I.r FIACRF
donner le courage de leur crier au large. Monsieur n'avait plus de voix et il a fallu que je lui fasse du thé, une fois qu'ils ont ctc partis.
X — Et votre bonne, intérrogeai-je intéressé, qu'était-elle devenue ? Vous étiez donc seule aussi cette nuit-là?
« — La bonne ? Ah ! c'en est une bien bonne ! goguenardait Guilloury; nous l'avons retrouvée le lendemain dans la cave, même qu'elle avait mouillé toute la provision de charbon. Le poêle a fumé pendant quinze jours.
« — Oui, joue ton rôle, romps les chiens! poursuivit M"'« Guilloury tout-â-fait sortie de son caractère. Toi non plus, cette nuit, tu n'en menais pas large. Et la fois du fiacre, donc ! Avec ça que tu n'as pas eu peur cette fois-là >
« Et se tournant vers moi :
„ — Monsieur, il m'est rentré si pâle que j'ai cru qu'il lui était arrivé malheur, je l'ai cru blessé. Une attaque nocturne, ça n'esf pas chose rare dans ces quartiers. Et il a été si
peu ému, cette nuit là, Monsieur N'a-pas-peur, que le lendemain il a été malade, il n'a pu rien manger de la journée; j'ai vu le moment oia il faudrait aller chercher le médecin.
« — Mais, mon bon Guilloury, goguenardai-je à mon tour, il me semble que, pour un homme qui ne connaît pas la frousse, voilà déjà deux fois où vous avez eu une émotion grande, pour ne pas prononcer le vilain mot : « peur ».
« — Oh ! ça, je l'avoue, répondait le gros homme, cette fois-là, ça m'a fait un coup, mais c'est que ce n'était pas une affaire ordinaire, cette histoire du fiacre. Jugez plutôt, monsieur Jean.
Et comme il s'apprêtait à me raconter la chose :
« — Ah ! cette fois, non, intervenait M'"^ Guilloury, c'est pour le coup que je ne veux pas rester seule ici, si tu te mets à raconter cette histoire-là. Je vous accompagnerais plutôt jusqu'au Point-du-Jour avec les enfants !
« — Eh bien, c'est donc moi qui vais partir, faisais-je en me dirigeant à regret vers la porte, car moi non plus je ne me soucie pas de retourner par le bord de l'eau par un temps pareil, la tête farcie d'histoires de voleurs.
« — De voleurs! ripostait Guilloury, c'était mieux que ça. Mais restez donc, je me sens en veine, et elle n'est pas ordinaire, mon histoire.
« — D'autant plus qu'il neige à gros llocons, disait M""' Guilloury qui s'était levée pour aller regarder à la fenêtre, et il fait un vent! C'est par rafale que cela tourbillonne sur le chemin de halage, on ne voit pas à dix pas devant soi. Il faudra vous résigner à être notre hôte cette nuit, monsieur Jean.
Je m'étais levé à mon tour. Par la fenêtre donnant sur la cour et des terrains vagues, derrière la maison, mon regard n'embrassait que du noir, du noir moucheté de blanc comme si les vitres eussent été tendues d'une
invraisemblable hermine, mais, par moments, tout ce blanc se massait en colonnes mouvantes et, dans leur intervalle, apparaissait une bande horizontale d'un noir plus dense, la Seine avec, au-dessus, une autre bande d'un gris cendreux, le chemin.
« — I! n'y a pas à dire, ricanait dans mon dos le gros Guilloury qui était venu me rejoindre, il va vous falloir coucher cette nuit à VEperon d'or. Bah ! vous ne serez pas mal, on vous donnera la chambre de Gabrielle Bompard, celle où Eyraud et sa coquine venaient dormir dans la belle saison. Eh 1 eh ! avec cela vous aurez peut-être de drôles de rêves!
j'étais revenu m'asseoir à table, un peu énervé de ce contre-temps, et Guilloury, auquel sa femme venait de faire signe de ne pas m'agacer davantage, s'installait vis-à-vis moi et commençait :
« — L'histoire du fiacre ? Elle n'est pas longue, mais j'ai diantrement eu peur cette nuit-là. C'était, il y aura bientôt un an, vers
la fin mars ; j'avais dîné ce soir-là à Paris ; ça ne m'arrive pas souvent, mais on a des amis. J'avais pris le dernier train de ceinture, celui de minuit quarante, qui, vous le savez, ne va que jusqu'à Auteuil. De la gare chez moi il y a encore une bonne trotte, mais en prenant par les fortifications, la porte de Versailles et de là en coupant à travers champs j'en ai, moi, pour vingt minutes. Me voilà donc filant, par une nuit noire, sous une petite pluie tiède et fine, comme il en tombe souvent à cette époque, un peu seulement embêté par la boue grasse qui me collait aux talons. J'arrive sans encombre jusqu'au chemin de halage, par le petit sentier du père Moret, celui que vous prenez souvent; de là à la maison il y a bien encore une centaine de mètres à marcher le long de la Seine, et, dame ! c'est un peu désert, la berge de Billancourt, à cette heure-là; tous les voisins sont calfeutrés, verrouillés, en train de dormir et on crierait à l'assassin que pas un ne se dérangerait; et puis la maison
est isolée. Aussi n'étais-je pas un peu étonné en avisant de loin, presque arrêté devant la cambuse, un fiacre, comme qui aurait dit le fiacre d'un visiteur qui serait venu serrer la main à ma femme. J'ai confiance en Corisande; n'empêche que ça me fit un coup. Me voilà donc hâtant le pas et rasant les palissades, quand, à vingt mètres en avant du fiacre, j'avise deux particuliers descendus, eux, au bord de l'eau, et qui jetaient des pierres dans le bouillon, comme pour voir si la Seine était profonde.
« — Qu'est-ce qu'ils peuvent bien foutre? » que je m' dis alors flairant une manigance; et, m'aplatissant contre les murs de clôture, je ne m'avance plus qu'à petits pas, mais assez pour voir que leur fiacre n'a pas de lanternes pis, qu'il y en a des lanternes, mais qu'on a collé dessus des bandes de papier pour cacher le numéro. Caché aussi, le numéro de derrière le fiacre, par un petit collage idem ; et j' me dis, plus du tout rassuré: « Casent
« mauvais; pour prendre tant de précautions, « ces particuliers-là font de la sale ouvrage; « pourvu qu'y n' me pigent pas! »
« Ils étaient heureusement toujours occupés à tripoter leur eau, si bien que j'me carre, que j'gagne ma cambuse, introduis ma clef en douce, et m'voilà chez moi. Mais faut il qu'l'homme soit pervers! Une fois à l'abri, l'envie m'démange d'aller voir ce qu'il y a dans le fiacre ; je reviens sur mes pas, j'm'approche de la portière, l'vasistas était baissé et j'démêle dans le noir une femme qui dormait, et alors une idée diabolique, c'est d'iui passer la main sur la figure pour voir si elle dormait pour de bon, la gonzessel C'était un cadavre, monsieur Jean. Oh! le froid de cette joue sous ma main, j'I'ai gardé encore. J'n'ai pas demandé mon reste, j'me suis cavale chez moi.
« Un macchabée qu'ils allaient enterrer en Seine, à la douce, comme i;a, les brigands! car du haut de ma galerie j' les ai vus re-
venir, faireavancerl'fiacre, prendre lagonzesse l'un sous les bras, l'autre par les pieds, et la j'ter dans le bouillon, et puis après, fouette cocher ! ils ont tourné par la rue du Cimetière. Ni vu ni connu, j'fembrouille !
« N'est-ce pas qu'on aurait pu être ému à moins? »
UNE LKTTRE
Monsieur,
Dans un de vos derniers contes intitulés : Histoire du tord de l'eau, vous mentionnez la rencontre d'un fiacre stationnant la nuit sur les berges de la Seine et servant à transporter un cadavre de femme. Vous avez eu soin de décrire les bandes de papier collées sur les numéros des lanternes et sur celui de la caisse du fiacre ; vous avez même raconté l'aventure en argot pour donner plus de réel à la chose,
comme si c'était là un conte fantastique, presque incroyable, un fait tout à fait rare, convaincu sans doute d'avoir fait une belle découverte.
Eh bien 1 détrompez-vous, Monsieur, et croyez-en un vieux noctambule. Le fait que vous avez narré est tout à fait ordinaire : votre fiacre anonyme aux lanternes voilées circule toutes les nuits dans Paris. Il ne s'en passe pas une où quelque corps d'assassiné ne soit plus ou moins mystérieusement voiture jusqu'aux bords des berges, où la Seine, ce tombeau mouvant des secrets de Paris, n'accueille le macchabée avec toute la discrétion promise aux clients par ces nouveaux entrepreneurs de pompes funèbres.
11 faut bien faire disparaître les cadavres compromettants. Le crime, ce n'est rien à commettre, mais il faut en effacer les traces, car, si maladroite qu'elle soit, la police est là. Or, l'important, c'est de la dépister, de la dépayser surtout en établissant un alibi d'abord, et si,
par exemple, vous transportez dans la plaine de Grenelle un monsieur refroidi rue de la Chaussée-d'Antin , vous avez toute chance d'égarer quelque temps le flair des policiers. Et puis la Seine est là, qui ne rend ordinairement les objets confiés qu'après deux ou trois semaines et, la plupart du temps, si avariés, si abîmés par le séjour dans l'eau et déchiquetés par les poissons qu'il faut le témoignage des parents au premier degré pour établir l'identité des repéchés à la Morgue. Les veuves de maris disparus reconnaissent toujours leurs conjoints; l'attrait de la liberté retrouvée est si grand, qu'on n'admet même plus le témoignage des veuves en matière de reconnaissance. Et puis allez donc établir, après quinze jours de villégiature en Seine, si tel noyé a été auparavant strangulé, empoisonné ou même un peu lardé de coups de couteau! les coups d'aviron, de harpon des mariniers et l'hélice des bateaux-mouches expliquent bien des bleus et des meurtrissures
2q8 histoires du bord de l'eau
et, la plupart du temps, on conclut à un suicide et c'est une affaire classée.
Le voisinage du fleuve reste donc la ressource et la Seine le cimetière indiqué de MM. les chourineurs : tout cadavre gênant doit prendre le chemin qui conduit à la berge. Je sais bien qu'il y a aussi les dépeceurs, mais en général ces petites opérations à domicile réussissent mal. Outre qu'elles demandent des aptitudes toutes particulières, qui ne les rendent possibles qu'aux garçons bouchers, elles en traînent avec elles mille inconvénients comme l'odeur fétide, le sang qui suinte à travers le plancher et des lavages extraordinaires qui signalent toujours l'aimable charcuteur à l'attention du voisin. Le petit voyage en fiacre au bord de l'eau demeure donc à nos yeux le moyen le plus sûr qu^on ait encore trouvé d'escamoter un auguste débris, et de faire classer une affaire.
Et Dieu sait s'il s'en classe, des affaires ! Les cartons de la préfecture en sont bondés, d'af-
faires classées, cadavres anonymes, disparitions mystérieuses, sans parler des crimes inconnus. Bien naïf, en efïet, serait-on de s'en tenir, comme statistique criminelle, aux comptes rendus des chroniqueurs judiciaires et même aux menues atrocités révélées tous les jours sous la rubrique des faits divers, pour la grande joie et la petite terreur aussi des bons rentiers et des concierges.
Paris voit se commettre tous les jours deux ou trois crimes dont aucun journal ne rendra jamais compte. La police en a vent parfois, mais il y va de son intérêt que le public les ignore. Devant certaines disparitions, devant les affaires de guet-apens surtout elle demeure impuissante, les fils de l'imbroglio lui échappent et devant l'obscurité de l'énigme, sûre de ne jamais la déchiffrer, elle préfère y renoncer. A quoi bon perdre un temps précieux à des recherches inutiles? Mais, se sentant chargée de veiller à la sécurité publique et de rassurer l'opinion, elle trouve bon de ne
pas l'effrayer par l'aveu de sa faiblesse et néglige de livrer la liste des victimes à l'indiscrétion des journaux. Affaire classée, écrit-on au dossier du procès-verbal, et l'incident est clos.
Or, sur cent affaires classées, il y a gros à parier que la victime aura pris au moins soixante fois le chemin du bord de l'eau et que le fiacre sans numéro aura transporté le macchabée gêneur à travers Paris endormi jusqu'aux berges accueillantes du fleuve. Nous l'avons cent fois croisé à la sortie des théâtres, le fiacre-corbillard. Or, lequel d'entre nous a jamais soupçonné que sa boîte roulante contenait un misérable corps raidi aux yeux vides, en partance pour le Havre et New-York par Asnières et Poissy.^
J'ai écrit sans numéro et c'est votre faute, Monsieur; les fiacres des fins assassins, des artistes du crime ont toujours un numéro. Sans cela ils attireraient l'attention de la police, mais ils en ont un faux et votre fiacre des
berges de Billancourt avec ses lanternes voilées était un fiacre d'amateurs.
Sans les bandes de papier collées sur ses lanternes jamais votre Guilloury, qui m'a t©ut l'air de s'être offert votre tête, n'aurait eu la curiosité de regarder dans l'intérieur du fiacre ; mais il est vrai qu'il n'y eût point découvert la terrible femme soi-disant endormie et vous auriez eu un beau conte de moins à narrer à vos lecteurs.
Mais je vous ai assez ennuyé de ma prose et, puisque intéressé je fus par votre récit, je demeure votre débiteur. Or, un conte valant un conte, en échange du vôtre, je vous chuchoterai une histoire, et une vraie, celle-là, puisque c'est une affaire classée où le fiacre rôdeur transporteur de cadavre, le fiacre légendaire des nuits sans lune au bord de l'eau a certainement joué un rôle.
D'abord, suivez-vous les faits divers ?- Si oui, vous avez peut-être, il y a une quinzaine de jours, remarqué le fait assez curieux d'une
dame *** partie pour rendre visite, 1 5, avenue Masséna, et retrouvée en Seine trois semaines après. Crime ou suicide, on n'a jamais pu rétablir la vérité, et la police, saisie de l'affaire sur la plainte d'un gendre, a conclu à un accident. Or celte affaire a de mystérieux dessous qui, parvenus à la connaissance du parquet, éveilleraient peut-être l'attention du juge d'instruction. D'abord, ce n'est pas à la requête d'un gendre, mais d'un fils, que la police a recherché la femme disparue, et la dame *** a été supprimée dans les circonstances singulières que voici, — vous pardonnerez mon style de procès-verbal :
M""" X..., bonne bourgeoise, fortune moyenne, vivant avec son fils, employé au ministère, domicile au faubourg Saint-Germain; vous m'excuserez de ne pas préciser.
M'"'' X... s'intéressait à deux jeunes fîUes, deux soeurs orphelines de vingt à vingt-trois ans que leur mère mourante lui avait recommandées. Couturières de l'état même de leur
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mère, qui avait longtemps habillé M'"'' X..., les deux sœurs demeuraient ensemble du côté de la rue Paradis et, sans avoir conservé la clientèle de M""" X..., la voyaient néanmoins de temps à autre.
Tous les étés, iM'"" X... et son tïls s'absentent deux ou trois mois ; en novembre dernier, M""' X..., de retour depuis six semaines à Paris, et qui n'avait pas encore revu ses protégées, recevait la lettre suivante :
« Madame, M'^-" Clara S..., une des deux jeunes filles auxquelles vous vous intéressez, est très gravement malade et désirerait vivement vous voir; M"'= Clara S... ne demeure plus avec sa sœur ; elle habite, 1 3 , avenue Masséna et implore la faveur de votre visite. \enez, le plus tôt sera le mieux. » Et c'était signé femme V..., garde-malade.
iM'"" X... ne put se rendre ni le jour ni le lendemain à l'adresse indiquée, mais le troisième jour elle recevait une dépêche encore plus pressante que la lettre; iM"' S... était au
plus mal et c'était faire une bonne œuvre que se rendre à son appel. Si M™® X... redoutait une longue course en voiture, un tramway partait justement de la place Saint-Germaindes-Prés, qui s'arrêtait tout près de l'avenue Masséna ; une personne l'attendrait à la station qui la conduirait auprès de la malade.
M'^'X... communiquait la dépêche à son fils et, dans l'après-midi, prenait le tramway indiqué... et M"'^ X... n'a jamais reparu; son fils la attendue vainement ce soir-là et les soirs suivants. Une plainte a été déposée à la police. Or le 15 de l'avenue Masséna n'existe pas, n'a jamais existé; c'est une voie nouvellement percée, toute de palissades et de terrains vagues, derrière la gare d'Orléans, et les demoiselles S..., les deux sœurs, n'ont jamais changé d'adresse ; on s'est servi de leur nom pour attirer M"'* X... dans quel sinistre guet-apens? On le devine, puisque le cadavre de la malheureuse femme a été repêché quinze jours après, à hauteur de Saint-Cloud.
Le crime, s'il y en a eu un (la police a émis l'idée de suicide), a donc eu lieu vers les cinq heures du soir, en plein Paris, et le cadavre a dû forcément être transporté nuitamment jusqu'à la Seine, puisque l'avenue xMasséna s'en trouve relativement éloignée.
Et dire que vous l'avez peut-être croisé, cher Monsieur, le fiacre anonyme au faux numéro qui, sûrement, a voiture M'"" X... jusqu'aux berges du fleuve.
UN ACOAII^TH
Ce jour-là, en entrant chez Guilloury, je vis quelqu'un quitter précipitamment le comptoir et disparaître derrière la porte de la cuisine. M"" Guilloury, qui s'était levée pour venir à ma rencontre, avait elle-même un air gcné, l'air dans ses petits souliers d'un enfant pris en faute; je les dérangeais évidemment. Je demandai pour la forme des nouvelles de Guilloury (il n'était pas là, parti à Paris depuis le matin), et, après quelques menus propos
échangés au comptoir, je me retirai assez intrigué, mais assez renseigné sur le genre de clientèle de l'établissement pour n'avoir pas soufflé mot de cette panique.
C'était un mardi : deux ou trois jours après, comme j'étais allé commander une friture à un des pêcheurs de la berge, une friture de premier choix pour mon ami ^Marcel Schirof que j'avais à déjeuner le lendemain, je poussai machinalement jusqu'à V Eperon d'Or et vis encore cette fois-là, penchée à la balustrade de la galerie, une silhouette d'homme qui, à ma vue, se retirait brusquement. Presque en même temps, Guilloury paraissait à l'entrée de l'auberge, la face épanouie, et familièrement, d'une tape sur l'épaule, me poussait jusqu'au comptoir où M""' Guilloury un peu pâle m'accueillait d'un sourire. On avait prévu ma visite et le ménage jouait à la sécurité; on forçait même la note de cordialité accueillante, on voulait me retenir à déjeuner, mais il y avait là un mystère, une énigme qu'on me
voulait celer : les Guilloury cachaien-t quelqu'un chez eux et sûrement quelqu'un de comprometiant, car ils ne se souciaient ni l'un ni l'autre qu'on en éventât la présence.
La porte de la cuisine était ce jour-là grande ouverte et celle de l'escalier aussi, trop ouverte même, comme pour protester contre tout soupçon. A l'étage au-dessus, pas un bruit, l'individu faisait le mort, et j'allais quicter les Guilloury quand un fracas de vaisselle brisée éclatait soudain au-dessus de nos têtes, suivi du choc sourd d'un meuble qui tombe ; des pas légers coururent. « Sacré nom de...! » Et Guilloury étouffait un juron. Ce gros homme sanguin était devenu tout pâle. Quant à M""* Guilloury, les reins appuyés au comptoir, elle y crispait deux petites mains de femme nerveuse, défaillante, visiblement prête à tomber. Deux mariniers venaient justement d'entrer, un roux et un brun, tous deux le teint rissolé, couleur de brique, des gens qui passent leur vie sur l'eau, llardouin dit la Pipe et Vcrget
l'Esturgeon, deux rigolos bien connus de Suresnes à Grenelle et qui, les beaux lundis du Point-du-Jour, passent en bateau escarpes et gigolettes au bal de l'île des Vaches. Ils s'amenaient pour prendre un verre et s'étaient arrêtés, tête levée, bouche béante, au bruit :
— Ben ! j'crois qu'on l'arrange, vot' vaisselle, patronne! plaisantait le Hardouin. Si c'est comme ça qu'y caressent vot' mobilier, les déménageurs n'auront point grand ouvrage à faire à vot' fin d'bail. Faut-y monter leur donner un coup d'main pour relever la casse?
Mais Guilloury était déjà dans l'escalier.
— C'est cette satanée bonne, faisait-il en barrant de son corps toute la largeur des marches, elle n'en fait jamais d'autres ! J'y vais (et avec un regard expressif à sa femme), j'y vais!
M"* Guilloury avait repris sa place et penchée vers ses clients :
— Que faut-il vous servir, la Pipe?
UM ACOMPTli: 3 I 3
Alors moi entrant dans son jeu :
— Trois absinthes orgeat, n'est-ce pas? déclarai-je en me tournant vers les deux pêcheurs, et double tournée, c'est moi qui régale.
— Ça va, ça va, monsieur Jean!
Et les absinthes bues, leur moustache essuyée du revers de leur manche, les deux mariniers se retiraient avec le salut des hommes du peuple, esquissé d'un geste, et je sortais avec eux.
— On ne vous voit plus : vous boudez donc les amis ?
C'était Guilloury qui m'interpellait, soudainement surgi devant moi sous le pont du chemin de fer de la gare d'Auieuil. 11 avait croisé ses bras sur sa poitrine et penchait la tête avec un sourire goguenard.
— Dame! mon am.i, lui répondais-je, j'attendais que vous me fissiez signe. Je n'aime pas déranger les gens, et vous aviez une si. drôle de mine la dernière fois que je suis allé
à V Eperon d'Or! On ne pave donc plus dans votre maison?
— Non, le paveur est parti !
Et me frappant familièrement dans le dos :
— On n' vous 1' met pas, à vous, vous en avez d' la gourance [i)\ Eh bien! oui, nous avions quelqu'un chez nous qui ne se souciait pas d'être vu. C n'est pas que nous nous méfions de vous, monsieur Jean, et Corisande en avait assez gros sur le cœur d' penser à toutes les mauvaises suppositions qu'allaient amener nos cachoteries ; mais 1' pauvre gas, lui, ne vivait plus; il se serait plutôt jeté en Seine que de savoir quelqu'un au courant de sa situation. C'est qu'elle était juste drôle, sa situation, et nous étions juste fiers, Corisande et moi, les sept jours que ça a duré. Mais n-i ni, c'est fini; le gas maintenant vogue pour l'Amérique. Il s'est embarqué il y a dix jours
(i) De la mcfiance.
au Havre. Peut-être bien qu'il est à New-York à cette heure.
El comme je l'écoutais un peu abasourdi :
— Mais j'parle par énigmes, vous n'devez y voirgoulte. Bah ! legasest parti, j'pcuxvous d ess.T 1er \\) là chose, mais pas d'bètise, n'allez pas jaspiner ça dans vos feuilles, vous m'feriez une mauvaise affaire avec les aminches.
Et passant familièrement son bras sous le mien :
— J'vas vous conter ça en route, vous m'accompagnerez bien jusqu'à V Eperon d'Or? Cc^risande sera si contente de vous voir! Elle a bien vu qu'vous boudiez, allez! C'est dit, vous venez. Nous allons prendre par le plus court, le long des fortifications.
Et quand nous fûmes engagés dans l'étroit petit sentier qui serpente au ras des talus, presque au bord même des fossés, Guilloury commença :
(1) Raconter.
3l6 HISTOIRES DU BORD DE l'EAU
— Voilà l'affaire. Vous l'avez peut-être vue d'ailleurs, dans les journaux. Il yaàpeu près trois semaines, un mois, une fille de .Montparnasse trouvée à moitié assommée, défoncée à coups de bottes dans le fossé des fortifications, entre les portes de Montrouge et de \'anves. Une vraie marmelade, quoi! une bouillie d'amour qui creva le même jour à l'hôpital, mais non sans avoir jaspiné, la gonzesse, car ils s'étaient mis à douze pour faire le coup et, sur les douze dix au moins lui avaient passé sur le corps. Elle n'ies nomma pas tous pour une bonne raison, c'est que la chose s'était faite de nuit et qu'elle n'Ies avait pas tous reconnus, mais elle en dit assez pour en faire arrêter cinq à six et faire rechercher le septième, et activement encore. »
— « Et le septième était chez vous. C'était lui que... »
Comme je m'étais écarté instinctivement de Guillourv.
— Et le septième était innnocent, il n'avait rien fait, le pauvre bougre, il n'en courait que plus de danger car il n'avait pas qu'à se gourrer d'ia police, il avait à se cacher des cinq autres qui avaient fait le coup et avaient juré de l'occire et de lui régler son compte, comme à une vache qu'y croyaient qu'il était et qui n'est pas, c'pauv'Séraphin... Mais tout ;;a. faudrait vous expliquer tout le commencement de la chose. C'est des histoires de vengeances, des affaires de macs qui ont leur point d'honneur tr)ut comme des gentilhommes, et avec des complications à n'en plus finir.
<f J'vais tâcher d'vous éclaircir çà. Voilà: l fille massacrée, la grande Lisa de iMontparnasse était une casserole, c'est-à-dire qu'elle avait vendu son homme. Quand Julot-Mes- Pattes, qui marchait avec elle, fut arrêté pour montage en l'air ( i) elle chiala (2,)tant par tout
(i) Cambriolage.
(2) Pleura.
3l8 HISTOIRES DU BORD Dl£ l'eAU
Montparnasse et Grenelle que toute la soce coupa dans le pont de sa peine. Elle resta trois mois veuve et ne se mit avec le beau Polyte des Moulins, un gas de la barrière d'Italie, qu'après l'jugement d'son homme (Julot, récidiviste, en avaitattrapé pour deux ans"), et tous les amis de Julot approuvèrent, bien qu'Polyte ne fût pas du quartier, parce qu'une femme n'peut pas vivre sans homme, et qu'il faut qu'une marmite rapporte.
« Aussi y en eut un pétard dans la haute pègre de Montparnasse quand on sut par un môme, décarré (i) la veille de Poissy, que la grande Lisa avait mangé l'morceau. C'était elle qu'avait tout dit chez Vcurieiix, elle qu'avait vendujulot à la rousse. Encore dans l'trou pour dix-huit mois, Julot faisait dire ça aux amis pour qu'on s'méfiàt de la grande Lisa et qu'on lui donnât même un petit acompte, avant qu'il lui réglât son affaire à sa
(i) Sorti de prison.
UN ACOMPTK 310
sortie. Vous savez comme moi quel acompte on lui a donné. Ça se fit après boire un soir chez un troquet de la rue de la Gaîte ; on décida que trois de la hande endormiraient (i) l'beau Polyte, l'homme à Lisa, qu'ils l'emmèneraient picter ailleurs, pendant qu'eux descendraient la fillejusqu'auxfortifs...et ils l'ont vraiment descendue à coups de bottes et de tout ce qui s'ensuit. Elle s'méfiait pas d'abord, toute contente d'aller en vadrouille avec tout c'qu'y a de plus rupin dans Montparnasse et de tromper un peu son homme, car c'était un vrai cœur de vache, paraît-il. Une gonzesse, ça se saoule comme un enfant, et elle s'est laissé m'ner, de marchandde vin en marchand de vin, jusqu'à la porte de \'anves. C'n'est qu'en dehors des fortifs, une fois sur les glacis, qu'elle a commencé à comprendre et à avoir peur.
a — Y a-t-il longtemps qu't'as eu des nou-
(i) Occuperaient.
velles de Julot? lui a dit comme ça le gros Alfred. »
Et, pan ! un gnon en pleine figure.
« — Tiens ! pour toi, sale bourrique ! » C'a été l'signal. Ils lui sont tous tombés dessus, la bourrant de coups de poing, de coups de pied, lui déchirant sa robe et, comme elle criait, ils lui ont enveloppé la tête avec son châle et l'ont traînée dans le fossé où dix sur douze lui ont fait les mille et une horreurs. Séraphin seul, qui, lui, est quasi honnête, n'a pas voulu y toucher; il intercédait même pour elle et a failli avoir une affaire avec les gas ; y voulaient le forcer à... vous me comprenez. Si la fille a pas été tuée sur l'coup, c'est grâce à lui, et c'est lui qu'elle a nommé avec les six autres. Ils ont tous été arrêtés, sauf lui ; et l'reste d'ia bande, qui le sait, a juré de lui servir la pareille, attendu que c'est une vache, un pante qui n'a pas voulu marcher avec eux et qu'bien sûr il a mangé l'morceau... Alors il a quitté le quartier.
« Traqué par la police et recherché par les cinq plus grandes terreurs de .Montparnasse, vous jugez si l'pauvre gas était à son aise chez nous et s'il aimait les visiteurs. Et nous non plus, nous n'étions pas à notre aise, monsieur Jean. Enfin il est cri sûreté, il a trouvé de l'argent pour partir. Moralité : Il faut hurler avec les loups. »
MIT 1)K .iax\'ii:r
Pour L.-\V. Hawkins.
— J' crois qu' vous y prenez goût, aux histoires fantastiques!
Et Guiiloury, qui venait de me surprendre en flagrant délit de mon péché, m'enlevait des mains une vieille édition elzévir des Contes d'Hoffmann. Je l'avais trouvée en furetant dans l'espèce de galetas qui servait à Guiiloury de bibliothèque, j'y avais pénétré en son absence avec l'autorisation de M""' Guiiloury. Et,
commodément installé dans un grand fauteuil à oreillettes, j'y feuilletais depuis une heure au moins les savoureuses et délirantes histoires du conteur allemand, ravi de la bonne aubaine d'un conte non encore lu dans aucune édition, le Choix d'une fiancée, et l'entrée de Guilloury me dérangeait au beau milieu des estomirantes aventures du secrétaire privé Tussmann, valsant, malgré lui, dans la rue de Spandau, un sale balai entre les bras, au centre d'un millier de secrétaires Tussmann tourbillonnant autour de lui avec des balais pour danseuses.
— Oui, je les adore et je m'en vante, répondais-je au maître de V Eperon d'or. Où diable avez-vous déniché ce volume ? Vous me le cédez, n'est-ce pas? Je vous l'achète, c'est convenu. Le prix?
— A aucun, même pour vous. C'est une traduction introuvable, mais le volume reste à votre disposition et vous pouvez venir le lire tant qu'il vous plaira ; mais vous êtes rouge et
NUIT DL JANVIKR
congestionné, mûr pour une attaque d'apoplexie. Assez causé comme cela avec le conseiller Crespel et le vieux Coppelius ; ce sont là des personnages qu'il ne faut pas trop fréquenter, monsieur Jean ; vous finiriez par voir des têtes de renard sur les épaules de vos amis, comme le secrétaire privé Tussmann lui-même, à moins que vous ne preniez ma servante pour une autruche, la gigantesque et fallacieuse autruche qui vient ouvrir la porte aux visiteurs et fait à la famille Mock épouvantée de si belles révérences dans le Docteur Cinabre.
— Ah ! ce Docteur Cinabre, quel chetd'œuvrel quel imprévu dans le fantastique! Cet Hoffmann est le vrai maître du cauchemar. Un mot, un détail dans l'histoire la plus simple, la plus naturelle et, boum! c'est comme le coup de gong de la folie; on perd pied et on tombe dans le surnaturel. .Vinsi cette autruche du Docteur Cinabre venant ouvrir la porte et introduisant froidement chez son
maître l'ahurissement des visiteurs, moi je trouve cela tout bêtement merveilleux.
— Et que vous avez raison, monsieur Jean ! En fait de cauchemar, cela est du plus fin et du meilleur, mais il n'y a pas besoin d'aller chercher si loin pour trouver de l'étrange et du surnaturel. Ce buveur de chopes qu'était Hoffmann était servi par la plus belle imagination, j'vous le concède, mais il était aussi bien aidé par les circonstances. Dans le décor enfumé de ces vieilles brasseries d'Heidelberg, au milieu de toutes ces figures quasi grimaçantes de conseillers à perruques, vêtus à la mode du siècle dernier, les effarantes silhouettes de VOrfèvre et de VHomme au sable s'imposaient presque à ses yeux hallucinés. Hoffmann était grand buveur, vous r savez, plus grand fumeur encore, etnul doute que la nuit, à la sortie des brasseries où il s'attardait, le cerveau brouillé de fumée de tabac et de bière anglaise, il n'ait fait les plus mystérieuses rencontres par ces rues moye-
nageuses et quasi fantastiques de Spandau et d'IIeidelberg. Avez-vous remarqué avec quelle espèce de hantise, dans la plupart de ses contes, il revient à ces scènes nocturnes d'auberges ? C'est toujours là que ses héros rencontrent les équivoques personnages â transformations subites, qui désormais s'attachent i\ leurs pas et ne le quittent plus.
C'est en sortant d'un café, où il avait coutume de passer la soirée, que le secrétaire privé Tussmann aborde le terrible Léonard. C'est dans une taverne, où l'étranger l'emmène souper, qu'il assiste aux effrayantes jongleries du vieux juif et de l'Orfèvre ; et dans le Reflet perdu, enfin, c'est en sortant d'un bal, dans lebouge de maitre Thiermann, qu'Hoffmann lui-même fait la connaissance, entre une chope et une pipe de tabac, du général Souwaroff, l'homme au reflet perdu, et de ce pauvre Spicken, l'homme qui a vendu son ombre, et cela se passe toujours entre onze heures et minuit, après boire, par
des nuits sans lune, toutes secouées de rafales et de cris de girouettes glapissant sur les toits comme des chats en fureur.
« Mais ces apparitions inexplicables, inexpliquées et terrifiantes, les nuits de Paris moderne en sont pleines, et Dieu sait pourtant que le décor n'y prête guère avec nos rues larges, tirées au cordeau, éclairées au gaz et à l'électricité. Mais bah! une imagination un peu vive, la surexcitation d'un bon dinar, quelques souvenirs de lectures aidant, l'incident le plus futile en apparence, et l'homme le mieux équilibré, le plus sain de corps et d'esprit, Guilloury lui-même, devient visionnaire.
— Comment vous-même, mon bon Guilloury !
— Moi-même, et une aventure dont le conteur Hoffmann aurait fait son profit, et elle m'est bien personnelle et j'y ai songé bien souvent depuis. Il y avait autre chose qu'un hasard dans ce que j'ai vu cette nuit-là ;
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c'était quasi comme une révélation d'outretombe, les gens du métier appellent ça une communication d'au delà. Or la maison Guilloury ne fait pas commerce avec les espritsque je sache; bref, tout ça m'a longtemps tarabusté le cerveau, d'autant plus qu'il y avait des coincidences... Mais vous vous languissez d'en apprendre plus long, je ne suis pas dur et mon histoire, la voilà :
c^ C'était il y a deux ans, à la fin janvier; il gelait même ferme depuis une quinzaine, ça avait pris tout d'un coup le dimanche des Rois; il n'y avait pas de jour où il ne fût question de miséreux trouvés morts de froid, et la Seine charriait de gros glaçons. J'avais dîné à Paris, une espèce de banquet annuel d'anciens... J' vous dirais bien d'anciens commis de librairie, mais vous n' me croiriez pas... d'anciens... enfin vous m'avez compris... tous aujourd'hui établis avec de bonnes rentes au soleil, qui marchands de vins, qui nourrisseurs, bref, un banquet de n'golos, où Ton en
avait bu et du bon, vu qu'on n'avait pas regardé à la dépense et qu'y avait parmi nous deux ou trois patrons de maisons qui en avaient apporté de leurs caves.
a Bref, vers une heure du matin, j' m' trouve sur le pavé, à hauteur du Pont-Neuf, un peu parti, mais solide sur mes jambes et, comme vous voyez, pas tout près d'Auteuil. Plus d'omnibus, plus de train à Saint-Lazare; je hèle un fiacre à lanternes vertes (les lanternes vertes, ça remise à Grenelle, c'est presqu' le quartier).
« Cent sous, que je dis au cocher, et conduisez-moi hors barrière, quai du halage, à Billancourt, numéro 26, la route de Versailles tout droit devant vous.
« Et me voilà roulant le long des quais, balloté sur les coussins avec une sacrée lune d'hiver toute blanche dans un ciel pâle, même qu'on eût dit qu'il y avait de la limaille de fer répandue partout; enfin j' m'endors.
« Je pionçais ferme quand il m' semble que le fiacre s'arrête.
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« Bah! que je me dis, je rcve. Continuons de dormir.
« Mais non nous ne marchions plus.
« Ah i;a ! que je me dis, ça sent mauvais. Est-ce que ce collignon me prendrait pour un pante.
(f Et je m'éveille tout à fait; on venait d'ouvrir la portière.
(' — Ah çà! cocher, est-ce que vous vous foutez de moi?
« Mais l'homme, engoncé dans son cachenez jusque par dessus les yeux :
« — Excusez-moi, mon bourgeois, mais je n' peux pas aller plus loin, mon cheval vient de se déferrer des deux pieds de devant et vous n'avez plus qu'à descendre. D'ailleurs, vous êtes à mi-chemin, presqu'arrivé.
« — Comment! à mi-chemin!
« Nous étions un peu au-dessus de la passerelle de Passy, au pied de la propriété du docteur Blanche, un endroit tout à fait plaisant à deux heures du matin, les parapets du quai et cette suite de grands murs.
« — Allons, mon bourgeois, si vous préférez dormir, j' vous laisse ma voiture; ça sera trois francs l'heure; moi j' détèle Cocotte et j' l'emmène au dépôt. »
Je m'exécutais en grognant, je donnais deux francs au cocher et l'attelage gagnait en clopinant le pont de Grenelle.
« Me voilà donc seul sur le quai d' Passy, un désert ; pas même au loin l'ombre, d'un sergent de ville, les quelques guinguettes du quai comme mortes, tous les volets clos et un de ces froids! les asiles de nuit s'en souviennent, ils regorgeaient de monde cet hiver-là, et je marquais le pas en marchant pour me réchauffer, quand me voilà tout à coup devant un pavillon aux fenêtres violemment éclairées : un pavillon Louis XVI à deux étages enclavé de grands murs, le rez-de-chaussée exhaussé d'un sous-sol avec des balcons de fer ouvragé à ses portes-fenêtres, une vraie petite maison de fermier général, surgie tout à coup devant moi sur le quai. Drôle de maison ! Je ne l'avais
jamais remarquée en plein jour. Étais-je seulement sûr de l'avoir jamais vue? Une curiosité diabolique me prend, je m'approche du pavillon, me cramponne aux ferrures des balcons et, me hissant à la force des poignets, je regardeàrintérieur...etjevois... comme je vous vois, une pièce à boiseries sculptées, illuminée d'un tas de bougies, et sur une table une femme toute nue, étendue sur le ventre et comme écartelée, les mains et les pieds fixés par des courroies et qu'un homme en habit de marquis, un habit de velours amarante, tailladait dans le vif avec un scapel : un vrai cauchemar!... Le temps de voir la perruque de l'homme qui me tournait le dos, je n'ai pas d'mandé mon reste et j' cours encore, comme bien vous le pensez... Et j'avais rêvé, car le lendemain, mon vin cuvé, j'ai eu beau rodescendre toute la route de Versailles, pas plus de petite maison que sur ma main, le pavillon Louis XVI avait disparu et, à la place où j' l'avais vu la veille, se dressaient les murs de
rétablissement Sanfourchc, la maison de santé des chiens, et ce ne serait qu'une hallucination d'homme un peu bu, si à quelque temps de là, ayant acheté un vieux plan de Paris avec vues de divers quartiers, je n'avais reconnu sur une estampe la petite maison de ma nuit visionnaire, oh! mais toute crachée, avec même les ferrures des fenêtres. Et savez-vous comment était catalogué dans mon plan le pavillon criminel r Pavillon des Sablons, appartenant à M. d'Hérauville, vendu en mai 1778 au marquis de Sade. »