Un Démoniaque. Espagnes. Histoires du bord de l'eau
11 vient de mourir à Paris, dans un. petit hôtel de l'autre côté de l'eau, une personnalité assez curieuse, bien connue des marchands de médailles et des lapidaires du quartier du Panthéon : Monsieur de Burdhe. (Je change à dessein la consonnance du nom et bien inutilement peut-être, car tous ceux qui ont approché l'étrange individu, dont je parle, l'ont forcément remarqué et le reconnaîtront sûrement"!. M. de Burdhe habita pen-
UN DEjMONIAQUE
dant vingt ans, seul avec un vieux valet de chambre, l'aile gauche d'un ancien hôtel Louis XVI de la rue..., que le percement du boulevard Raspail a depuis peu fait disparaître. C'était un assez vaste et beau corps de logis à deux étages seulement, surélevé d'un perron de cinq marches et se délabrant doucement entre une cour moisie, une cour aux pavés envahis par les herbes et veloutés de mousse, et un petit jardin trempé d'ombre, planté de châtaigniers séculaires, profond et froid comme un puits; un jardin sans air et sans soleil où de Burdhe trouvait le moyen de faire fleurir les plus beaux iris du monde, depuis les iris blancs aux pétales de soie molle et de nacre jusqu'aux iris noirs de Suse, pareils à d'énormes chauves-souris de crêpe soudain figées dans l'éclosion d'une fleur.
La famille de Sainte-Radegonde, retirée depuis dix ans en province, avait abandonné la vieille demeure familiale à ce cousin éloigné, qui d'ailleurs ne l'habitait que cinq à six mois
par an, de Biirdhe passant depuis longtemps SCS hivers en Orient, soit à Smyrne, soit au Caire ou sur les bords du Nil pour lesquels il avouait une grande prédilection. Il quittait Paris régulièrement tin novembre, et le vieil hôtel aujourd'hui disparu ne rouvrait les Persiennes de ses hautes portes-fenêtres que dans les premiers jours d'avril. De Burdhe sortait peu, suivait à peine les deu.x ou trois grandes rares premières qui révolutionnent Paris chaque printemps ; mais, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme, était signalé dans un établissement de plaisir, comme l'Olympia ou les Folies-Bergère, il arrivait parfois à de Burdhe d'y fréquenter toute une semaine, et cette étrange insistance n'était pas un de mes moindres étonnements; puis il replongeait tout à coup dans la retraite, le silence, et, si je le rencontrais et cela à de longs intervalles, ce n'était plus que chez les antiquaires des quais, les marchands de pierres rares des rues de Lille
et de rUniversiié ou les numismates de la rue Bonaparte, alors attablé, la loupe à la mainetsingulièrementattentif, devant quelque intaille du xvi'' siècle ou quelque camée obscène de collection.
Il possédait lui-même dans le mystérieux hôtel des Sainte-Radegonde tout un musée secret sur pierres dures, célèbre parmi les amateurs et les marchands ; mais il ne m'admit jamais à contempler ses richesses et ne me fit que les honneurs de ses fabuleux plants d'iris, dont il avait rapporté d'Orient des variétés inconnues, aux fleurs tout à fait monstrueuses, déroutantes de formes et de nuances et plus semblables à des orchidées maudites qu'à d'honnêtes plantes d'horticulteur.
D'ailleurs tout était étrange et inquiétant dans cet homme ; sa pâleur, ses cheveux teints au henné comme ceux d'un Oriental, la souplesse presque féline de son corps mouvant, tout en lui, jusqu'à ses quarante ans demeurés prodigieusement jeunes malgré la fatigue
évidente de ses traits, tout angoissait comme une énigme dans ce mystérieux de Burdhe; et les passants se retournaient instinctivement dans la rue sur ce souple et svelte inconnu à la face si lasse et au regard si pâle, si paiement bleu et d'une dureté de piOrre dure.
ils luisaient, ces yeux, tour à tour d'acier et de lapis entre des cils qu'on eût dit gouaches de kohl, et avaient, en fixant, une insistance qui déconcertait. C'était un être à la fois répulsif et attirant; la douceur fondante de ses très petites mains toujours glacées glissait entre les doigts comme une fuite de couleuvre, et c'était une très particulière impression de malaise que cette étreinte insaisissable et pourtant caressante de doigts fluides et froids. 11 parlait peu de lui, absolument muet sur l'emploi de son temps et de ses soirées, n'affichait pas de maîtresse, vivait sans amis et ne recevait qui que ce soit. Ses seules relations étaient des marchands et des collée-
tionneurs comme lui. Un profond mystère épaissi à plaisir enveloppait sa vie, et en dehors des conversations d'art et de littérature qu'il aim-ait passionnément, mais avec un goût presque exclusif pour le fantasque et le bizarre, une admiration maladive pour Edgar Poe, Swinburne et Thomas de Quincey, il n'ouvrait jamais la bouche que pour se plaindre d'étranges lassitudes, d'inexplicables fatigues qui le terrassaient tout à coup et, au moment de sortir, le forçaient à s'étendre et à demeurer pendant de longues heures inerte et les membres comme dénoués, vaincu par il ne savait quel torpide sommeil dont il s'éveillait anéanti. Il lui arrivait parfois de dormir quarante heures en deux jours; il s'éveillait juste aux heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait presque aussitôt dans cette invincible torpeur. 11 en conservait une sorte d'effroi, flairant en cet engourdissement anormal une lésion du cerveau, une dépression nerveuse, en somme un
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danger. H avait bien consulté, mais aucun traitement n'avait eu raison de ces somnolences, de ces léthargies morbides ; il les attribuait à l'usage de l'opium dont il avait pris l'habitude en Orient; il s'en était défait à la longue, mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours et, après bien des années, il charriait encore dans ses veines la pesante ivresse des fumeurs de kief : d'où sans doute ses yeux d'acier bleui et cette immuable pâleur.
Il avait, dit-on, rapporté de cet Orient funeste, des souks de Tunis et des caravansérails de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de tapis précieux et d'armes rares; mais je ne fus jamais admis à contempler ces merveilles, et les quelques fois où j'allai chez lui, il me re^ut dans une sorte de petit parloir très élevé de plafond et tout en boiseries blanches, où des estampes de Debucourt et deux ou trois eaux -fortes licencieuses semblaient éterniser l'atmosphère
sèchement libertine, si froidement frivole, du siècle dernier.
Ce bizarre intérieur d'orientaliste et d'antiquaire, je ne devais en pénétrer le mystère que bien des années plus tard, dix-huit mois après la démolition du vieil hôtel familial, quand de Burdhe exproprié vint se loger aux environs du Champ-de-xMars, dans cette morne alors et maintenant bruyante avenue de La Bourdonnais, toute blanche de bâtisses et de maisons de rapport. Il avait trouvé là au fond d'un jardinet, dans des conditions analogues à celles de Thôtel Sainte- Radegonde, un petit pavillon depuis longtemps sans locataire et dont l'aspect d'abandon l'avait presque aussitôt séduit. C'était un petit bâtiment datant de mil hui: cent quarante, d'un mauvais style Louis XV, aux toits guillochés de lucarnes et dont les guirlandes de plâtre s'effritaient dans un petit jardin de banlieue où ne poussaient que des tournesols ; à l'entour cent mètres de palissades et de ter-
rains vagues. C'est cette solitude qui l'avait décidé.
Il déménagea .en plein été, profitant de Paris vide pour transporter en toute tranquillité son curieux mobilier. En octobre, à mon retour d'Allemagne, je le trouvai installé, mais la porte du nouveau logis ne s'ouvrit pas davantage que celle du précédent. De Burdhe, au contraire, me parut plus fermé, plus obstinément silencieux que jamais. Il avait remplacé son vieux valet de chambre par une espèce de grand séminariste à la face dolente et d'allure équivoque, avec des petits yeux mobiles et virants de voyou parisien ; des plants d'iris mal venus remplaçaient maintenant les tournesols, et deux chimères de faïence craquelée d'un vert délavé et bleuâtre veillaient au bas du perron ; c'étaient là les seuls changements aperçus du dehors. De Burdhe combattait maintenant ses terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables marches forcées prolongées très
tard dans la nuit par les avenues ou le long des quais de ce quartier solitaire ; j'avais vainement évoqué devant lui le danger de ces promenades nocturnes : « J'en ai bien vu d'autres en Orient, — répondait-il avec un haussement d'épaules ; — il ne peut m'arriver rien à moi, rien ; et puis j'aime les aspects de coupe-gorge, le sinistre moderne de ces larges avenues. » Et c'était, avec un petit pétillement dans les yeux, une description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un angle de rue suspecte ou d'un fiacre immobile arrêté sur la berge et se reflétant dans l'eau ; mais il s'arrêtait tout à coup comme en ayant trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses soudains silences. Ce de Burdhe aimait passionnément la nuit. Est-ce dans une de ces périlleuses sorties que de Burdhe fut victime de quelque agression de rôdeur ? La complicité de son nouveau domestique ouvrit-elle au contraire le pavillon de l'avenue de La Bourdonnais à d'anonvmes
assassins ? Mais le mystère equi enveloppa toute sa vie se fit encore plus dense autour de sa mort. Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et l'au delà ; et le matin de décembre où cette mauvaise face de sacristain, que je ne pouvais souffrir, se présenta toute bouleversée chez moi pour m'annoncer qu'î7 était arrivé quelque chose à Monsieur et me supplier de venir de suite, j'eus l'immédiat pressentiment que j'allais pénétrer dans quelque chose d'affreux. Le temps de sauter à bas de mon lit, j'étais vêtu, je suivais cet homme.
Nul désordre dans les deux pièces que nous traversâmes d'abord. C'était, cette fois, tendu d'un papier anglais de chez Morice, le même froid parloir que dans l'hôtel Sainte-Radegonde ; puis, une salle à manger aux murs peints à la colle, uniquement décorée de grands paons de faïence. La troisième pièce méritait attention, le domestique s'était arrêté au seuil ; une vieille tapisserie
Louis XIV en faisait le tour : c'étaient, dans un jardin de colonnades et de terrasses, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses aux tuniques astragalées d'alors, mais une étrange décoloration avait noirci ks visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes, si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à visages de nègres qui vous fixaient de leurs yeux blancs. Un lit très bas, très large, étalait presque à ras de terre ses courtines de soie mauve ramagée de fleurs d'or, un monstrueux Bouddha veillait au pied ; une haute psyché Empire le reflétait. Le lit n'était point défait, et dans l'air épaissi d'encens et de benjoin une veilleuse turque brûlait. Le domestique silencieux soulevait une portière.
Là, dans un réduit tout tendu de soieries d'Orient, sur un écroulement de coussins, de Burdhe déjà raidi gisait ; il était en tenue de soirée, un énorme iris blanc marquait sa
boutonnière ; il était tombé en arrière, les genoux plus haut que le buste, et sa tète exsangue, aux narines déjà pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et pourtant les vêtements n'étaient point fripés ; à peine le plastron de la chemise était-il entr'ouvert. Une de ses mains crispées étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une goutte de sang : seulement, au cou, à la place où la chair est plus douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.
Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus tenace et plus fort ; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de santal, un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir. Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée la mort avait-elle surpris de Burdhe ? Une
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énorme gerbe d'iris noirs et d'anthuriums se dressait, hostile, tiors d'un vase d'argent, et sur une sorte de petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de ciboires, se dressait une étrange statuette, une espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir; elle était absolument nue. Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières ; mais entre les cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe, ricanait, menaçante, une petite tête de mort.
Ur le hasard voulut que le testament de de Burdhe me laissât l'ameublement de sa chambre à coucher, y compris les tentures et tous les bibelots du petit oratoire où son inattendu cadavre, correct, en habit noir et la boutonnière fleurie d'un énorme iris blanc, m'avait naguère épouvanté. Me souciant peu d'introduire chez moi les tapisseries et les meubles plus ou moins maléficiés d'un pareil gite, j'envoyais le tout à l'Hôtel des Ventes, réservant seulement le Bouddha de la chambre, le petit autel hindou et l'idole androgyne de la pièce voisine au collectionneur et marchand Arthur Wing, accouru presque aussitôt chez
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moi; mais dans les allées et venues du déménagement un manuscrit me tombait entre les mains, manuscrit entièrement écrit par de Burdhe, quoique de diverses écritures.
Quelque obscures que soient ces révélations, peut-être éclaireront-elles d'un jour nouveau cette impressionnante et trouble figure de Burdhe. Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates, mais en supprimant forcément quelques-unes d'une écriture trop hardie pour pouvoir être imprimées.
D'abord sur le premier feuillet, cette citation tronquée de Swinburne :
« 11 y a une fiévreuse faim dans mes veines. — Le péché ! Est-ce un péché quand les âmes des hommes sont jetées dans le gouffre ? Cependant j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât sous les pieds chaussés de feu de la luxure.
« Oh ! le triste enfer où toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui jamais ne finit ! »
UN nÉMONIAOUE IÇ
// .ïrn7 i8-j$. — L'obscénité des narines et des bouches, l'ignominieuse cupidité des sourires de femmes rencontrées dans la rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène de bétes fauves, prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre ! J'en souffrais déjà enfant, quand, descendant par hasard à l'office, je surprenais sans les comprendre les propos des domestiques déchirant les miens à belles dents.
Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts, ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, comme celte foule sensuelle et meurtrière, la fouie des émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait il y a cent ans : A la lanterne ! comme elle vocifère aujourd'hui : A Feau! à Veau !
]o octobre i8y). — Il n'y a de vraiment beau que les visages des statues; leur immobilité est autrement vivante que la grimace de nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle intensité de regard dans leurs yeux vides!
J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de ïAnlinous me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi ! Un moment j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.
24 février iSyy. — J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble : j'ai été intriguer près d'un journaliste, que je connais à peine, pour pouvoir assister à une exécution, et pourtant le sang me répugne, et chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à côté, je défaille presque et je vais me trouver mal.
Pitzer m'a promis une carte. Non décidément, je n'irai pas à cette exécution.
10 mai iSjj. — Je viens de voir la plus belle collection de pierres dures. Quelle pureté de profils, et quelle suavité de lignes et d'attitudes dans les moindres camées ! Les Grecs ont plus de grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le caractère de la divinité, mais les intailles romaines ont je ne sais quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une tête adolescentecouronnéedelauriers. quelque jeune César, à l'expression exténuée et jouisseuse, à la fois désirante et lasse, dont je vais rêver pendant bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux vivre et je ne fais que rêver.
11 juillet i8j8. — On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces
nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens avatars oubliés? miis j'ai absolument croisé ce soir dans le remous de la foule excitée et suante des masques d'affranchis bithyniens et de courtisanes delà décadence.
Il se dégageait ce soir de cette grouillante esplanade des Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de fritures, les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménageries, de fauves effluves d'une fête sous Néron.
25 novembre, même année. — Le regard morne et si lointain de V Antinous, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du camée romain, je viens de les retrouver, et cela dans un pastel plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande si cet étrange regard, j'étais sûr qu'elle le reproduisît.
Et cependant moins que rien, ces deux ou trois crayons de pastel écrasés autoui de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines dilatées, sous une lourde couronne de violettes tressées, avec au coin de l'oreille un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur cadavéreuse et triste, mais sous les paupières à peine soulevées luit et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une âoie inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure !
Je donnerais tout pour trouver ce regard.
ig décembre, même année. — « Dort-elle ou veille-t-elle ? car son cou, baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri palpite et s'efface ; douce et mordue doucement, plus belle pour une tache. » — L.1US Veneris (Swinburne).
Oh! cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et l'abandon presque pareil
à la mort, le calme de ce corps anéanti de plaisir ! Comme elle m'attirait, cette tache. J'aurais voulu y appliquer mes lèvres et sucer lentement toute Tâme de cette femme et cela jusqu'au sang, et puis ce pouls régulier m'énervait ; le souffle de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée m'obsédaient comme le tic tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment où mes mains crispées allaient étreindre la dormeuse à la gorge et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus ; je me suis levé, une sueur froide aux tempes, je me suis senti pendant dix secondes une âme d'assassin, et puis il sortait de ses lèvres une petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains l'exhalent en dormant,
0 les saints de la Thébaïde, que de coupables nudités doucement entr'ouvertes venaient tenter la nuit dans le mirage des sables ! 0 ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres frôleurs laissaient des sillages
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d'aromates et d'encens, et c'étaient pourtant de mauvais esprits !
10 janvier i88i. — Il y a en moi un fonds de cruauté qui m'effraie ; il dort pendant des mois, des années, tout à coup il s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante de moi-même. Ce chien tantôt, dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas de suite accouru à mon appel. La pauvre bète était là, l'échiné rampante, rasant presque terre, ses grands yeux humains attachés sur moi, et ses hurlements lamentables. Ils auraient attendri un boucher ! Mais comme une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je voulais frapper : chaque frémissement de cette chair pantelante me communiquait je ne sais quelle ardeur sauvage. On avait fait cercle autour de moi et je ne me suis arrêté que par respect humain.
Après, j'ai eu honte... Je me souviens qu'en-
fant j'aimais à torturer les bêtes ; et l'histoire des deux tourterelles qu'on m'avait mises une fois entre les mains pour me distraire, et qu'instinctivement, inconsciemment, j'ai serrées jusqu'à les étouffer, je ne l'ai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.
La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de destruction et j'ai souvent des idées de meurtre dans l'amour.
Y aurait-il en moi un être double ?
28 février. — Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec cette persistance ? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus simple pourtant, en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux masques ? Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en soutane, traînant dans le ruisseau la dignité du prêtre, sûrement quelque
voyou. Il n'y avait pas à s'y méprendre par cette nuit de mardi-gras, et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches saillant sous le drap de la tunique, l'eiïronté maquillage de cette face de fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout jusqu'à l'air béat et le sourire oblique de ce camelot en robe et en rabat. Mais dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à la porte de cet hôtel meublé, la silhouette de ces deux masques devenait dangereuse, inquiétante ; l'heure était louche aussi, près de minuit et demi. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de rencontre ? Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée qu'imposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce pseudo-curé.
/j mars. — Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque.
L'énigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au bord d'un gouffre ; et
dans la cohue des bals de l'Opéra, comme dans le promenoir bruyant et triste des Élysées-Montmartre et des Folies, les yeux entrevus par les trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une fièvre d'inconnu. Cela tient de l'aléa du jeu et de la furie de la chasse ; il me semble toujours que sous ces masque-s luisent et me regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard lointain de V Antinous.
21 novembre. — Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une vision : un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible s'est manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'avis de mon médecin, fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue saine : ellk m'est apparue.
Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, mon livre devant moi ; donc je ne dormais pas.
C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon lit, légèrement renversée en arrière, et comme flottante dans la chambre, car ses pieds ne touchaient pas le sol ; elle paraissait dormir.
Les paupières baissées, les lèvres entr'puvertes, sa nudité s'offrait abandonnée et chaste, ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa tête extasiée en effilant la cambrure du torse, ponctué de rouille aux aisselles.
Sa chair avait des transparences de jade, c'était une vision délirante ; mais de son front diadème d'émeraudes voltigeait et coulait un voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et s'enroulait aux hanches pour se nouer, comme un lien, autour des deux chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition.
Et j'aurais voulu connaître le regard caché sous ces paupières closes. Un secret pressentiment me disait que cette nudité léthargique possédait l'énigme de mon mal et de ma guérison ; cette figure en extase de morte amoureuse était la vivante incarnation de mon secret. Quelques mots (car fut-ce bien elle qui les prononça) frémirent à mon oreille ; Astarté, Acte, Alexandrie, et la figure s'évanouit.
Astarté, le nom de la Vénus syrienne ; Acte, celui d'une affranchie ; Alexandrie, la ville des Ptolémée, des courtisanes et des philosophes ; Astarté, le nom d'un démon aussi.
i"'' décembre. — Je pars demain pour l'Egypte.
Ici finissait le premier cahier du manuscrit.
J'ai connu Magdeleine et Marthe en Galilée;
Je saigne dans Pétrone et ris dans Apulée,
Je suis le souffle ardent des lointains siècles d'or.
Je flotte dans les plis des robes et des chapes, Je dine au lit des rois et soupe chez les papes lit je vis dans ton cœur et dans d'autres encor.
Astarté, Acte, Alexandrie ! Il y a dix ans que ces trois noms ont frémi àmonoreillle, et depuis dix ans je cours et parcours l'Orient, obsédé, à la recherche de la délirante vision d'une inoubliable nuit.
Et dans les rues montantes de la Kasbah pas plus qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur ensoleillé des souks
de Tunis pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages du Nil, nulle part je n'ai rencontré les liquides yeux d'émeraude dont la lointaine et captivante promesse m'a fait tout abandonner, pays, famille, les êtres chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les affections ; et partout, dans les ruelles assourdissantes de Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne, l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté m'a partout déçu, m'a partout trompé, m'a partout menti.
Elle ne m'est plus jamais apparue.
Les ai-je pourtant assez souvent stiivies, les femmes empaquetées de soieries et de voiles de son brûlant pays ! Femmes arabes ou mauresques se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles descendaient, trébuchantes, les marches des ruelles baignées d'ombre, ai-je assez longtemps interrogé sous le haïck leurs longs yeux d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillé
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dekoih, implorants comme ceux des gazelleg, mais, quand on les regarde bien, brillants et ckirs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vide:? et froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de lapis et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, n'a tenu la promesse de la déesse. Ni Ouled-Naïl ni même ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux d'Orient n'a su m'olTrir le terrible et doux regard d'aigue-marine que la vision m'avait promis.
Astarté, Acte, Alexandrie !
Cet introuvable et morbide regard, s'il n'existe pas, pourquoi luisait-il si étrangement sous les paupières de plâtre de l'Antinous, pourquoi souriait-il, si désespérément impérieux et las, dans l'intaille verte de cette bague ? et cette peintresse, qui l'a si bien saisi dans ce pastel de femme voilée, où l'avait-elle rencontré ou rêvé, ce regard, pour que je l'aie immédiatement reconnu ?
Et la somnolente figure qui me chuchota les trois noms fatidiques : Astarté, Acte, Alexandrie, pourquoi laissait-elle filtrer cette lueur froide et verte de dessous ses paupières appesanties?
Oh ! ce regard, dont la vaine recherche m'exaspère et m'obsède, je suis sûr que je. l'eusse rencontré sous les empereurs de la décadence, dans la Rome des Néron et des Héliogabale, dans celle de Tibère aussi ! regard de gladiateur ou de patricienne Vestale, dernière appel de vierge livrée aux bêtes ou prière de hiérophante d'Asie venu avec Sœmia dans la ville des Césars, avec quelle frénésie j'aurais aimé, puis étranglé de mes propres mainsl'être adoré de luxure et de souffrance qui eût possédé ces yeux verts !
La volupté n'est peut-être bien que le sourire de la douleur? et la luxure alors? oui, l'horrible, c'est justement la chaude et féroce luxure qu'attise en moi l'exaspérée poursuite de ce fuyant regard. Il a tout flétri, tout
souillé en moi comme un virus et c'est de la houe qui coule maintenant dans mes veines. L'obscénité jaillit partout autour de moi, les objets, l'art même, tout à mes yeux devient obscène, prend un sens équivoque, ignoble, impose une idée basse et dégrade les sens et l'intellect en moi !
Ainsi ce Debucourt que j'achetais, il y a six ans, sur les quais, et qui représente dans les tonalités attendries et délicatement nuancées du peintre deux jeunes femmes serrées l'une contre l'autre et jouant avec une colombe,; pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des pensées obscènes? L'estampe en est assez connue pourtant, l'Oiseau ranimé, s'intitulct-elle. Poudrées, enveloppées dans les gazes et les linons flottants de l'époque, d'un coloris de chair adorable et d'une beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de grâce et de fraîcheur s'associent-elles dans mon idée au souvenir de la Reine et de M"'' de Lamballe?... et c'est la plus ignomi-
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nieuse calomnie de l'époque, les plus sales racontars du Père Duchêne, la boue même des clubs Jacobins qu'évoque à mes yeux cette estampe, et cela pour le geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant d'entre ses seins la colombe qui s'y est blottie, blancheur entre les blancheurs.
Et ce sont toutes les infamies débitées sur la liaison de Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse, qui assiègent alors ma mémoire; c'est comme une fièvre. Une frénésie de rut et de cruauté m'investit et, parmi les rumeurs grondantes d'une émeute populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un siècle, par une chaude journée d'orage, aux abords d'une prison. Une foule suante d'hommes en bonnets rouges, de portefaix à têtes de brutes, la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et m'étouffe; on vocifère, partout des yeux de haine. L'air est lourd, empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons, des bras nus agitent des
piques et avec un grand cri je vois soudain monter dans le ciel de plomb une tète coupée, une tète exsangue aux yeux éteints et fixes, que des hommes ivres se passent de mains en mains, soufflètentet baisent sur les lèvres. L'un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de lanières sanglantes, tout un nœud de viscères; il ricane, les lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde pareille aux poils frisés d'un sexe... et ce sont autour de la moustache postiche des propos ignobles, des gros rires outrageants; et la tète oscille au-dessus de la foule, brandie au bout d'une pique : la tête de la princesse de Lamballe que les septembriseurs viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard pour la porter à l'hôtel de Penlhièvre et de là au Temple sous les fenêtres de la Reine.
Et je me ressaisis révolte d'horreur.
D'ailleurs cette tête coupée m'est devenue une obsession. Maintenant j'en vois partout, partout des rictus de décapités, des dents froides
de guillotinés me raillent et me sollicitent : L'hallucination se précise surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes sinistres qui longent les fortifications et, comme j'aime mon mal en véritable malade, je sais où et comment faire naître la déséquilibrante et cruelle vision.
Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière du boulevard Bineau aux berges de Billancourt , les lentes promenades évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émane et monte facilement de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime, la floraison du mal! Comme cette province du rôdeur et de la pierreuse est bien celle du cauchemar moderne, et comme la décevante Astarté, celle qui se refuse si obstinément dans les villes enchantées de l'Orient, comme elle se livre complaisamment dans ses atours de goule au bord des terrains .vagues et des
guinguettes à l'abandon. Ouc rendroit soit la route de la Révolte, la plaine de iMalakoiï ou les carrières de glaise de .Montrouge, Astarté rit partout, dans les solitudes de Gennevilliers comme sur les bords empuantis de la Bièvre. Alors des petits murs des maraîchers, des bordures de planches des nourrisseurs , audessus des toits des hangars bleuis par la lune, les coupables têtes des suppliciés surgissent, têtes de Pierrots cravatés de rouge vif. On les dirait de plâtre, tant elles paraissent blêmes, blêmes oui, mais si gouailleusement prophétiques avec leurs lèvres bleues et leurs claires dents froides, têtes d'assassins ou d'anarchistes, les Gamahut, les Pelz et les LebiezaupresdesRavachol;et tous, avec leurs cheveux hérissés et pourtant si ras tondus sur la nuque, l'air de Jean-Baptiste du crime, car Salomé danse toujours devant le vieil llérode exténué de luxure et ne tient pas pour rien le lotus symbolique tendu vers le roi des mornes civilisations.
Astarté! quelle ironie et cjuel leurre. Avoir rêvé d'une déesse d'Asie, d'une affranchie presque impératrice de Rome et des amours monstrueuses et sacrées des sanctuaires abolis de l'Orient pour échouer dans les odeurs de vinasse et de sang d'un matin de la Roquette, un jour d'exécution.
Les yeux glauques et désirants de la femme voilée du pastel, j'ai cru les rencontrer un soir pourtant.
C'était à Constanline, dans la rue des Echelles, la rue des filles et de la prostitution qui dévale si raide au-dessus du Rummel!
De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de fumeurs de kief? Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre s'y déhanchaient, abominables, avec d'é-
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tranges creusements de reins. Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils se tordaient, invraisemblablement sveltes, dans des flottements de gaze et de tulle lamé d'or, comme en portent les femmes, secoués de temps en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout l'être, comme sous une décharge de pile électrique. Tout à coup un des danseurs s'immobilisait, tout raide avec un cri perçant de hyène, et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets : il venait de s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur Kabyle épuise de vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.
Ici finissait le second manuscrit. La suite tombait dans l'incohérence, dans la folie, dans
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un érotisme si fantasque et si maladii que la transcription du texte n'en devient plus possible ; le démoniaque tournait à la manie, l'anémie cérébrale devenait évidente, et à l'obscurité de la pensée correspondait la frénésie de l'écriture. Quelques citations pourtant.
Venise, octobre 1888. — J'ai cru rencontrer aujourd'hui l'implorant regard qui m'obsède, l'œil trouble et vert qui a fait de moi un misérable déséquilibré, un déclassé et un fou. C'était à l'hospice des vénériennes, dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de syphilitique. Elle se taisait immobile au milieu des chuchotements, à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt conva-
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lescentes ou moins malades se bousculant, en camisoles, autour d'une table encombrée de verroteries, de numéros et de cartons; toute la salle valide, avec l'animation de geste et de voix propre à la race, jouait à la lolcria. La malade à la pâleur de cire, elle seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais entre ses cils mi-clos une eau verte et pailletée d'or luisait, une eau dormante et triste et pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries qu'un instant j'y crus voir resplendir Texpression d'infinie lassitude et d'extase enivrée de ma première apparition.
Je me penchais curieusement sur le lit, la face s'était détendue, les yeux s'étaient fermés. " Un spasme comme elle en a souvent, disait le médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur aux ovaires, celle-là est condamnée. »
Le petit danseur phtisique du café de Cons-
tantine était condamné, lui aussi. Serais-je un amoureux d'agonies? effroyable et déroutant, cet invincible attrait vers ceux qui vont mourir.
Florence, février i8go.
La tcte douloureuse, ardente et maladive,
xV dans le morne attrait de sa grâce native
Le charme d'une vierge et d'un garçon pervers.
Favori de prélat ou savante Ophélie,
Son énigme est souffrance, enivrement, folie,
Et comme un philtre noir coule dans ses yeux verts.
Un philtre noir coulant dans des yeux verts, c'est là tout le regard que je cherche, ce sont aussi les yeux de la Primavera de Botticelli. Le poète inconnu qui a écrit ces vers sur cet album d'hôtel a bien compris, lui aussi, l'intensité de ces inoubliables yeux; ce devait être un possédé comme moi. Il est ainsi de par le monde de pauvres âmes désorbitées et pareilles, faites pour se comprendre et qui ne se rencontreront jamais.
Rome, avril iSgo. — J'aime ces fresques des Noces ALioh\indincs; ces attitudes de femmes drapées de voiles légers, comme des vapeurs, sont d'une volupté chaste, d'une grâce abandonnée tout à fait délicieuse, ce sont plus des enroulements d'étolTes que des vêtements. Une pudeur sensuelle, religieusement mystique, fait de ces corps penchés, voilés de mauve et de blanc, comme de grandes fleurs sacrées dont l'approche serait défendue. La vision d'Asie qui m'apparut un jour avait ces attitudes; l'être aux yeux verts dont je suis affolé, si je le trouve un jour, les aura sûrement, ces déhanchements harmonieux et fuyants.
Malheureusement tous les personnages de ces fresques ont les traits effacés et les regards éteints.
Je suis un amoureux de fantômes.
Paris, juin i8g2. — J'ai rencontré ce soir à la fête de Neuilly un marchand de programmes
qui avait de singulières dents de jeune chien.
Oui, plus j'y pense, c'était le sourire à la fois ironique et bestial du jeune faune dansant du Vatican.
Paris, août i<S()2. — Je n'irai décidément pas à ce rendez-vous pris chez Jeanne de Carceilles. Cette acrobate a les plus merveilleuses lignes de hanches et de jambes, mais la tête est vraiment trop celle d'une Sidonie de coiffeur.
Elle ressemble à Émilienne.
Comment ai-je pu m'éprendre, même dix minutes, de cette face de poupée si niaisement souriante, et puis cette bouche trop petite, ces yeux trop grands, ces joues trop roses et ces cheveux ridiculement blonds ?
J'en serai pour mes vingt-cinq louis, car miss Adda ne se dérange pas à moins; bah ! c'eût été payer trop cher un regret, que dis-je un regret, une nausée.
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J'aurais mieux fait d'aller à Bayreuth que de m'attarder cet été à Paris.
Marseille, avril iSgj. — Le rêve m'envahit, le rêve me possède, je ne suis plus qu'un dormeur éveillé, et pourtant cet hiver comme tous les autres hivers passés soit en Alger, au Caire ou à Tunis, Astarté m'a encore déçu, Astarté m'a encore menti.
Pourtant cet hiver j'ai bien cru... Oui, cette nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la Dahabieh enfin endormis, comme nous descendions lentement, oh! si lentement, le cours du lleuve aux eaux stagnantes et que l'immense paysage infiniment plat fuyait à perte de vue, à peine nuancé de cendre sur le bleu profond de la nuit, j'ai bien cru cette fois voir m'apparaître la déesse.
Déjà, depuis une heure, je regardais curieusement poindre et grandir à un coude encore lointain du Nil un étrange point noir, quelque entablement d'ancien temple ou peut-être tout
simplement une roche baignant ses assises dans l'eau.
La Dahabieh descendait lentement sans oscillation, comme dans un rêve, et lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles, l'ombre qui m'intriguait s'approchait et prenait forme et devenait (car elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit rose au profil effrité par les siècles. Tout dormait à bord d'un sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur de plomb ; et le mouvement de l'embarcation s'approchant sans bruit de la bête immobile m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx maintenant paraissait lumineux; comme une clarté vaporeuse émanait de sa croupe et dans le creux de son épaule un être s'y distinguait debout, la tête renversée et dormant.
C'était une forme jeune et svelte vêtue, comme les âniers fellahs, d'une mince gandoura bleue avec des anneaux d'or aux che-
villes, la forme adolescente d'un prince ou d'un esclave, car l'altitude de ce sommeil offert était à la fois royale et servile, royale de confiance, servile de complaisance et de savant abandon.
La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate d'une blancheur d'ivoire, mais au cou saignait comme une large entaille : une cicatrice ou une plaie ?- Quant à la face, je la devinais délicieuse rien qu'à l'ovale aminci du menton, mais, appuyée en arrière, elle baignait tout entière dans l'ombre.
Épouvanté, j'appelais à grands cris sans pouvoir réveiller personne à bord; équipage indigèneet gens de service anglais, tous étaient terrassés comme par un sommeil magique, ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx disparu, déjà loin.
Quand le lendemain je racontai mon aventure, il me fut répondu par le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé parles bandits arabes qui abondent dans ces parages.
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L'enfant tué, ils avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs, ironique et salutaire enseignement.
Puis, après tout, j'avais peut-être rêvé, on n'y attacha pas plus d'importance, je passai pour un visionnaire à mon bord, je rêve tant maintenant.
C'était la tin du manuscrit.
LA MARGHANDK DOL'BLIKS