HAVRE DE SONGE IIÇ
Mardi soir, huit heures, sur la jetée.
Sur le môle bondé de promeneurs, entre le va-et-vient de figures obscures et l'immobilité de silhouettes confuses de femmes d'ouvriers et de calfals du port échouées sur les bancs, j'erro par la plus lumineuse et tiède soirée de cette inattendue fin d'été. Une lune de nacre se détache précise au-dessus de Sainte-Adresse; à ma gauche, c'est le port du Havre avec ses mille feux de couleur allumés, brodant les ténèbres grouillantes de gros rubis ardents et de rondes émeraudes incandescentes. Des cheminées de steamers et des voilures de bateaux de pêche apparaissent de temps à autre, comme dans un halo de givre, sous la lumière d'un feu tournant, puis tout retombe dans l'obscur, dans le noir. Entre les deux hautes estacades, sous la projection des grandes lampes électriques à réflecteurs, l'eau de mer apparaît d'un vert pâle d'un vert d'aiguë laiteuse et, quand un bâti-
ment s'engage dans le chenal, c'est, dans l'étroit couloir baigné de lumière électrique, un glissement blême et muet de vaisseau fantôme, un vaisseau aux voiles comme faites d'un linceul et sur lesquelles l'ombre des curieux accoudés aux jetées se profile et grandit gigantesque, donnant au spectateur angoissé l'impression que ce blême et silencieux navire emporte et son ombre et son âme avec lui dans le chimérique et l'inconnu de la mer.
Au loin, des cris de manœuvre, des clameurs de sirène, des plaintes et des appels, voix humaines ou hissements de bouées et de poulies...
Neuf heures du soir, à la fête foraine de la place Thiers.
Comment suis-je entré dans cette baraque de lutteurs ? car ai-je assez la lassitude et l'écœurement de ces séances athlétiques, tou-