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LA CATHÉDRALE

Un mouvement d'êtres liumains se forme, Ton s'attroupe à la grille fleurie d'une chapelle, l'ombre s'en illumine, un prêtre catalan à la face de forban y officie entre deux enfants de chœur; c'est un baptême. Des marraines en mantilles et des parrains en capa nationale présentent au baptistère cinq ninosy cinq nouveaux-nés, bruns comme des grillons sous leurs voiles de linge et de dentelles. Et le prêtre arrose cruellement les pauvres petits crânes de sel et d'eau glacée avec une vraie louche, une louche à potage; les baptisés ululent, la foule agenouillée marmonne des ave; comment ces nouveaux-nés, ainsi inondés, ne meurent-ils pas dans la nuit; la méningite, m'a-t-on dit, sévit ici tout particulièrement sur Tenfant en bas âge : je m'explique pourquoi.

Le prêtre catalan, rapace sur le gcûn, touche sur le baptême et prépare le convoi; les marchands de cercueils affluent d'ailleurs dans les ruelles voisines, c'est même la seule industrie du quartier.

— Senor, senor, la senora. . . C'est une femme en mantille qui vient de s'affaisser, inerte, évanouie, le cœur affadi par l'indicible odeur qui règne en cette église; ses compagnes m'appellent à leur aide. Je prends sous les aisselles et j'assieds sur un banc l'infortunée marraine.

C'est la scène du troisième acte de Faust, Marguerite dans la cathédrale. « Voisine, votre flacon ». Décidément, rien ne manquera comme couleur locale.

Un peu hurluberlué, je sors par le cloître, un beau cloître plein de rêverie et de silence, dont les arceaux à demi ruinés et fermés de belles grilles encadrent un jardin ombragé de palmiers, où s'ébattent des oies.

Les oies sacrées de la cathédrale ! Un jet d'eau jase dans une vasque... Juché sur un mur d'appui, un enfant de quinze ans aux larges yeux limpides, beau comme un Murillo, copie un motif d'ornement héraldique, acanthes et chardons, la main sur un cartable.

Connaissez-vous dans Barcelone Une andalouse au sein bruni !

A. DE Musset.

Cest cette Andalouse que nous cherchons à travers un Barcelone sillonné de tramways, de fils télégraphiques et téléphoniques, mais dans laquelle, en dehors des cafés-concerts, ne sonnent ni bourdonnement, ni guitares, ni mandolines; nous étions beaucoup plus riches en couleur locale, à Paris, durant l'Exposition.

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Qui ne se souvient du fameux théâtre, dit Palais des Enfants^ où se succédèrent tour à tour, endiablées et enivrantes, la Pepa, la Soledad et la Macarona, la gitane applaudie de toutes les Espagnes et qui danse aujourd'hui à Madrid.

Mais voilà!... ces enragées danseuses de boléros, de flamencos et de'jotas, vives comme des étincelles, souples comme des couleuvres, étaient qui des Grenadines, qui des Sévillanes, toutes de race gitane d'ailleurs avec leurs yeux de braise et leur peau de citron, et, en dehors de TAndalousie, on ne danse plus en Espagne.

La guitare et les castagnettes, les flamencos et les rotas, ce sont là plaisirs grossiers laissés à la canaille et aux paysans, passe-^temps de posadas ou de corps de garde : le corps de garde où il n'est pas rare de voir un soldat des provinces du sud assis sur une chaise, devant la porte même de la caserne, gratter du jambon en uniforme, tandis qu'à deux pas plus loin, assis à califourchon- sur d'autres

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chaises, les sous-officiers du poste grillent des cigarettes tout en causant négligemment.

Nous quitterons donc Barcelone sans avoir vu danser, quel désappointement!

Un Barcelonais rencontré à Thôtel a pitié de notre navrement : c'est un samedi, il nous offre de nous guider dans une posada située aux portes de la ville, où les soldats des casernes se réunissent aux filles des manufactures voisines pour y danser le flamenco les samedis et dimanches soirs; les autres jours de la semaine, la posada est morne, rentrée au rang de simple débit de refrescos pour ouvriers et paysans.

Nous acceptons. « Mais il ne faut pas vous enthousiasmer d'avance, nous prévient notre guide, vous ne verrez là ni jolies filles ni costumes flamboyants, mais la lie du peuple, des ouvrières de fabrique et des filles de cuisine, des charretiers et des soldats, des soldats surtout à cause du voisinage des casernes; on danse de cinq à sept heures, dès la soupe

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avalée dans les chambrées. La soupe, je veux dire le verre d'eau et le pain sec, régime ordinaire de l'armée espagnole, sauf le jour de la fête de la reine-régente, le 14 Juillet de tra los montesy où Ton célèbre cette réjouissance par une bisque aux pois chiches et un verre de vin pur (s/c), et deux heures après les musiques cessent, tous les soldats n'étant pas permissionnaires. Il faut donc nous hâter, si nous voulons voir quelque chose, car voici la nuit. — « Mais c'est Tarrière-boutique du troquet de Vincennes ou de Grenelle, où la troupe danse deux fois la semaine, le bal-musette de l'ancien Salon de Mars, hasarde un Français de la bande. » Nous le faisons taire, il ne fait pas bon plaisanter, même à Barcelone, avec la susceptibilité espagnole; d'ailleurs la nuit est tout à fait tombée, et la Rambla toute blanche de lumière électrique, fourmillante de promeneurs, resplendit, car c'est ainsi, la lumière électrique éclaire tout Barcelone, elle est à Madrid, on est en train de

l'installer à Valence, les sierras Morenas et leurs défilés, autrefois redoutés du touriste, en seront inondés d'ici huit mois : nobis hœc otiafecil Lopez, le banquier de toutes les Espagnes, fermier-entrepreneur de l'électricité, baron Haussmann de ces États Mal-Unis de demain.

Nous avons quitté la Rambla. Précédés par la capa de notre guide, nous nous engageons dans des rues étroites et sinueuses, mais singulièrement éclairées aux rez-de-chaussées, autant de refrescos^ de débits de vin et de bodegaSf rez-de-chaussées en contre-bas de la rue, emplis de blouses courtes d'ouvriers des champs, de vestes rondes d'Aragonais et d'uniformes de soldats. Au seuil de ces établissements des silhouettes de femmes se tiennent immobiles, drapées dans de longs châles de laine clairs, gris ou blancs; des

jupes d'indienne rose ou bleu pâle à volants frôlent la cheville et laissent voir un soulier découvert; une marmotte de soie de couleur

vive est nouée sous le menton; d'autres se tiennent assises sur une chaise dans d'équivoques allées de maisons, le front sous un quinquet huileux qui les découpe étrangement : un escalier s'aperçoit dans le tond.

Elles ont toutes Tair résigné, une pose lasse, comme abandonnée de bêtes domptées et passives; tout regard semble absent de leurs grands yeux noirs. A l'angle de l'une de ces rues une pharmacie, où l'on guérit, s'il faut en croire les annonces dorées, les maladies secrètes, raconte éloquemment où nous sommes ; oui, nous y sommes, mais toutes ces maisons sont libres, libres les calmes et placides marchandes de galanterie en châles de laine blancs. Ici, la prostitution n'est soumise à aucun contrôle, mais la prostituée ne peut ni provoquer ni circuler dans les rues, d*où le silence, le mutisme de ces rues chaudes hantées d'immobiles manolas. « Le quartier français », nous révèle notre guide, et comme nous nous récrions, la capa veut bien nous expliquer que Bar-

celone a toute une population de réfugiés français plus ou moins brouillés avec la justice de leur pays, chevaux de retour, condamnés en rupture de surveillance ou de ban, tous, à les entendre, expiant un délit de droit politique, en général assassins ou voleurs, Técume même des ports de Marseille et de Toulon : laquelle population tient ses assises dans ces rues, y a ses cafés, ses lieux de rendez-vous et ses repaires, d'où le proverbe en cours à Barcelone : « A Barcelone, pour un Français un Français est bien plus dangereux qu'un Catalan. »

Cette révélation nous incite peu à lier connaissance, nous pressons le pas, timidement hélés de place en place par une robe rose à châle blanc; nous arrivons devant un triste parallélogramme de prison ou de caserne, nous nous engageons sous des voûtes ruinées, longeons de hautes murailles autrefois à créneaux et débusquons enfin par une poterne sur une large route de banlieue, en dehors de la

ville : des bruits de charrois traînent vers le port.

Nous sommes au pied des anciens remparts de Barcelone... Au loin, sous les feux de lumière électrique miroite la mer; ils ont une haute et fière allure, ces remparts. Devant nous, la masse énorme et noire de Monljuieh et, se profilant dans le bleu sombre de la nuit, des toits de fabrique et des cheminées d'usine.

Nous croisons des groupes de soldats, se hâtant vers la poterne que nous venons de quitter, tous regagnent la ville. « Trop tard, fait soudain notre guide, nous nous sommes attardés dans le quartier français, le bal est fini, ce sera pour demain soir. »

Un hangar s^ouvrant de plain-pied sur Une grande route bordée de murs d'usine et de terrains vagues; ça et là un quinquet tremblote d'un jaune d'huile, tandis qu'au loin, vers la gauche, un halo de lumière électrique dénonce Barcelone.

Dès l'entrée, un comptoir revêtu d'étain, le zing de nos chauds de vin de barrière :

pas de plancher, de la terre battue et de& murs blanchis à la chaux, le long desquels

court à hauteur d'homme une galerie de bois découpé : deuxportes peintes en rouge donnent sur cette galerie, des oignons et des courges pendent, ça et là, accrochés aux balustres.

Nous sommes dans la posada annoncée hier au soir et, qui mieux est, nous sommes attendus : le Barcelonais, qui s'est mis si espagnolement à notre disposicion^ a bien fait les choses ; il a commandé au quartier d'artillerie un Sévillan célèbre dans la garnison par ses talents de guitariste; et tout un piquet d'honneur a tenu à accompagner Peppe, qui doit chanter le flamenco devant les touristes français. Chose étrange, ils ont l'air en sucre candi, les artillores de la Reyna gubernatora, et malgré leur uniforme visiblement en loques, ils ont, sous leur hideuse casquette de cuir bouilli et leur affreuse veste bleue à parements rouges, un aspect propret et enfantin de soldats de plomb ; on ne peut plus déconcertants, ces trop jolis soldats dans cette équivoque posada de barrière, où entrent de

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minute en minute, drapés de couvertures et guêtres de cuir fauve, des amateurs de danse à mines de forbans.

Au fond, sur une estrade, un orchestre a pris place : trois musiciens aragonais à visages de bandits sous le foulard noir noué en serretête, culottes trouées et vestes couleur tan. Des filles, le châle d'indienne à fleurs croisé sur la poitrine, presque toutes coiffées en marmottes, Tair de bonnes à tout faire, circulent parmi cette canaille. Une assez jolie, grande, mince et haute en couleur avec des sourcils si réguliers, si fins qu'ils semblent tracés au pinceau au-dessus de ses grands yeux noirs, se promène escortée de deux ordonnances : pour la courtiser, ses galants tirent de leur poche des amandes et des noix qu'avant de lui offrir ils cassent sous leurs dents ; Técorce enlevée, la belle avec des gestes vifs de guenon saisit Tamande ou la noix sèche et, impassible, sans un mot, la croque à son tour. Elle a d'ailleurs un sourire

écarlate et blanc qui lui fait le tour de la tête, trente-deux grains de riz dans une grenade ouverte, et des cheveux luisants ramenés sur les tempes en coques de satin noir : au Moulin-Rouge, costumée par Landolf, cette fille évidemment ferait recette entre Otero et Duclcrc,

Une note : cette foule est relativement silencieuse, un vague bourdonnement emplit à peine cette salle... Nous sommes loin des cris, des ohé du chahut et du vain brouhaha de nos bals d'ouvriers rigoleurs et braillards. Ce silence et cette dignité d'une race méridionale nous étonneront d'ailleurs à travers toute l'Espagne. Accotés au comptoir, nous attendons.

Sur un signe de notre guide, l'artilleur sévillan, commandé pour la circonstance, prend place sur une chaise dans un coin du hangar, croise une jambe sur l'autre et, pinçant sa guitare, il commence : on entendrait voler une mouche maintenant.

A la fois gutturale et douce avec d'étranges portements de voix, la chanson gémit, monotone : la guitare la soutient à peine, moins que pincée, touchée du bout des doigts ; de temps en temps la main du chanteur se pose à plat sur les cordes, étouffant toute sonorité, et tandis que la musique gronde assourdie, la voix alors s'enfle, se gargarise pour ainsi dire avec elle-même et devient rauque, déchirante comme une invocation, un chant de muezzin, un appel à Allah, et c'est triste à pleurer, d'une tristesse prenante, navrante et qui étonne, cette chanson de danse dégénérée en plainte et de plainte en prière ; et des décors s'évoquent de ciels d*un bleu qui brûle, de. solitudes immenses et d'horizons de sables derrière des minarets ; on sent gémir en elle le lumineux ennui accablé de l'Orient.

Mais voilà qu'un des soldats s'est détaché des rangs des spectateurs et se tient maintenant au milieu de la salle; les bras levés, les yeux baissés, obstinément fixés au sol, il

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piétine sur place, d'abord lentement, puis plus vite et plus vite encore avec une sorte de frénésie hystérique, inconsciente. Une fille en marmotte de soie rayée est venue se camper devant lui, répétant identiquement tous ses mouvements, tous ses gestes. Tous les deux, maintenant vis-à-vis l'un de l'autre, ondulent sur place, pétrissant rageusement la terre battue du sol à durs coups de talon; mais ils ne se regardent pas, leurs paupières sont closes et leurs yeux s'évitent ; ils les tiennent énergiquenient fixés sur la pointe de leurs chaussures; et la guitare grince et le flamenco monte, s'enfle et s'anime, et comme un vent s'élève qui secoue cette salle; des éclats de voix répondent^ et d'autres couples se sont campés face à face, et maintenant dans toute la posadçiy filles et gars trépignent sur place, les bras levés, tordus en cadence. Le danseur bondit à gauche et la danseuse à droite, et leur buste reste droit sur leurs hanches oscillantes, tandis que, pris de folie,

les pieds s'agitent éperdument, frénétiquement sur le sol; et sous les paupières aux longs cils baissés, les prunelles demeurent invisibles, le regard s'obstine à se dérober, comme reculé dans une extase, tandis qu'un mystérieux rictus tire les lèvres épaisses sur des dents courtes et blanches d'une dureté éclatante, des dents de nègre africain retrouvées dans un bestial sourire sur toutes ces bouches espagnoles.

Toute la posada hurle et danse, convulsionnaire, prise d'une fureur endémique; le secret de la danse des morts, dont s'épouvantèrent trois siècles du moyen âge, vient de nous être révélé dans un bal de barrière par des filles à soldats et des débardeurs de port.

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