I.rS MFNDIANTS
OU nageant, horriblement bleuâtres, entre des cils sanguinolents.
C'est la théorie des mendiants qui commence ! Nous hâtons le pas pour sortir, mais voilà maintenant que ces tas immobiles de hardes et de vermines se meuvent et pullulent et coulent entre nos jambes, s'accrochant à nos habits, nous prenant au mollet ; et des bouches ignobles, des bouches qui ricanent en voulant supplier, vous implorent; tout cela rampe el grouille autour de nous avec delongs bras ossifiés qui tout à coup se développent comme pour un enlacement ; un cauchemar vivant nous entoure, un délire de hideurs nous obsède; non, Goya n'a rien inventé... Nous avions déjà vu, dans son œuvre, ces faces de goules et de cadavres, ces bouches en lire-lire contractées par de fangcu.K rictus, ces fémurs décharnés, ces moignons en tentacules de pieuvre, ces culs-de-jatte, ces nez bubelés de verrues et de poils, ces yeux comme des charbons éteints dans du sang;
et cela sautèle, et tac, tac, avec un cliquetis de baquets, de béquilles, nous monte et grimpe aux hanches. On a la sensation de marcher sur un tas mouvant d'araignées et de crabes qui s'écrasent en fuyant; ai-je mis le pied sur le ventre mou d'un crapaud?... J'en ai eu comme le cœur décroché et flottant; non, j'ai failli me buter sur un goitre de vieille femme hydropique qui se traîne à mes trousses, en bêlant. .., enfin, nous gagnons la porte delMiguelete, celle de la grande Tour, et enfilons la rue de Saragossa, harcelés par trois culsde-jatte à moignons, lépreux, louches et borgnons qui nous montrent de loin le poing qui leur reste et nous insultent en sautelant.
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Après les rues les squares poussiéreux, abandonnés, plantés d'arbres malades, avec des marchands de sucreries en plein vent, dont le commerce problématique demeure une des énigmes de l'Espagne : des gens bâtis en Hercule, les jambes nues, fièrement drapés dans la couverture de cheval dont le peuple ici fait son manteau, stationnent des journées, indolemment assis devant une petite table où sèchent au soleil quatre ou cinq général Prim en caramel et autant de sucres d'orge; d'ail-
leurs aucun appel au client; de temps à autre un cri guttural dont le marchand se gargarise comme pour son propre plaisir et c'est tout : un peu plus loin, dans une embrasure de porte, une paysanne emmitouflée de châles, crie pour l'amour de Dieu des billets de la Loterie 1 ! ! de ci, delà, des passants circulent, silencieux, sans hâte, sans un geste, avec une morgue triste, les yeux brillants comme du jais.
Navrés, nous en arrivons à feuilleter notre guide : Sanla-Catalina, ancienne mosquée. La tour est une des plus élégantes et des plus légères de Valence. — Santos-Juanes, on y signale les fresques de Palamino, des marbres de Gênes; San-Salvador, — San-Bartholome ; l'autel du Saint-Sépulcre date, dit-on, du règne de Constantin le Grand, etc.
On nous a vanté, à la. fonda, l'hôtel du marquis de San-Andrès comme une des merveilles de la ville. Le garçon nous ayant assuré que c'était à deux pas, sur la foi des traités nous voulons bien nous y rendre : en effet, presque
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derrière notre fotuij, à quelques mètres du mouvement commercial de la calle des Caballeros, se cache un quartier glacial, formé d'anciens hôtels de nobles et de ruelles moisies, quelque chose comme les rues Cassette et Garancière de notre Paris, et là, sur une espèce de placette, nous découvrons la merveille annoncée.
Aimez-vous l'ornement! On en a mis partout.
Il est princier, cet hôtel San-Andrès, mais c'est le triomphe du mauvais goût. Les chicorées, les voluteS; les nœuds enrubannés et les lacs d'amour écrasent littéralement l'encadrement des portes et des croisées; une inquiétante superfétation de fleurs et d'attributs en mange et dévore la façade comme une lèpre.
Du porche principal aux balcons ouvragés des fenêtres, ce ne sont que guitares et musettes enguirlandées ; que dégringolades de Cupidons fessus; le tout, d'ailleurs, est en bel et bon plâtre, en pâtisserie, selon l'argot
de l'ouvrier de Paris, mais en plâtre teinté, maquillé en faux-marbre et, autant que possible, harmonisé aux fresques des murailles; car il y a naturellement des peintures à fresques partout où les moulures ont épargné le crépi. C'est l'architecture classique des Eldorado dans les Pilules du diable, Nigaudinèset Séringuinos s'évoquent très bien dans ce palais.
A quelques pas delà, dans le silence d'une rue déserte, nous croisons la plus étrange procession d'enfants. Vêtus de soutanes violettes, enlinceulés de surplis avec, au front, le noir de larges barettes, s'avancent gravement deux rangs de bambins, dont l'ainé a bien dix ans au plus. Un long crucifix d'argent ouvre la marche, tenu à pleines mains par un de ces I etils évêques et derrière, au milieu du cortège, oscille, portée à brancard sur les épaules de quatre moinillons, une image de saint coloriée, affublée d'oripeaux, avec une brinqueballante auréole de métal sur la tête;
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mais ce n'est pas tout. Derrière la civière d'honneur, qui est-ce qui trottine à pas menus, conduit à la main par une petite soutane violette ? le saint lui-même, ou plutôt son image, mais en chair et en os, incarnée cette fois dans un pauvre bébé trisoté et paré, de quatre années tout au plus. Accablé d'un manteau de drap rouge sur robe de laine bleue, une palme en carton à la main, une large auréole en clinquant sur la tête, le petit saint trotte cérémonieusement au milieu d'une escorte de trente petits prélats. Rasant les murs, une espèce de Basile a silhouette anguleuse, à démarche équivoque, les surveille et les suit; et les aigres voix d'enfants psalmodient un cantique et, toutes les deux minutes, carillonne une sonnette et, dans l'angle des hauts hôtels fermés, les rares passants s'agenouillent et se signent.
Oh! dans ce faubourg oustère et renfrogné de Valcncia del Cid, sous les nuages nacrés d'un pâle ciel d'hiver, ce carnaval d'enfants
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escortant une image parée comme une idole ! ces déguisements dévots, crasseux et gras de taches, comme toute l'Espagne, cette procession pénétrée de respect et d'effroi religieux des quarante bambins autour d'une marionnette!