‹ Un Démoniaque. Espagnes. Histoires du bord de l'eauChapitre 51 sur 62 · QUARANTE MINUTES D ARRET · texte numérisé non relu

QUARANTE MINUTES D ARRET

C'est-à-dire deux heures d'attente, de quatre à six du matin, dans un hangar ouvert à tous les vents et surtout au vent glacé, humide encore des neiges qu'il vient de balayer, de la montagne, car nous sommes au milieu de hauts plateaux, en pleine Sierra.

Mais ces deux mortelles heures passées dans le froid du petit jour, enroulés tant bien

que mal dans un amas de couvertures et dans quelle équivoque et sinistre compagnie ! paysans déguenillés, dont les orteils nus voisinent avec nos têtes, Andalous drapés dans de crasseuses capas, dont les pans retombent sur nos épaules, ces deux inoubliables heures de veille autour d'un misérable poêle sont un des moindres agréments des voyages en Espagne.

Tra los Montes ou tout au moins dans les provinces, que nous traversons, le voyageur est un colis, rien de plus : aucun confort, aucun souci de l'exactitude, d'ailleurs départ ou arrivée, jamais d'heure fixe... Le train part quand il peut; s'il arrive, c'est une chance, et, s'il ne déraille pas, on doit rendre grâces à la Madone et à Saint-Jacques-de-Compostelle ; car, à partir de neuf heures du soir, chauffeur, mécanicien, tout le personnel est gris, la voie depuis Port-Bou jusqu'à Murcie étant encombrée de fûts de vin de Valence et d'Alicante, fûts abandonnés, entassés là et attendant

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pour entrer en France Texpiraiion du fameux traité des droits d'entrée annulé par la Chambre... Tout le commerce des Espagnes est d'ailleurs ruiné par le nouveau décret et, étant donné les sympathies non déguisées de la Reyna Guternatora pour l'Allemagne, il faut voir avec quelle cordialité nous sommes accueillis maintenant dans les provinces Espagnolantes.

Mais revenons aux chemins de fer... ils en valent la peine. Ils n'ont d'ailleurs qu'une voie, ce qui donne à réfléchir aux plus aventureux, et cette voie court, libre de toute clôture, sur la foi des traités, à travers la campagne. La vitesse des rapides est celle de l'ancienne patache de Brives-la-Gaillarde, ily a des stations toutes les cinq minutes, comme sur la ligne de ceinture, et c'est tout juste si l'on n'arrête pas les trains en marche, à la demande des rateras, (les légendaires brigands de sierras, aujourd'hui remplacés par les hôteliers suisses) pressés de dévaliser les setiores

francese égarés dans le pays, et le merveilleux est qu'on arrive encore à destination, étant donné et la lenteur et l'inimaginable longueur des trains, soixante-dix fourgons de marchandises et autant de wagons, tous, sauf le nôtre^ de troisième.

- Et là-dedans on fume, on criaille, on miaule, on piaille, on racle de la guitare d'Espagnol taciturne s'anime en voyage) et nous roulons, nous, depuis bientôt dix heures dans cet infernal tramway à vapeur. Nous avons quitté Valencia, la veille, à cinq heures et demie du soir et nous n'arriverons à Murcie qu'à midi moins le quart, onze heures et demie.

Chinchilla ! Quarante minutes d'arrêt !

Échoués en tas sur quatre bancs, nous sommes là une vingtaine d'êtres humains à grelotter sous ce hangar, dans la nuit et le froid ; bande d'émigrants ou peloton de prisonniers dans un corps de garde!

Il faut dire que nous avons déjà eu cin-

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