HAVRE DE SONGE
joLiis les mêmes, où que l'on soit, à Neuilly comme au Trône, à Saint-Cloud comme à Vaugirard !
C'est une célébrité de la lutte qui tient ici la baraque : Marius, le Marius des établissements Robin, Fournier et Marseille. Solide et trapu, avec sa lace écrasée de bouledogue, il parade en maillot noir, ceinturé decuirjaune, au milieu d'une population de soldats, de mathurins et de rats de quais, comme on appelle ici les traînards du port. Les jongleries de poids et d'haltères par une espèce de garçon boulanger aux cheveux poussiéreux m'ont laissé assez froid et je n'augure pas grand'chose des deux autres champions de la baraque, deux gars normands à faces prognates, aux gros yeux bleus de ruminants, déjà alourdis et patauds dans leur maillot d'un rose vineux trop tendu sur leurs chairs grasses; mais la séance de canne entre deux matelots du Midi, petits, lestes et rageurs, le torse irrité et fringant, cabrés dans de
jolis mouvements d'avancée et de recul, promet de l'inattendu et me tient captivé d'avance. Dénudés jusqu'à la ceinture, les deux hommes croisent les cannes, se menacent, parent et s'évitent, tournant agilement sur eux-mêmes; et ce sont des rampements attentifs, puis de brusques écarts et des sauts de côté, tout un jeu preste et vif de parades cinglantes et d'attaques félines, où le plus petit des champions, un gascon blanc comme du lait, avec une ancre tatouée entre les deux seins, déploie une souplesse sournoise qui m'enchante.
Puis tout à coup un grand cri, une stupeur dans l'assistance ; un des deux hommes tournoie et s'affaisse sur lui-même en portant les deux mains à son front. .Marius, penché en dehors de l'estrade, intervient : « C'est ridicule ! grommèle-t-il d'une voix faubourienne; vous pointez toujours avec votre canne y>. L'homme atteint, la face entre ses mains, s'est assis sur un banc et sanglote, la foule