jusqu’à sa mort (douze ans après) Auguste Comte était-il bien portant au point de vue mental ou, à défaut de folie, était-il atteint de cette maladie psychique que, faute de meilleur mot, je propose d’appeler demifolie ?
Voilà la question à étudier.
D’abord quel était l’état mental de Comte avant la première crise de 1826 ?
Classiquement, on attribue la crise de 1826 à deux causes: le surmenage cérébral et les infortunes conjugales.
Le surmenage cérébral avait été, en effet, extrêmement intense.
Pauvre, Comte luttait constamment contre la
misère. « Obligé de vivre en donnant des leçons de mathématiques, il ne trouve presque plus d’élèves et n’a pour toute ressource que sa collaboration à un journal, Le Producteur ». Il ne sait plus où donner de la tête (dit-il lui-même). « C’est pour sortir de cette gêne, autant que pour faire une exposition dogmatique de son système, qu’il conçoit alors le projet du fameux cours privé », dont la préparation le surexcite violemment. Il cherche un auditoire de choix, « composé surtout d’hommes illustres ou célèbres». Le 31 mars, il a «fortement médité» ce qu’il va dire, mais en même temps, il « n’a pas écrit une ligne » ; et il allait commencer le lendemain une série de soixante-douze leçons sur le positivisme.
Il commence en effet, comme je l’ai dit, le 2 avril, mais a sa crise de manie après sa troisième leçon.
Le surmenage est bien réel : excès de travail, préoccupations d’argent, angoisse du succès,
difficultés de l’entreprise . tout est réuni pour
entraîner une énorme fatigue cérébrale. Mais pour que cette fatigue cérébrale devienne d’emblée une crise aiguë de psychose qui nécessite son internement et ne permet la reprise du travail intellectuel que trois ans après, il faut que Comte fut singulièrement prédisposé, qu’il eût
antérieurement à un très haut degré ce que l’on appelle le tempéramment psychopathique.
En réalité, une seconde cause était intervenue pour déterminer ce premier accès de folie: c’est son infortune conjugale sur laquelle il faut insister un peu parce qu’il y a là, à côté d’une cause de son état mental, une première manifestation de cet état mental antérieur.
Aimuste Comte s’était marié civilement avec sa maîtresse, qu’il avait ramassée dans les rangs les plus bas de la société : Caroline Massin, fille naturelle d’un acteur, inscrite sur les registres de la préfecture. Il savait ces détails et quand le mariage a lieu à la mairie du quatrième arrondissement, cette femme a pour témoin un de ses anciens amis, resté son protecteur, Cerclet. Et cette situation de Cerclet, Comte la connaît aussi; il garde des relations amicales avec cet homme, il accepte ses bienfaits et le journal Le Producteur qui, comme je l’ai dit, le faisait vivre était dirigé par ce Cerclet.
Ces détails enlèvent beaucoup de valeur à la déclaration que fait Auguste Comte pour expliquer ce mariage bizarre : « ne me jugeant ni beau, ni même aimable, disait-il à Littré, et pourtant tourmenté d’un vif besoin d’affection, je choisis une épouse qui dut m’aimer par une intime reconnaissance fondée sur ce mariage exceptionnel » .
Caroline Massin ne se crut pas tenue à une grande reconnaissance puisqu’elle apportait à Auguste Comte la protection et les subsides de Cerclet et d’autres amis Car, écrit Comte luimême, « pendant les premières années de notre union, cette femme, habituée à l’aisance facilement obtenue, se montrait sans scrupule disposée à reprendre son métier primitif aussitôt que nous éprouvions des embarras pécuniaires >> ; et il ajoute plus loin : « elle osa me proposer pour la dernière fois d’accueillir un riche galant vers la fin de 1829 ».
Ces déclarations éclairent singulièrement cette union d’Auguste Comte avec Caroline Massin et nous empêchent de voir là le geste naïf du futur grand-prêtre de l’humanité, cherchant à relever une femme malheureuse, mais restée saine dans sa déchéance.
Dans ce mariage les auteurs ont vu une cause, qui, jointe au surmenage cérébral dont j’ai parlé, a amené la crise mentale de 1826. Ce point de vue est vrai, mais il n’est pas le seul. Dans les circonstances qui ont accompagné cette union, je vois aussi un premier signe de cet état de déséquilibre psychique dans lequel Auguste Comte a vécu toute sa vie : le grand philosophe nous apparaît dépourvu de tout sens moral ; ou du moins, si on ne veut pas en faire nettement un
amoral^ il faut au moins en faire un hy pomoral \ il faut le classer dans ces demifous que mon collègue Mairet a bien étudiés dans ces derniers temps avec Euzière sous le nom d'invalides moraux .
Car, remarquez-le bien, les invalides moraux ne sont pas dépourvus de toute moralité ; ainsi, si certains n’ont pas le respect de la propriété, ils ont celui des personnes ou réciproquement. Chez Auguste Comte la lacune morbide porte sur tout le groupe des sentiments affectifs relatifs à la famille; il n’a aucune idée de la famille.
D’abord il n’a aucune idée de la dignité de l’épouse.
Sachant qu’il va épouser une fille publique, il annonce ainsi son prochain mariage à son amiValat: «J’épouse une femme de vingt-deux ans qui n’a d’autre dot que celle qui inspire à Harpagon de si comiques remontrances: son bon cœur, ses grâces, son esprit d’une trempe peu commune, son amabilité, son heureux caractère et ses bonnes habitudes ».
Par la suite, cette femme le rend si malheureux qu’il écrit au même ami, neuf mois après son mariage, que «pour son plus mortel ennemi, il ne souhaiterait pas un bonheur pareil au sien » .
Il connaît les fugues et les infidélités sans nombre de cette femme qui n’a été en rien convertie ni rachetée , et il la garde pendant dix-
sept ans, lié par une sorte d’affection bestiale, maladive, dépourvue de toute dignité.
Cette longue continuation d’une vie déshonorante exclut toute comparaison de cette union avec les folies de jeunesse ou d’âge mûr que les plus sages peuvent commettre, sans être malades, par seule impulsion passionnelle.
Après la séparation, Littré voulant rapprocher les deux époux, Auguste Comte refuse, non pas parce qu’il a enfin compris l’indignité morale de sa femme, mais parce qu’elle n’a pas elle-même assez bien compris et adopté la doctrine positiviste.
A aucun moment de sa vie, il n’a jamais d’ailleurs la moindre estime pour elle et dans son testament, voulant léguer ses œuvres à la société positiviste, pour triompher d’une résistance possible de sa femme, « il déclare posséder contre elle un secret tellement grave que, s’il le divulguait, son indigne épouse serait même abandonnée de son principal défenseur (M. Littré)». Ce secret, c’était la révélation de sa vie avant son mariage.
Peut-on être plus complètement dépourvu de sens moral et plus complètement ignorer ce que doit être la femme que l’on appelle et que l’on choisit pour fonder un foyer et créer une famille. Jamais on ne voit d’ailleurs Auguste Comte préoccupé d’avoir et d’élever des enfants pour cette humanité dont il s’occupe tant.
Il ne comprend pas plus la mère que l’épouse. Pour cette pauvre mère qui vient de Montpellier pour le soigner pendant sa maladie, il n’a pas un mot aimable de reconnaissance. Cette mère lui demande de se marier religieusement, quoiqu’elle eut pour sa belle-fille une répugnance bien compréhensible ; pour la remercier, Auguste Comte tient des propos antireligieux pendant la cérémonie et n’est pas ému par le spectacle de sa mère, qui, dit Georges Dumas, d’après Lonchampt « agenouillée, pleurait, appelant la bénédiction de Dieu, s’offrait en victime expiatoire à sa colère ».
Madame Comte retourne à Montpellier, attendre et préparer le retour de son fils. Elle attend plus d’un an. Enfin, en juillet 1827, Comte se met en route ; mais, arrivé à Nimes, comme je vous l’ai dit, c’est-à-dire presque aü terme du voyage, au lieu d’aller embrasser sa mère, il repart et refait ce long trajet pour aller retrouver sa femme à Paris .
Vous remarquerez ce qui fait vraiment le caractère morbide de cet état d’âme que j’analyse : c’est V inconscience absolue de notre philosophe.
Je n’ai certes nulle envie de considérer comme demifous tous les égoïstes et les arrivistes qui n’aiment pas leur mère et font des mariages
indignes: ceux-ci le font sachant ce qu’ils font, préférant les avantages matériels reçus à l’accomplissement du devoir moral qu’ils n’ignorent pas.
Chez Comte, il n’y a rien de semblable, il n’y a chez lui ni calcul ni mépris d’une loi morale connue. Il agit tout naturellement, poussé par son psychisme maladif, dans lequel il y a une lacune immense^ dans lequel il y a un trouble maladif de Vidée de famille.
Ce n’est pas là seulement la preuve d’un tempérament psychopathique comme le voudrait ~ Georges Dumas. C’est vraiment un signe de maladie.
Et comme les crises de folie intermittente déjà étudiées sont aussi un signe de maladie, nous pouvons dire que ce trouble morbide de l’idée de famille est le de.uxième stigmate de la maladie d’Auguste Comte.
Ce n’est pas le dernier.
A côté dé ce trouble profond de l’idée de famille, Auguste Comte avait aussi un trouble non moins profond de Vidée de sot qui se traduisait par un orgueil immense, maladif.
Il faut bien distinguer l’orgueil maladif dont
on n’est pas responsable de l’orgueil normal qui est un mérite et de l’orgueil péché dont on est responsable.
L’orgueil est une émotion légitime, basée sur l’idée saine que l’on a de soi ; c’est un moyen de défense dans la vie ; en donnant, à chacun de nous sur cette terre, une mission plus ou moins modeste, la Providence nous a donné, à tous, une connaissance suffisante de cette mission pour que nous ayons le désir ardent de la remplir ; l’orgueil des résultats acquis est le stimulant nécessaire pour réaliser les progrès ultérieurs.
L’excès de cet orgueil, orgueil au sens de l’église catholique, est un péché ; c’est une exaofération voulue de l’idée de soi avec toutes ses conséquences.
Comme pour l’idée de famille, le trouble de l’idée de soi devient maladif, symptôme de demifolie, quand il est énorme, illogique, non justifié et inconscient.
Nousallons voir que Lorgueil d’Auguste Comte avait bien tous ces caractères (toujours dans sa vie ordinaire, c’est-à-dire en dehors de ses périodes de folie).
« De sa jeunesse à sa mort, dit Georges Dumas, Comte ne rêva rien de moins que de réformer le monde ; et ce rêve, il le conçut et l’aima de toute la force de son âme, avec la foi
ardente d’un messie ». Il n’avait pas vingt ans quand, à côté de Saint-Simon, il prend conscience de sa mission ; bientôt il se découvre une « capacité politique , dont il ne se serait jamais cru doué ». Dès 1822, il parle de son rôle social, « il voit déjà la société réorganisée, grâce à lui, par la science ».
<< De ce jour, il croit à sa mission... il sera l’organisateur du nouveau pouvoir spirituel capable de remplacer l’Eglise et de réformer l’Europe par l’éducation ; il mettra fin à l’anarchie moderne, il fermera la période de crise ouverte par la Révolution ».
Les crises maladives qu’il subit de temps en temps ne font qu’accroître ses facultés. Le principal résultat de la crise de 1838, écrit-il, « a consisté en une vive excitation permanente de mon goût naturel des divers beaux-arts, surtout de la poésie et de la musique, qui reçut alors un notable accroissement habituel ».
Cette satisfaction de soi^ CQioptimisme euphorique' s’accompagne naturellement d’idées de persécution : on méconnaît sa valeur, sa mission.
En 1844, il perd saplace d’examinateur à l’Ecole polytechnique et il écrit à Stuart Mill : « mes misérables ennemis, outre l’espoir de me réduire à l’indigence, ont aussi, je le sais, confusément tendu toujours à déterminer, par le concours de leurs attaques avec mes propres travaux, quel-
que terrible et irréparable retour du fatal épisode de 1826 ; mais leur abominable espoir sera, j’ose l’affirmer, toujours complètement illusoire. »
La publication du sixième et dernier volume de son cours ne change pas sa situation pénible. Alors il se tourne vers l’Angleterre, où Stuart Mill avait beaucoup admiré ses livres et l’avait placé « dans la plus haute place des penseurs européens » . Alors il n’hésite pas « à accepter, à solliciter même de ses adhérents anglais les cinq mille francs qu’il venait de perdre ; il n’est pas inutile, disait-il, d’essayer aujourd’hui si la philosophie positive a acquis assez de crédit en Angleterre pour y pouvoir réaliser un emprunt de six mille francs». Cette somme est, en effet, vite trouvée.
Mais, l’année suivante, quand les Anglais refusèrent de renouveler le secours. Comte écrivit à Stuart Mill une très longue lettre « pour lui prouver que le subside aurait dû être perpétuel », que les Anglais, « qui l’avaient obligé, manquaient à un devoir social» en ne le secourant plus. Il les englobe, eux et le ministère français, dans le même anathème. « Chacun, disait-il, devant subir la responsabilité de ses actes volontaires, j’ai donc acquis le droit de blâmer moralement tous ceux qui, refusant de diverses manières leur juste intervention, ont sciemment concouru à laisser un consciencieux philosophe
lutter seul contre la détresse et l’oppression, de manière à consumer par des fonctions subalternes tant de précieuses journées de sa pleine maturité, qui devait rester consacrée tout entière à une libre élaboration, dont l’importance n’est plus contestée ».
Désespérant de sa patrie et de l’Angleterre, Auguste Comte lance alors un appel au public occidental. Cet Occident, auquel il s’adresse, «comprend la France, l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, c’est-à-dire les grandes puissances occidentales, par qui la régénération positive devait commencer avant de s’étendre à la terre »
« L’Occident fut sourd ; mais Littré entendit et, sur son initiative , fut institué le subside annuel dont Auguste Comte vécut jusqu’à sa mort». 11 remercia sans chaleur, convaincu, écrivait-il à Littré, « que l’ensemble de mes services mérite déjà que le public me défraye, même quand ma détresse actuelle ne proviendrait pas d’une injuste spoliation ».
En 1852, il trouva même ces subsides insuffisants et « n’hésita pas à faire les démarches nécessaires pour les augmenter : il demanda de l’argent à des Américains, il pria M. Vieillard, sénateur, d’en demander pour lui aux conservateurs qu’il croyait pouvoir rallier à la politi-
que du positivisme, bien convaincu que l’importance de son rôle social légitimait ses demandes » .
Cette obligation de concourir au subside qui lui est dû est «tellement irrécusable, dit-il, pour quiconque se reconnaît positiviste, que je l’érigerai prochainement en condition préliminaire d’une telle qualification ».
Plus tard, il tient à ce que ses adhérents lui permettent, par leurs secours, de conserver un appartement assez coûteux, auquel il tenait à cause des visites de Clotilde et alors il écrit : « vu les fruits décisifs que l’Occident en a déjà retirés, j’oserai taxer d’ingratitude tous ceux qui, participant aux bienfaits publics ou privés de la religion nouvelle, me laisseraient matériellement ravir le siège de sa fondation. Les positivistes trop abstraits, que toucherait peu l’importance évidente d’un tel domicile envers mon bonheur personnel, devraient au moins se reconnaître obligés à me le conserver comme précieux instrument de travail »...
La mort seule arrêta, en 1857, l’épanouissement progressif de son orgueil morbide.
A ce moment, dit Georges Dumas, «il se croyait depuis Kant le plus grand penseur que l’Occident eût produit ; il disait qu’il avait uni la science d’Aristote au génie politique de saint Paul ; il parlait, sans l’ombre, d’un doute, de l’incomparable mission que lui avait assignée l’en-
semble de l’évolution humaine. Il était sûr de son immortalité; il savait que la postérité le mettrait au rang de Descartes et d’Aristote ; il faisait espérer à son amie Clotilde qu’il la rendrait immortelle. Comme principale récompense personnelle des nobles travaux qui me restent à accomplir sous ta puissante invocation, j’obtiendrai peut-être, lui disait-il, que ton nom devienne enfin inséparable du mien, dans les plus lointains souvenirs de l’humanité reconnaissante».
« Dans l’ordre pratique, il se considérait comme le chef religieux de l’Occident régénéré, il réclamait le Panthéon, usurpé par le catholicisme, pour la célébration du culte positiviste, pour l’exercice de cette religion nouvelle dont il avait formulé les rites ; et comme représentant du nouveau pouvoir spirituel, comme pape scientifique, il conseillait les hommes politiques, il écrivait à M. Vieillard, sénateur, à l’ancien vizir Reschid Pacha, au Tzar lui-même, pour défendre ou pour exposer la politique conservatrice du positivisme. Il alla jusqu’à concevoir la possibilité d’un rapprochement entre les positivistes et les Jésuites et il adressa au général de la Compagnie un ambassadeur extraordinaire pour lui proposer une alliance contre les protestants et les sceptiques. » .
« Ce n’est pas tout : il tenait toute prête une
constitution nouvelle de la société humaine, une organisation précise du nouveau pouvoir spirituel et du nouveau- pouvoir temporel, qui devaient régir à l’avenir toutes les nations occidentales ; il instituait le gouvernement politique des banquiers dans chaque pays, l’autorité spirituelle d’un seul pontife pour toute la race humaine et il fixait à trente-trois ans le temps nécessaire pour le complet établissement du positivisme sur la terre».
Sur tous ces points, il n’admettait plus ni discussion, ni critique, il excommuniait les rebelles, les expulsait de la société positiviste qu’il avait fondée « et n’admettait pas qu’on méconnut le caractère religieux et quasi sacré dont il s’était investi ». Il fallait qu’on adressât « au vénéré grand-prêtre de l’humanité » les lettres qu’on lui envoyait
Tous ceux' qui n’admettaient pas tous ces rêves de son immense orgueil étaient ses ennemis, qui organisaient contre lui la guerre active ou la conspiration du silence ; il les accable de son dédain.
Aux obsèques de son ami et bienfaiteur Blainville, « il a le mauvais goût de prononcer un long discours où, comme représentant de la religion de l’humanité, il apprécie sévèrement l’homme qui lui fit tant de bien... Dès les premiers mots, les prêtres et les collègues deBlain-
ville, professeurs et membres de l’Institut, justement froissés de ce manque de tact, s’étaient silencieusement retirés ». Loin de s’émouvoir de cette désapprobation. Comte écrit, peu après, en publiant ce discours : « pour mieux comprendre ce discours, il faut noter que son début avait déterminé le brusque départ de tous les représentants officiels des diverses classes en décadence, théologiques et académiques».
Je crois la démonstration suffisante de l’orgueil immense, démesuré, maladif d’Auguste Comte.
Avec Georges Dumas, qui a merveilleusement analysé cet orgueil de notre philosophe, j’admets que ce n’est pas là un signe de folie : Auguste Comte n’était pas un mégalomane au sens que les médecins-aliénistes donnent à ce mot ; il n’était pas atteint du délire des grandeurs.
Mais (et en ceci j’ai un avis différent de celui de Georges Dumas), je ne crois pas que cet orgueil soit naturel, normal, adéquat à la conscience de l’œuvre même de Comte. Cet orgueil n’a pas les caractères de celui que Pasteur, Claude Bernard ou Aristote ont pu avoir en se rendant compte de l’importance de leur œuvre.
L’orgueil de Comte est disproportionné ; il correspond à une idée de soi, non pas seulement exagérée, mais faussée et dénaturée, mala-
divement perturbée : c’est un véritable trouble de Vidée de soi
Voilà, avec la folie intermittente et avec le trouble de l’idée de famille, le troisième stigmate de cet état, qui est moins que la folie, mais qui est plus que le tempérament psychopathique ; c’est le troisième stigmate de la demifolie.
J’ai encore à vous en faire connaître un quatrième.
Le trouble maladif de Vidée religieuse^ qui est le quatrième symptôme de la demifolie d’Auguste Comte, constitue ce que l’on appelle habituellement le mysticisme de notre philosophe.
Je veux bien employer ce mot pour me conformer à l’usage, à la condition que vous distinguerez bien le mysticisme vertu du mysticisme symptôme, comme nous avons distingué péché de V orgueil symptôme.
Ce mysticisme de Comte se révèle et se manifeste spécialement dans deux phases de son histoire : l’amour de Clotilde de Vaux et la constitution de la religion positiviste
Comme le dit Georges Dumas et quoi qu’en aient dit d’autres auteurs, Auguste Comte n’était pas un vieillard quand il rencontra et aima Cio-
tilde de Vaux; il avait quarante-six ans ; elle en avait trente, était « aimable et jolie » ; tout le visage avait « cette expression délicate, cette beauté fine que donne la phtisie à ceux qu’elle tue:>. Le seul tort de cette femme intelligente « fut de se croire du talent et d’écrire pour le public ». Elle publia des nouvelles, des vers < d’une désolante niaiserie », où il y avait, disaitelle, « d’assez jolies pensées ».
Auguste Comte l’aima profondément et sa passion débuta par la crise mentale de 1845 (qui devait être la dernière), crise provoquée et prolongée, dit Georges Dumas, par la coïncidence de cette crise d’amour avec « l’élaboration initiale » du système de politique positive.
Avec peine, Auguste Comte sort de cette crise, s’efforce de vaincre sa passion, de la transformer en respectueuse amitié ; il a longtemps des troubles du sommeil et de la digestion, subit des variations pénibles dans l’attitude de Clotilde ; se sent toujours à la merci de ses émotions .. En même temps, « Clotilde dépérissait, minée par une maladie de poitrine, et Comte, qui l’aimait plus que jamais, la voyait mourir lentement, au moment même où l’intimité, tous les jours plus étroite de leurs relations, pouvait lui faire considérer comme prochain le bonheur qu’il lui demandait. Elle mourut dans ses bras le 5 avril 1846, au commencement de sa trente-deuxième année. »
Dès le début, cet amour avait pris un caractère religieux et mystique tout à fait spécial, dont le contraste avec l’amour sensuel de 1825 vous étonnera peut-être, mais ne surprendra pas les médecins aliénistes; car ces contrastes sont fréquents en médecine mentale.
« Du vivant même de son amie, dit Georges Dumas, Auguste Comte lui avait voué un culte comme à un dieu ; il faisait du fauteuil, où elle s’asseyait pendant ses visites, un autel devant lequel illui adressait des invocations et des prières. Ce fauteuil, dit-il, dans son testament, ayant toujours été le siège de Madame de Vaux dans ses saintes visites du Mercredi, je l’érigeais, même pendant sa vie et surtout après sa mort, en autel domestique. Il pourra remplir cet office tant que le permettra sa conservation, avec les fleurs que me fit ma sainte collègue et que j’ai constamment appliquées dans leur vase, à nos rites publics, quoique flétries depuislongtemps... Les lettres de Clotilde, ses fleurs, les vers ridicules qu’elle composait, tout devenait aussitôt l’objet d’adoration religieuse... »
A la mort de Clotilde, le culte devient plus intense et plus précis ; à partir de ce moment, jusqu’à la mort d’Auguste Comte, toute la vie sentimentale du philosophe tient « dans l’adoration mystique et contemplative de son amie. » Dès le cinquième jour après la mortde Madame
de Vaux, « il réglait minutieusement les exercices du culte qu’il allait lui rendre et qu’il devait pratiquer trois fois par jour pendant treize ans et demi.
» Aussitôt levé, à cinq heures et demi, il faisait une prière d’une heure qui se composait d’une commémoration et d’une effusion.
» La commémoration durait quarante minutes. Comte, agenouillé devant le fauteuil autel, évoquait l’image de Clotilde, récitait des vers en son honneur et revivait par la pensée, et suivant un ordre chronologique, toute l’année de bonheur qu’il avait vécue près d’elle. A chaque étape de ce chemin de l’amour, correspondait un titre différent.
» De juin à septembre c’était fon¬
damentale ; de septembre à octobre, la crise décisive ; d’octobre à janvier, la transition finale ; de janvier jusqu’à la fin, Vétat normal.
» Chaque étape était elle-même subdivisée; dans la transition finale. Comte distinguait r épanchement total.^ Vabandon sans réserve^ la familiarité continue ; dans l’état normal, V intimité complète^ la parfaite identité.^ P union défini-
tive., etc., etc., et, à mesure qu’il avançait dans cette revue de ses souvenirs, il se récitait des fragments des lettres de Clotilde, ilévoquait d’elle des images différentes.
» L’effusion durait vingt minutes: Comte, âge-
nouillé devant les fleurs de Clotilde, évoquait d’abord son image et lui récitait des vers italiens, puis il se levait pour se rapprocher de l’autel et, debout, adressait à son amie des invocations... Il lui disait : un, union, continuité ; deux, arrangement, combinaison ; trois, évolution, succession... adieu, ma chaste compagne éternelle. Adieu, mon élève chérie et ma digne collègue. Addio sorella. Addio cara figlia, Addio casta sposa. Addio santa madré .. Puis ils’agenouillait encore devant le fauteuil-autel recouvert de sa housse », et répétait trois fois cette prière « amem te plus quant me, nec me nisi propter te », «que je vous aime plus que moi, que je ne m’aime moi-même que pour vous » (i); prière empruntée à V Imitation de Jésus-Christ, que Comte lisait tous les jours et dont il recommandait la lecture à ses disciples comme « guide journalier pour étudier et perfectionner notre nature »
11 renouvelait ses prières au milieu du jour, puis le soir, au lit, sur son séant.
Voilà le culte quotidien. Toutes les semaines il allait visiter sa tombe et, tous les samedis, il faisait dans l’éo^lise Saint-Paul une méditation d’une demi-heure, en commémoration, dit-il,
(1) Imitation de Jésus-Christ. Traduction Lamennais. Livre III chap. V.
« de l’incomparable cérémonie accomplie en ce lieu le jeudi 28 août 1845, d’où j’ai toujours daté mon mariage spirituel avec mon angélique compagne, quand nous y fûmes parrain et marraine de son neveu ».
Enfin, tous les ans, le jour de Sainte-Clotilde, «r il composait des confessions qu’il allait lui dire au cimetière et où il lui exprimait tous les sentiments qu’il avait éprouvés depuis douze mois ».
Pendant que le culte de Clotilde se développait, Auguste Comte développait aussi sa religion de l’humanité et, intriquant les deux conceptions (qui étaient deux formes du même délire religieux), « il finit par vouloir imposer à l’Occident et à la terre le culte intime qu’il rendait à Clotilde... Il ordonna, comme des rites systématiques, ses prières, ses effusions, ses commémorations ; il voulut que chaque positiviste honorât l’humanité comme il honorait Clotilde » .
Quels étaient donc maintenant les autres éléments de cette religion conçue et fondée par Auguste Comte, forme définitive de son trouble morbide de l’idée religieuse ?
Il chercha le modèle de son système dans l’organisation du catholicisme qu’il admirait beaucoup. « Dans sa pensée, deux mille temples positivistes devaient s’élever dans l’Occident
régénéré; à chacun de ces temples devaient être attachés des aspirants qui s’occuperaient de science pure, des vicaires chargés du professorat et de la prédication morale, et des prêtres qui auraient pour fonction de baptiser, de marier, d’enterrer les fidèles et surtout de les conseiller au nom de la science sociale.
» En même temps, tout un culte précis était institué où se retrouvaient les formules, lesgestes du culte catholique, depuis les prières positivistes jusqu’au signe de la croix » ; il cherchait même à concréter des formes symboliques ou figurées pour préciser l’adoration des fidèles.
Il admet que chacun doit se donner troisanges gardiens: la mère, l’épouse et la fille. Pour lui c’est Clotilde de Vaux, sa mère Rosalie Boyer (celle qui était allée de Montpellier à Paris pour le soigner et le faire marier religieusement) et enfin la femme qui le servait, Sophie Bliot, qu’il appela sa fille.
« Ces anges peuvent être morts ou vivants, et, si l’un d’eux manque dans notre parenté ou s’il est indigne, nous pouvons le remplacer» comme Comte l’a fait lui-même pour la fille et pour l’épouse, par une femme de notre choix ».
Plus tard, il associe le culte de la Vierge à celui des anges gardiens. Puis, dans cette religion nouvelle il admet des saints avec lesquels il compose son calendrier.
«Descartes, Bichat, Aristote, Shakespeare, Jules César, Moïse donnent leur nom à des mois de l’année et, à côté de Linné, de Sophocle, de Phidias et de Racine, saint Augustin, Bossuet et sainte Geneviève ont leur jour de fête ». Il «canonise » tous ceux qui ont servi la cause de l’humanité « dans l’ordre religieux, artistique, militaire, scientifique ou industriel » .
Au-dessus de tout cela, il déifie l’Humanité sous le nom de Grand-Etre.
« A ce seul véritable Grand-Etre, écrit-il, dont nous sommes sciemment les membres nécessaires, se rapporteront désormais tous les aspects de notre existence individuelle ou collective, nos contemplations pour le connaître, nos affections pour l’aimer et nos actions pour le servir».
«Plus tard, à ce Grand-Etre, premier objet du culte. Comte adjoignit la Terre qu’il appela le Grand Eétiche et l’Espace qu’il appela le Grand Milieu » et le culte dut s’adresser à cette Trinité positive.
Dans ce cadre, dont la bizarrerie, pournepas dire plus, est tout d’abord évidente, Auguste Comte plaçait des détails minutieux que gouvernait notamment sa théorie des nombres, que Stuart Mill a qualifiée de « pitoyable niaiserie » .
Il admet d’abord trois nombres sacrés, les trois premiers : i 2 et 3, « parmi lesquels i repré-
sente toute systématisation, 2 distingue toujours la combinaison et 3 détinit partout la progression ». Il y ajoute ensuite les nombres premiers 5, 75II; etc., qui sont des « racinesuniverselles » ; ce qui explique « la prédilection spontanéequ’ils inspirent partout».
Les premiers de ces nombres premiers sont plusparticulièrement précieux ; ce sont les « doublement premieis » ; puis il y a les « triplement premiers »qui ont encore une dignité supérieure. Enfin 7 et 13 apparaissent prépondérants (après les nombres sacrés).
Cela posé et compris, « nous devons introduire dans tous les actes de la vie autant de nombres sacrés ou premiers que les circonstances le permettent. Comte demande 3 prières par jour ; il •fixe le nombre des sacrements à 7 ; il choisit, quand il écrit son testament, 13 exécuteurs testamentaires; il pense et il agit autant qu’il le peut pari, 2, 3, 7 et 13 ». Il ne se permet que des phrases de 2 lignes de manuscrit et de 5 lignes d’imprimé et des alinéas de 7 phrases.
Il exige l’application de ces règles pour toutes les compositions et voudrait des poèmes comprenant 3 chants d’introduction , 7 chants pour le corps du sujet, 3 chants pour la conclusion ; ce qui fait en tout 13 chants et rien que des nombres premiers.
Dans cette conception du culte de Clotilde de Vaux, de la religion de l’Humanité et de la théorie des nombres n’ai-je pas le droit, sans discuter davantage, de trouver un quatrième stigmate de la demifolie, qu’il s’agit maintenant de caractériser définitivement et synthétiquement en concluant.
Vous êtes peut-être tentés de conclure de tout ce qui précède, comme Caroline Massin concluait devant le Tribunal civil de la Seine, qu’Auguste Comte est mort fou et a été fou toute sa vie ^
Je ne crois pas cette conclusion logique.* Comme les juges du Tribunal de Paris et comme Georges Dumas, je conclus que, si (ce qui n’est pas discutable) Auguste Comte a été fou en 1826 et à deux ou trois autres reprises à la suite, en dehors de ces périodes bien définies, il n’était pas atteint d’aliénation mentale, notamment pendant qu’il écrivait les livres qui l’ont immortalisé.
Mais cela veut-il dire que dans ces mêmes périodes il n’était pas psychiquement malade, qu’il n’avait aucune maladie psychique, qu’il était bien portant au point de vue psychique?
Je ne le crois pas ; et ici, je me sépare complètement de Georges Dumas, à qui j’ai cependant emprunté toute la documentation de cette conférence — tant il est vrai que, par l’analyse critique des mêmes faits, deux médecins (car Georges Dumas est docteur en médecine en même temps que professeur de psychologie à la Sorbonne) deux médecins peuvent parfois aboutir, sur un même point, à un avis différent, — Ceci est connu depuis les temps d’Hippocrate et de Galien
Dans toutes les manifestations, que j’ai résumées plus haut, de la vie normale d’Auguste Comte, il y a deux caractères constants qui signent la nature maladive des phénomènes : c’est d’une part le déséquilibre, la désharmonie, l’illogisme, et, c’est d’autre part, l’inconscience, chez le sujet, de cet illogisme et de ce désé quilibre.
J’ai déjà montré ces caractères dans l’idée que Comte se fait de la famille, de la femme, de l’épouse et de la mère. Le philosophe n’a aucune conscience de l’énormité de sa situation familiale ; Caroline Massin et Clotilde de Vaux représentent les deux types de son idéal féminin : la conception est aussi maladive dans un cas que dans l’autre II méconnaît toute sa vie, la haute valeur de sa mère jusqu’au jour où il lui décerne le titre d’ange gardien en même temps qu’à sa domestique.
Pour son orgueil la même démonstration est également facile ; Comte a une très fausse idée de soi . S’il n’était orgueilleux que de ses doctrines philosophiques, de sa grande œuvre de sociologie basée sur la science, on comprendrait quelques bouffées d’une personnalité un peu exagérée. Mais les réactions d’Auguste Comte sur l’idée qu’il a de soi ne sont pas l’exagération d’un sentiment vrai et justifié, elles sont l’expression d’une perturbation maladive de ce sentiment.
C’est une idée folle de se regarder comme le grand prêtre de l’humanité, de fixer à trente-trois ans la date de la régénération univers- lie de la terre par le positivisme... Ce n’est plus là l’exagération de l’orgueil normal et physiologique ; c’est un phénomène pathologique ; c’est une maladie de l’orgueil.
Enfin les idées religieuses et le mysticisme de Comte sont également maladifs, illogiques et déséquilibrés.
Je ne considère pas comme maladif le fait de vouloir fonder une religion ; mais je déclare maladif le fait de vouloir ériger en religion nouvelle ce pastiche de la religion catholique, dans lequel tout ce qui est acceptable est ancien et imité et dans lequel tout ce qui est nouveau est absurde.
Pour mieux dire, la religion d’Auguste Comte
n’est qu’un amas d’absurdités, mal dissimulées derrière les vieux noms delà religion catholique.
l.a question des rapports de la science et de la religion peut être résolue de diverses manières et j’ai un profond respect pour toutes les solutions autres que celle des catholiques. Mais encore faut-il que dans ces solutions il y ait du bon sens et de la logique.
Ainsi je comprendrais Auguste Comte, pénétré du désir de remplacer tout, même la religion, par la science ; combattant toutes les religions et essayant de mettre à leur place la science positive. C’était là la seule conclusion logique des doctrines d’Auguste Comte.
Mais, au lieu de développer logiquement cette idée. Comte veut édifier une nouvelle religion, qui remplacera les autres, alors que sa doctrine aboutit à les supprimer toutes et il construit un monstre qui n’a de religion que le nom ; il parodie les anges gardiens et les fait créer par l’homme qui les choisit à son gré ; il admet un Dieu dont il n’affirme même pas l’existence en dehors de nous ; à ce Grand Etre il associe la Terre et l’Espace, caricaturant encore la sainte Trinité des chétiens .
Tout est à l’avenant dans cette conception religieuse de Ccwnte, qui serait grotesque et risible, si le ridicule en religion n’était pas plutôt toujours pénible et attristant.
La science étant la seule base, reconnue par Comte, de toutes nos connaissances et la science étant par définition impuissante à rien édifier de religieux, notre philosophe construit un édifice pseudoreligieux, qui n’a aucune base, aucun fondement et par suite aucune logique, aucune vraisemblance, qui est l’œuvre de l’imagination pauvre d’un malade, d’un demifou (pour ne pas dire plus.)
Là est, à mon sens, l’erreur de ceux qui, comme Brunetière, se sont laissés prendre par ce mot « religion » et ont vu dans Auguste Comte un défenseur, un restaurateur de l’idée religieuse après la Révolution, alors qu’il est non seulement areligieux, mais absolument antireligieux. On peut même dire qu’il est, contre l’idée religieuse en général, un adversaire infiniment plus redoutable que les philosophes du xviii® siecle, dont il a semblé vouloir corriger et réparer l’œuvre néfaste.
Ici je suis obligé, Messieurs, d’ouvrir une parenthèse.
Ma conférence était écrite toute entière, quand ont paru, dans VEclair (i), des articles, qui.
(1) x4.bbé Raoul Pradal. U Eclair de Montpellier, 18 et 20 juin 1911. Voir, sur ce sujet, dans le même journal, des articles de Charles Ponsonailhe (4 juin 1911) et de Félicien Pascal (14 juin 1911).
sous des signatures très autorisées, défendent une doctrine bien différente de celle que je développe devant vous et prouvent que beaucoup d’excellents catholiques persistent à voir, dans Auguste Comte, non un ennemi et un détracteur, mais un ami et un apologiste de notre religion .
La lecture de ces articles a fait naître en moi la terreur d’être pour vous, ce soir, un sujet de scandale. Je me suis vu compromettant, par mes hérésies, l’orthodoxie du Cercle Montalembert et remerciant ainsi, de cette horrible manière, M. l’abbé Tixeron de son aimable hospitalité.
Pour conjurer ce danger et diminuer mes remords, je me suis alors décidé, non à changer le texte et les conclusions de ma conférence (j’avoue que je n’en ai pas eu le courage) ; mais à intercaler ici et à vous lire (ce que je ne voulais pas faire avant les articles de V Eclair) une lettre que notre illustre et saint Evêque m’a fait l’honneur de m’écrire dès qu’il a su mon désir de vous parler ce soir (i)
Me voilà donc, Messieurs, une fois de plus, sauvé du bûcher par une autorité qu’aucun de
( Ij C’est la lettre, qui est eu t(Me de la présente bro eliiire.
nous ne discute, que nous respectons tous autant que nous l’aimons, par Monseigneur de Cabrières, qui non seulement m’a permis, mais m’a demandé de publier sa lettre avec ma conférence.
Je ferme la parenthèse, après avoir souligné que Monseigneur ne connaissait, quand il a écrit cette lettre, que la thèse à développer devant vous et non le texte même de cette conférence, dont je reste seul responsable, ne voulant pas me montrer, au moins ce soir, atteint de cette maladie du siècle qu’Emile Faguet vient de stigmatiser si brillamment sous le nom d’« horreur des responsabilités », corollaire et aboutissantdu «culte de l’incompétence».
Donc, et je reprends ici le texte primitif de ma conférence, ce qu’on appelle la religion d’Auguste Comte n’a rien d’une religion ; c’est le rêve d’un malade, illogique et inconscient de son illomsme.
Auguste Comte a bien contribué vraiment à commencer et à orienter l’œuvre de reconstruction sociale, nécessaire au lendemain de la Révolution. Oui, on peut bien représenter l’œuvre de Comte, comme l’a fait Injalbert, par la sagesse ou plutôt la science conduisant rhumanité^ non vers la famille (que notre philosophe n’a pas comprise ni connue), mais vers le bonheur social. Voilà l’œuvre d’Auguste Comte, le produit de
sa haute intelligence et de son génie philosophique.
Mais sa religion ne fait pas partie de cette grande œuvre ; sa religion est, comme son orgueil et comme son union avec Caroline Massin, un symptôme de la maladie dont il était atteint et qui était, non la manifestation, mais la rançon de son génie.
Donc, en dernière analyse, je peux dire que Comte a eu des accès de folie et que, dans Tin. tervalle de ces accès, toute sa vie, il a été un malade. Auguste Comte a étéun/o^i intermittent et un demifou constant.
De cette proposition je me permettrai, en finissant de tirer encore deux conclusions.
D’abord cette histoire clinique de l’illustre malade est une nouvelle et éclatante preuve de l’existence des demifous, existence dont beaucoup de médecins s’obstinent à douter.
Sil’on admetla division de l’humanité en deux catégories, les fous et les bien portants, Auguste Comte ne peut être scientifiquement placé dans aucun des deux groupes, il n’a pas été fou toute sa vie, comme le voulait Caroline Massin, il n’a même pas été fou depuis 1845 jusqu’à sa mort, comme le voulait Littré. Ceci, Georges Dumas l’a péremptoirement démontré ; mais, d’autre part, en dehors des périodes de folie, Auguste
Comte n’était pas bien portant, il a été toute sa vie un déséquilibré hypomoral, orgueilleux et mystique ; ce que Ton appelle, en clinique mentale, un dégénéré.
L’histoire d’Auguste Comte est donc une merveilleuse preuve de l’existence des demifous avec cette caractéristique clinique, qui est si fréquente chez ces malades: chez lui, coexistent la dégénérescence psychique et la supériorité intellectuelle. Comte était bien vraiment un dégénéré supérieur, un demifou de génie.
Dès lors, et ceci est ma seconde conclusion’ on voit combien cette étude médicale contribue à l’apologétique, ou tout au moins à la juste critique de l’illustre philosophe, combien elle le grandit, en élaguant de sa vie, sous couleur de symptômes morbides, tout ce qui la ternissait et l’enlaidissait.
Mon étude, commencée et conduite sans préjugé et sans but préconçu, débarrasse la mémoire et la personnalité d’Auguste Comte de toutes ces scories qui les salissaient et empêchaient de voir aussi nettement le brillant joyau de ses doctrines philosophiques.
En classant ainsi dans les symptômes de la demifolie, c’est-à-dire dans les tares pathologiques dont Auguste Comte n’est pas responsable, tous ces tristes épisodes de sa vie, je
rends plus faciles et plus équitables la discussion et l’appréciation de l’œuvre pour laquelle sa ville natale s’apprête à le glorifier: son œuvre de philosophie scientifique
Je ne veux pas rechercher si sa maladie n’a pas influé aussi sur certaines de ces doctrines philosophiques elles-mêmes: ceci n’appartient pas à mon sujet de ce soir, et du reste j’ai discuté ailleurs les doctrines philosophiques d’Auguste Comte et on sait que nous ne comprenons pas de la même manière les limites de la biologie. Ce n’est pas le moment de revenir sur ces idées.
Me cantonnant, ce soir, dans mon rôle de médecin, j’ai voulu uniquement faire une préface au discours que prononcera demain le professeur Foucault; j’ai voulu alléger de ses tares morbides le grand philosophe dont on peut discuter les doctrines, mais qu’il ne faut pas rendre responsable de ses rêves de malade.
Je vous remercie. Messieurs du Cercle Montalembert, de m’avoir permis de venir chez vous mettre toutes ces choses au point et donner ainsi sa véritable signification à la cérémonie de demain.
Demain, nous pourrons tous, quelle que soit notre opinion sur le fond des doctrines philo-
sophiques d’Auguste Comte, nous pourrons, au moment où l’on dévoilera la belle œuvre d’Injalbert, nous incliner, tous, respectueusement, pleins de compassion pour ce demifou, irrespon sable de ses insanités morbides, et pleins d’admiration pour le philosophe montpelliérain, qui, ébloui par les magnifiques progrès de la science positive, en a peut-être méconnu les limites infranchissables, mais qui a consacré toute sa vie à réaliser la haute et grande pensée de sa jeunesse : rénover la société par la science et faire de la science l’instrument de la marche indéfiniment ascendante de l'Humanité vers le bonheur social universel!
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