L HOMME AU COMPLET MAUVE I I I
cette pâte rose qu'il a sur toute la gueule et son grand nez pincé, il ne me revînt guère. Je m'amène : la rue Mademoiselle, c'est au diable vert, là-bas dans Grenelle. Je m'étais fendue d'un sapin et me voilà dans une vilaine rue d'ouvriers, devant une maison toute drôle, sans concierge, toutes les persiennes closes. Mais c'est une maison, que je me dis. Je sonne quand même ; une espèce de vieux domestique, Tair d'un sacristain dans une longue redingote dechattemite, haut comme ma botte et vilain, vilain, m'ouvre avec une quasi révérence et m'dit : « C'est vous m'amzelle Irma, prenez donc la peine d'entrer, on vous attend ; » tout ça me semblait drôle, mais m'voilà grimpant tout de même dansun grand escalier toutdallé, comme on en voit dans les hôtels de province. On ouvre une porte et l'on m'pousse dans un.p'tit salon tout en soie rouge avec, tout partout sur les murs, des gravures épatantes, tu m'comprends, des indécences. Une portière se sou-
lève et v'ià mon homme qui s'amène, mais dans quel costume ! vrai, ça m'a fait un coup ! Tout en peluche mauve, pantalon et veston, sans gilet, en chemise de soie jaune, jabots de dentelle, collerette et tout, et pour plus de trente mille francs de diamants, broches de femme, épingles de cravates, araignées de pierreries fichées dans ses dentelles et sa gueule de curé toute rasée, toute molle au cold-cream et à la poudre, avec du rouge aux lèvres et les yeux faits comme les femmes du boulevard... » Mais à ce moment l'autre fille, ayant remarqué que j'écoutais, faisait signe à sa compagne, les confidences en demeuraient là et je songe toujours à l'homme au complet mauve.
Samedi, 17 décembre 1^93.
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