HAVRE DE SONGE
Pour Antonio de la Gandara.
Ville étrange où tout fuit, Danger, rêve et mirage.
J'ai l'horreur et l'adoration des foules : les villes populeuses exercent sur moi une espèce de fascination, mais je les aime anciennes, riches d'un passé d'aventures et d'histoire, savoureuses comme un fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues;
Il6 UN DÉMONIAQUE
j'aime entre toutes les villes maritimes, avec le mouvement de leur port, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette espèce de fanfare pour Vailleurs, les pays inconnus et les grèves lointaines clamée par les agrès, les voiles, les drisses et les mâtures de tant de navires en partance. Les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la gaieté de leurs instincts de mâles en bordée et de leurs yeux naïfs, ces yeux couleur d'eau et de rêve qu'on est tant surpris de trouver dans des faces rudes et tannées de forbans. Une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y déploie dans le décor sordide des rues de la basse prostitution de pittoresques loques de galériens et de corsaires; les filles y sont brutalement offertes avec quelque chose dans leur accoutrement misérable de lumineux, de criard et d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en font sous leur tignasse étoilée de clinquant autant d'éternelles poupées, toutes pareilles, comme