‹ Un démoniaqueChapitre 18 sur 40 · LA CATHÉDRALE I · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE I

entrevoir au-dessus des terrasses sa haute tour romane, du gris des vieilles pierres des cathédrales du Nord, aux angles effrités, ruines de donjon d'autrefois.

A cent mètres de là, le long des quais, devant une mer de lapis liquide, il fait quatorze degrés à l'ombre des palmiers drus épanouis de la promenade de Christophe Colomb. Ici on grelotte, avec presque Tonglée aux doigts dans le mince liseré de lumière dont le soleil borde au midi le seuil des mornes casas ; dans les rues, une population rare, silencieuse, presque des fantômes : des femmes en deuil, coiffées de mouchoirs de couleur sombre noués en marmotte sous le menton. Cà et là des mantilles font leur apparition, visages de cire, yeux caves et cernés, faces à la fois d'extase et de damnation : ce sont des senoras qui vont à la prière, car il n'y a pas de vêpres en Espagne. On sent qu'ici le vieux catholicisme pèse encore de tout le poids de la Sainte Inquisition.

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Mais c*est surtout à Tintérieur que se décèle enfin dans tout son fauve éclat le Moyen Age énorme et délicat, le Moyen Age ardent et sombre du poète maudit, Paul Verlaine.

Une obscurité presque effrayante y règne, baignant jusqu'à la voûte cinquante-huit piliers massifs, tels des tours, et composés chacun de seize colonnettes frêles, fuselées, comme en prière et reliées en faisceau : un chapitre fermé de hautes cloisons de pierre, aux belles stalles sculptées et peintes sur fond d'or, s'ouvre, plus sombre encore, juste en face du chœur et de son maître-autel; et, juste devant ce chœur, se creuse, béante et noire, telle une chausseirappe, la crypte des évêques aux ténèbres mouvantes, hantées de feux follets par la flamme des cierges : un escalier de vingt marches y conduit.

D'ailleurs ici tout n'est qu'ombre et reflets! c'est le royaume de la terreur mystique.

Vingt-sept chapelles à la Madone et aux saints bienheureux, toutes les vingt-sept sur-

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chargées de dorures et toutes décorées avec un goût barbare, étince!lcnt vaguement dans cette obscurité; d'admirables grilles en fer ouvragé les enferment et, à travers leurs rinceaux et les fleurs rigides, des Madones de cire aux joues fardées de rose, aux airs béats d'idole, ricanent inquiétantes, affublées de brocart, de soie et de diamants.

Au-dessus du maître-autel d'étroits et longs vitraux dont les pierreries flamboient; et des nervures des voûtes tombent de charmants lustres, tels des reliquaires, enrichis d'émaux et dentelés à jour. Tout le chœur est tendu d'ancien lampas vieux rose qui blêmit sous la lueur d'améthyste et de rubis des ogives ardentes, tandis que, au-dessous des grandes orgues du plus beau style gothique, fermées de panneaux peints, grimace hideusement au bout d'un pendentif une tête d'Holopherne, monstrueuse, géante, surmontée d'un turban.

Cela tient à la fois du cauchemar et de l'extase.

Dans le trou noir de la crypte les cierges allumés tremblotent.

Quelques silhouettes : d'abord, entre les stalles, dans le chapitre obscur et comme pailleté d'or par Téclat des peintures, ce sont, rôdant, allant, surplis blancs, robes roupies, de vagues enfants de chœur : l'un d*eux m'aperçoit, et, vite allumaht un rat de cave, m'invite à admirer les sculptures des stalles; une robe violette à dalmatique fourrée traverse lentement la nef transversale; sur les dalles des formes accroupies, encapuchonnées de noir, se traînent : des Goyas; des femmes en mantille qui, dans cette ombre louche égrènent le rosaire et font à genoux leur chemin de la croix; aux grilles ouvragées d'autres formes affalées, en prière: sur un banc de pierre un paysan en blouse est assis, immobile, le front dans une lueur; il flotte en cette église une odeur à la fois de latrines et d'encens; quand il s'y joint le parfum de l'œillet, il paraît que c'est là l'atmosphère de l'Espagne.

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