LA MAIN D OMBRE
tait maintenant aux jambes. Illusion? appréhension?' je me sentais, pour moi, le cœur étreint, le sang glacé, mais aucun de nous ne bougeait, personne n'osait se décider. Henri Tramsel se dévouait et, s'étant approché de la baie, il enfonçait hardiment la main sous la draperie de soie pâle. Nous nous entendions maintenant respirer; cela dura bien dix minutes. « Je sens bien ma main un peu pesante, — disait-il tout à coup, — mais rien de plus. A un de vous d'essayer. »
Et Pierre de Lisse et la marquise elle-même, et puis moi, vinmes tour à tour à l'angle de la baie tendre dans la pièce obscure nos trois mains horripilées. La sensation de froid augmentait, nos mains devenaient lourdes, mais aucun contact ne vint les effleurer; Jacques seul se refusait à l'expérience avec une énergie obstinée et, amusés de son effroi, nous recommencions, cette fois presque en riant, l'épreuve de la main glacée, quand soudain nous le voyions pâlir, se lever de son siège
avec de grands yeux fixes, faire quelques pas en avant, puis chanceler et venir tomber au pied de la harpe dont toutes les cordes rendaient un gémissement sourd.
Il avait vu certainement quelque chose ; l'invisible s'était manifesté. Nous nous pressions maintenant tous autour de lui, les lampes avaient été rallumées, et dans le salon, redevenu lumineusement rose, nos questions l'obsédaient, le harcelaient; mais il n'avait rien vu, c'était un simple éblouissement; il y était sujet d'ailleurs; bref, il ne voulait pas parler.
A quelque temps de là, comme j'étais dans son atelier : c. Tu as connu la mère de la marquise } me demandait-il assez brusquement. N'allais-tu pas, enfant, chez elle? » Et sur ma réponse affirmative : « L'autre soir, quand j'ai eu cet éblouissement, place des États-Unis, lors de cette imprudente séance de spiritisme, j'ai effectivement vu quelque chose, mais je ne pouvais le dire sous peine d'effrayer, de frapper peut-être irrémédiable-