LA MAIN D OMBRE
ment quelqu'un. — Et quoir qu'as-tu vu?- — Pendant qu'Henri Tramsel renouvelait Fexpérience, une forme de femme (Je crus d'abord à une fuméej m'est nettement apparue, appuyée sur la harpe, la harpe Empire que tu sais; elle était vêtue à la mode d'il y a cinq ou six ans et regardait fixement la marquise.
— La marquise de Strada.^ — Elle-même, et tu sais ce que signifient ces longs regards de spectre attachés sur un être vivant? — Non.
— C'est, à n'en pas douter,, un signe de mort prochaine. La figure apparue avait d'ailleurs une expression d'infinie tristesse, d'infinie pitié, et j'ai si peu rêvé que cette figure, je l'ai peinte depuis de souvenir et vais te la soumettre. Toi qui as connu la du-^hesse d'Esparre, la mère de la marquise, tu ne pourras pas t'y tromper. » Il venait de retourner brusquement une toile; une jeune femme en blanc y souriait, mais ce n'était point la ressemblance de la duchesse d'Esparpe, et le nom d'une autre femme, que j'avais bien connue,
m'échappa. « La comtesse d'Orthysef » la première femme de l'homme, que la marquise a depuis épousé.
Qu'est-ce que cette morte pouvait alors avoir de commun avec l'élégante et charmante veuve du marquis de Strada r Cette inexplicable vision prenait un terrible sens six mois après, quand la marquise nous apprenait son mariage avec le beau comte Emery de Montehor, comte d'Orthyse et autres lieux.
Je n'oublierai jamais les circonstances dans lesquelles ce projet d'union nous fut annoncé; le hasard nous avait réunis, Jacques et moi, à une des cinq heures de notre belle amie. Elle était vêtue de blanc comme une fiancée et, tout en nous versant le thé brûlant du samovar, mordillait, selon son habitude, une rose rouge à longue lige, prête à s'effeuiller. Comme, avec une insouciance espiègle, elle nous apprenait son prochain mariage, telle elle nous eût annoncé un dîner, trois pétales de la rose se détachèrent lentement et vinrent,
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comme trois larges taches de sang, se poser au relief de son corsage; elle prononçait justement le nom d'Orthyse à ce moment, et nous eûmes, Jacques et moi, un brusque heurt au cœur. Jacques, d'ailleurs, avait étrangement pâli et je crus que j'allais être obligé de le soutenir, mais le salon de la marquise était, ce jour-là, plein de monde et nous pûmes nous retirer sans attirer l'attention.
« Il la tuera, me dit Jacques à peine dehors; le fantôme de l'autre, de la première comtesse d'Orthyse, était encore derrière elle aujourd'hui, et il la tuera là, d'uncoup de revolver au cœur. As-tu vu les trois gouttes de sang de la rose? Ce ne sont pas là des hasards. »
Les événements, hélas! ne devaient pas nous tromper.
C'était le quatrième jour qu'il dormait, un sommeil extraordinairement calme et profond, à visage reposé, à respiration régulière, toutes les forces annihilées, mais la vie nullement suspendue, par une espèce de trahison du système nerveux, comme anéanti de torpeur. Cela l'avait pris un vendredi soir ou plutôt dans la nuit du samedi, au retour d'une séance de spiritisme organisée, presque comme une partie de plaisir, dans un salon ami. Henri Tram-
sel s'était mis au lit selon son habitude, mais le matin ni son valet de chambre ni M'"* Tramsel mère, enfin prévenue, n'avaient pu avoir raison de cet étrange sommeil. On avait appelé un médecin, puis deux, on avait employé le^ moxas, puis risqué une entaille au talon, le sang avait coulé rouge et clair, et le patient n'avait pas tressailli. 11 gardait sa face calme et blanche, aux lèvres à peine soulevées par le rythme de la respiration; les dents assez singulièrement serrées y mettaient un mince éclair d'émail et, quand les doigts des docteurs relevaient doucement les paupières, le blanc de l'œil seul apparaissait pareil à de l'argent terni, les deux prunelles révulsées, parties on ne sait où. Les longues mains inertes, un peu molles, dont M™* Tramsel tâtait à chaque minute la température, demeuraient tièdes et douces, d'une douceur fondante dont finissait par s'horripiler le toucher; il n'y avait là ni léthargie ni hypnose, c'était un sommeil de santé, mais
dont le calme se faisait de plus en plus profond d'heure en heure, un sommeil qui maintenant soulevait la poitrine du jeune homme comme un soufflet de forge, à battements longs et cadencée, un sommeil ronflant dans les bronches avec des sonorités d'orgue et dont le caractère déroutait la Faculté; mais dans la chambre haute, où M™'' Tramsel veillait déjà depuis trois nuits, une insupportable odeur, qui allait augmentant, vous piquait les narines et prenait à la gorge, une stridente et fauve odeur de tannière, le terrible fumet des lions en cage, cette odeur du désert qui empeste le musc, les lentisques grillés, le pelage de bête et tout le reste à la fols. On avait beau ouvrir grandes les fenêtres, la chambre du dormeur et tout l'appartement en étaient empuantis ; les tentures à chaque minute passées au vaporisateur s'imprégnaient ma'gré tout du fétide relent et c'était par les hautes pièces de la rue Michel-Ange la pestilence d'une ménagerie mal tenue. Or, chose étrange, c'était ce
corps sommeillant et fleurant la santé qui dégageait l'odeur infâme, cette odeur lourde qui eût endormi les médecins et la garde si M"^ Tramsel ne s'en était avisée ; on la combattait maintenant avec de l'ammoniaque, mauvaise odeur contre mauvaise odeur; mais tel un formidable opiacé animal, la chaude senteur exhalée par Tramsel demeurait persistante, elle planait comme un miasme au-dessus des fronts accablés et inquiets, et c'était cette odeur même, odeur née de son sommeil, qui l'endormait plus profondément encore et peu à peu l'empoisonnait.
Et les médecins demeuraient muets. Dans l'angoisse grandissante iM"'^ Tramsel eut une inspiration de mère : aller s'informer dans la maison, où son fils avait passé la soirée, si le malheureux garçon ne s'était pas prêté à quelque dangereuse expérience de suggestion ; le sommeil dont se mourait son fils n'était peut-être après tout que magnétique. Henri Tramsel avait dîné ce soir-là chez la mar-
quise de Strada, la séduisante et fantasque jeune femme dont j'ai conté déjà la fin tragique et mystérieuse; M'"" Tramsel ne connaissait pas celle qui devait s'appeler et mourir un jour comtesse d'Orthyse; elle n'en tentait pas moins la démarche.
Les renseignements qu'elle rapportait delà placedcsÉtats-Unisconfîrmaientsessoupçons:
le sommeil d'Henri confinait au mystère, sinon au maléfice. Sa dernière soirée passée chez la marquise, Tramsel l'avait employée à prendre et à quitter un siège de médium autour d'une table tournante :.en présence et sous la direction de Marcius de Gorre, le thaumaturge bien connu, les esprits avaient ce soir-là daigné se manifester chez la marquise, les tables avaient parlé, des souflles de chaleur à la fois soyeux et doux avaient caressé des fronts, des noms de démons connus, comme Belzébuth et Belphégor, avaient été épelés par des pieds de guéridon épileptique; Tramsel, très surexcité, déclaré par le mage lui-même un centre de
force nerveuse très sensible à l'action des esprits, était demeuré un des derniers dans les salons de la marquise.
L'action réilexe de l'invisible se continuait chez son fils : d'où ce sommeil incoercible, cela sautait aux yeux maintenant.
Un télégramme immédiatement envoyé à Marcius de Gorre amenait le soir même le savarat thaumaturge au chevet du malade. Dès le seuil, l'odeur spéciale de l'appartement avait averti le voyant. « Je l'avais prévu, disait-il à la mère, votre fils est la proie des démons assyriens ; les esprits de la nuit le possèdent. Sentez-vous cette odeur? C'est celle du désert, celle des mornes solitudes de Babylone et de Ninive. Hé bien! c'est là le parfum des esprits d'Assur, celui qui fait râler les hyènes et les chacals en rut au milieu des décombres et des fûts de colonnes des villes mortes. » Puis, ayant pris la main molle et pâle du malade : « C'est le quatrième jour, disait-il, n'est-ce pas? J'arrive à temps. » Et se tournant vers
le docteur Simpson : « Que ne m'avez-vous prévenu plus tôt, docteurr Vous voyez bien que nous avons à faire ici à un sommeil magnétique. » Et, sans faire plus attention au haussement d'épaules de l'Anglais, il priait la garde de fermer les fenêtres et de disposer neuf bougies sur la commode avec trois assiettes posées de place en place, puis il passait dans la pièce voisine pour s'y purifier les mains et préparer, disait-il, les aromates nécessaires. Il revenait presque aussitôt, les mains embaumées de verveine, vêtu d'une longue robe blanche avec autour du cou un pectoral tout bossue de béryls et de pierres magiques, puis, ayant réclamé le silence, il s'approchait du lit et posait sa main toute étincelante de bagues sur le front du dormeur; et alors, dans le clairobscur de la chambre illuminée comme une chapelle ardente, une voi.K faible qui n'était plus celle de Tramsel, une voi.x lointaine, oli! si lointaine que l'on aurait dit un écho, s'exhala, tel un souffle, un soupir.
QO UN DEMONIAQUE
« Il va parler. Silence! Et vous, madame, écrivez sous la dictée de votre fils. Dès que nous aurons fixé la vision qui l'obsède, le patient sera délivré. » Puis, laissant une seconde la main du malade pour aller activer la combustion des poudres odorantes sur les assiettes remplies de braise, il revenait au chevet de Tramsel et lui posait de nouveau sa main sur le front.
Et dans la chambre enfumée, comme tendue déjà de mouvantes gazes bleuâtres, la voix lointaine se lamenta de nouveau, chantante comme une mélopée; et des odeurs d'encens, de cinname et de myrrhe montaient dans l'air plus rare, mettaient autour du mage, en sa robe toute blanche, une atmosphère de temple, de vieux culte d'Orient.