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11 vient de mourir à Paris, dans un petit hôtel de l'autre côté de Teau, une personnalité assez curieuse, bien connue des marchands de médailles et des lapidaires du quartier du Panthéon : Monsieur de Burdhe.
(Je change à dessein la consonnance du nom et bien inutilement peut-être, car tous ceux qui ont approché Tétrange individu, dont je parle, Tout forcément remarqué et le reconnaîtront sûrement). M. de Burdhe habita pen-
dant vingt ans, seul avec un vieux valet de chambre, Taile gauche d'un ancien hôtel Louis XVI de la rue..., que le percement du boulevard Raspail a depuis peu fait disparaître. C'était un assez vaste et beau corps de logis à deux étages seulement, surélevé d'un perron de cinq marches et se délabrant doucement entre une cour moisie, une cour aux pavés envahis par les herbes et veloutés de mousse, et un petit jardin trempé d'ombre, planté de châtaigniers séculaires, profond et froid comme un puits; un jardin sans air et sans soleil où de Burdhe trouvait le moyen de faire fleurir les plus beaux iris du monde, -depuis les iris blancs aux pétales de soie molle et de nacre jusqu'aux iris noirs de Suse, pareils à d'énormes chauves-souris de crêpe soudain figées dans Téclosion d'une fleur.
La famille de Sainte-Radegonde, retirée depuis dix ans en province, avait abandonné la vieille demeure familiale à ce cousin éloigné, (|ui d'ailleurs ne l'habitait que cinq à six mois
par an, de Burdhe passant depuis longtemps ses hivers en Orient, soit à Smyrne, soit au Caire ou sur les bords du Nil pour lesquels il avouait une grande prédilection. 11 quittait Paris régulièrement fin novembre, et le vieil hôtel aujourd'hui disparu ne rouvrait les Persiennes de ses hautes portes-fenêtres que dans les premiers jours d'avril. De Burdhe sortait peu, suivait à peine les deux ou trois grandes rares premières qui révolutionnent Paris chaque printemps ; mais, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme, était signalé dans un établissement de plaisir, comme TOlympia ou les Folies-Bergère, il arrivait parfois à de Burdhe d'y fréquenter toute une semaine, et cette étrange insistance n'était pas un de mes moindres étonnements; puis il replongeait tout à coup dans la retraite, le silence, et, si je le rencontrais et cela à de longs intervalles, ce n'était plus que chez les antiquaires des quais, les marchands de pierres rares des rues de Lille
UN DEMONfAQUE
et de rUnivershé ou les numismates de la rue Bonaparte, alors attablé, la loupe à la mainetsingalièremeatâttentif, devant quelque intaille du xvi® siècle ou quelque camée obscène de collection.
Il possédait lui-même dans le mystérieux hôtel des Sainte-Radegondc tout un musée secret sur pierres dures, célèbre parmi les amateurs et les marchands ; mais il ne m'admit jamais à contempler ses richesses et ne me fit que les honneurs de ses fabuleux plants d'iris, dont il avait rapporté d'Orient des variétés inconnues, aux fleurs tout à fait monstrueuses, déroutantes de formes et de nuances et plus semblables à des orchidées maudites qu'à d'honnêtes plantes d'horticulteur.
D'ailleurs tout était étrange et inquiétant dans cet homme ; sa pâleur, ses cheveux teints au henné comme ceux d'un-Oriental, la souplesse presque féHne de son corps mouvant, tout en lui, jusqu'àses quarante ans demeurés prodigLeusement jeunes malgré la fatigue
évidente de ses traits» tout angoissait comme une énigme dans ce. mystérieux de Burdhe; et les: passants se retournaient instinctive^ ment dans la rue^ sur ce souple et svelteinK connu à la face si lasse et au regard si pâle, si paiement bleu et d'une dureté de pierre dure.
Ils luisaient, ces yeux, tour à tour d!acier et de lapis entre des cils qu'on eût dit gouaches de kohl, et avaient, en fixant,, une insisf tance qui déconcertaitX'était un être à la fois répulsif et attirant; la douceur fondante de ses très petites mains toujours glacées glissait entre les doigts comme une fuite' de couleuvre, et c'était une très particulière impres^ sioade malaise que cette étreinte insaiisissable et pourtant caressante de doigts fluides et froids. Il parlait peu de lui, absolumeat muet sur l'emploi de son temps et de ses soirées, n'affichait pas de maîtresse, vivait sans amis et ne recevait qui que ce soit. Ses seules relations étaient des marchands et des collée^
8 UN DÉIfODHAQUE
tionneurs comme lui. Un profond mystère épaissi à plaisir, enveloppait sa vie, et en dehors des conversations d'art et de littérature qu'il aimait passionnément, mais avec un goût presque exclusif pour le fantasque et le bizarre, une admiration maladive pour Edgar Poe, Swinburne et Thomas de Quincey, il n'ouvrait jamais la bouche que pour se plaindre d'étranges lassitudes, d'inexplicables fatigues qui le terrassaient tout à coup et, aii moment de sortir, le forç?iient à s'étendre et à demeurer pendant de longues heures inerte et les membres comme dénoués, vaincu par il ne savait quel torpide sommeil dont il s'éveillait anéanti. Il lui arrivait parfois de dormir quarante heures en deux jours; il s'éveillait juste aux heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait presque aussitôt dans cette invincible torpeur. Il en conservait une sorte d'effroi, flairant en cet engourdissement anormal une lésion du cerveau, une dépression nerveuse, en somme un
danger. Il avait bien consulté, mais aucun traitement n*avait eu raison de ces somnolences, de ces léthargies morbides ; il les attribuait à Tusage de Topium dont il avait pris l'habitude en Orient ; il s'en était défait à la longue, mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours et, après bien des années, il charriait encore dans ses veines la pesante ivresse des fumeurs de kief : d'où sans doute ses yeux d'acier bleui et cette immuable pâleur.
11 avait, dit-on, rapporté de cet Orient funeste, des souks de Tunis et des caravansérails de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de tapis précieux et d'armes rares; mais je ne fus jamais admis à contempler ces merveilles, et les quelques fois où j'allai chez lui, il me reçut dans une sorte de petit parloir très élevé de plafond et tout en boiseries blanches, où des estampes de Debucourt et deux ou trois eaux -fortes licencieuses semblaient éterniser l'atmosphère
sècheaneûtlibfictine^ si froideaaieQt frivole, du siècle (dernier.
Ce bizarre intéxiear d'orientaliste et d'antiquaire^ je ne devais en pénétrer le mystère que bien des années plus tard, dix«huit mois après la démolition, du vieil hôtel familial, quand de *Burdhe exproprié yint se loger aux environs du Champ-de-xMans, dans cette morne alors :et maintenant bruyante avenue de La Bourdonnais, toute blanche de bâtisses et de maisons de rapport. Il avait trouvé là au fond d'un jardinet,, dans des conditions analogues à celles de l'hôtel Sadnte-Radegonde, un petit pavillon depuis longtemps sans locataire et dont l'aspect. d'abandon l'avait presque aussitôt séduit. C'était un petit bâtiment datant de mil hui; cent quarante, d'un mauvais style Louis XV, aux toits guillochés de lucarnes et dont les guirlandes de plâtre s'effritaient dans^un petit jardin de banlieue où ne poussaient quedes tournesols; à l'en* tour cent mètres de palissades et de ter-
UN" nEMONFAgOi: II
rains vagues^ C'est cette solitude qaati râyaiit décidé.
Il déoiéflagea ea plein été, profilant de Paris-vide poiir: transporter en toute tranquillité 8003 curieux mobilier. En octobre, il nson retowE d'Allemagae, je le. trouvai insfcaHé, mais:- la porte du nouveau logis ne* s'ouvrit pas davantage^ qxie celle du précédent: De Bardhie, au contraire, me parut plus fermré, plus obstinémei;it silencieux que jamais; 11 avait remplacé son vieux valet de chambre par une espèce de grand séminariste à la face dolente et d'allure équivoquey avec des petits yeux mobiles et virants de voyou parisien; des plants d'iris mal venus remplaçaient maintenant les tournesols, et deux chimères de faïence craquelée d'un vert délavé et bleuâtre veillaient au bas du perron : c'étaient là les seuls changements aperçus du dehors.
De Burdhe' combattait maintenant ses terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables marches forcées^ prolongées très
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lard dans la nuit par les avenues ou le long des quais de ce quartier solitaire ; j'avais vainement évoqué devant lui le danger de ces promenades nocturnes : « J'en ai bien vu d'autres en Orient, — répondait-il avec un haussement d'épaules ; — il ne peut m'arriver rien à moi, rien ; et puis j*aime les aspects de coupe-gorge, le sinistre moderne de ces larges avenues. » Et c'était, avec un petit pétillement dans les yeux, une description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un angle de rue suspecte ou d'un fiacre immobile arrêté sur la berge et se reflétant dans Teau ; mais il s'arrêtait tout à coup comme en ayant trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses soudains silences. £e de Burdhe aimait passionnément la nuit.
Est-ce dans une de ces périlleuses sorties que de Burdhe fut victime de quelque agression de rôdeur ? La complicité de son nouveau domestique ouvrit-elle au contraire le pavillon de l'avenue de La Bourdonnais à d'anonymes
assassins? Mais le mystère qui enveloppa toute sa vie se fit encore plus dense autour de sa mort. Ce fut une fin tragique^ obscure, fleurant à la fois le crime et Tau delà ; et le matin de décembre où cette mauvaise face de sacristain, que je ne pouvais souffrir, se présenta toute bouleversée chez moi pour m'annoncer qu'il était arrivé quelque chose à Monsieur et me supplier de venir de suite, j'eus rimmédiat pressentiment que j'allais pénétrer dans quelque chose d'affreux. Le temps de sauter à bas de mon lit, j'étais vêtu, je suivais cet homme.
Nul désordre dans les deux pièces que nous traversâmes d'abord. C'était, cette fois, tendu d'un papier anglais de chez Morice, le même froid parloir que dans l'hôtel Sainte-Radegonde ; puis, une salle à manger aux murs peints à la colle, uniquement décorée de grands paons de faïence. La troisième pièce méritait attention, le domestique s'était arrêté au seuil ; une vieille tapisserie
14 UN* DEMOPHAÔIJE
Louis XIV en faisait le. tour : c'étaient, dans un jardin de colonnades et de terrasses, des guerriers costiannés à la romaine avec des déesses aux tuniques astcagalées d'alors^ mais une étrange décotoratioo avait noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étofïies^si' bien que sur le ciel devenu roux, au miiieu du gris bleu des jets d*eau, c'étaient noaplus des nymphes et des dieux, mais des déosuons à. visages de nègres qui vous fixaient de leu3?s yeux blancs. Un lit très bas, très large, étalait presque à ras de terre ses courtines de soie mauve ramagée de fleurs d'of, un monstrueux Bouddha veillait au pied; une haute psyché Empire le reflétait Le lit n*était point défait, et dans Tair épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait. Le domestâq'ue sLlencieux^soulevait une portière.
Lày dans ua réduit tout tendu de soieries d'Ovien&y sur un .écro*uiement de coussins, de Burdhe déjà raidi gisait]; il était en. tenue de soirée, un énorme iris blanc marquait sa
M I MTia
boutonnière ; il était tombé en arrière, les genoux plus haut que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà pincées, avait roulé de . côté, mettant en saillie Tarête des maxillaireset la pomme d'Adam. La. chute avait dû être violente et pourtant les vêtements n'étaient point fripés ; à peine le plastron de la chemise était-il entr'ouvert. Une de ses mains crispées étreignait la chaînette d'argent d'un mecveilieuic encensoir^ Pas une goutte de sang. : seulement, au cou, à la place où la chair est plus douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.
Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus tenace et plus fort ; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de santal, un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir. Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée la mort avait-elle surpris de Burdhe ? Une
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énorme gerbe d'iris noirs et d'anthuriums se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent, et sur une sorte de petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de ciboires, se dressait une étrange statuette, une espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir; elle était absolument nue.
Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières ; mais entre les cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe, ricanait, menaçante, une petite tête de mort.
UN DEMONIAQU-E I7
Or le hasard voulut que le testament de de Burdhe me laissât l'ameublement de sa chambre à coucher, y compris les tentures et tous les bibelots du petit oratoire où son inattendu cadavre, correct, en habit noir et la boutonnière fleurie d'un énorme iris blanc, m'avait naguère épouvanté. Me souciant peu d'introduire chez moi les tapisseries et les meubles plus ou moins maléficiés d'un pareil gîte, j'envoyais le tout à l'Hôtel des Ventes, réservant seulement le Bouddha de la chambre, le petit autel hindou et l'idole androgyne de la pièce voisine au collectionneur et marchand Arthur Wing, accouru presque aussitôt chez
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moi ; mais dans les allées et venues du déménagement un manuscrit me tombait entre les mains, manuscrit entièrement écrit par de Burdhe, quoique de diverses écritures.
Quelque obscures que soient ces révélations, peut-être éclaireront-elles d'un jour nouveau cette impressionnante et trouble figure de Burdhe. Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates, mais en supprimant forcément quelques-unes d'une écriture trop hardie pour pouvoir être imprimées.
D'abord sur le premier feuillet, cette citation tronquée de Swinburne :
€ IT y a une fiévreuse faim dans mes veines.
— Le péché I Est<e un péché quand les âmes dés hommes sont jetées dans le gouffre^ Cependant j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât sous les pieds chaussés de feu de la luxure.
« Oh ! le triste enfer où toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui jamais ne finit ! »
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Uîvr DÉMONl^AQUE I9
II avril 18'] y — L'obscénilé: des narines et de» bouches, l'ignominieuse cupidité des sourires de femmes rencofitrées dans la rue^ la bassesse sournoise et tout le côté hyène de bêtes fauves, prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des promeneurs sur les trottoirs, commeâl y a longtemps que j*en souffre. ! J'en souffrais déjà enfant^ quand, descendant par hasard à l'office, je surprenais sans les comprendre les propos des domestiques déchirant les miens à belles dents.
Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d?une humanité de loups-cerviers, je devais la retrouver plus lard au collège, et moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les; bas instincts, ne suis^j-e pas instinctivement violent et ordurier, comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des émeutes qui jettse les sergents de ville à la Seine et criait il y a. cent ans : A la lanterne ! comme elle vocilère aujourd'hui : A Veau! à Veauiî
y octobre 187 s» — Il n'y a de vraiment beau que les visages des statues; leur immobilité est autrement vivante que la grimace de nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle intensité de regard dans leurs yeux vides!
J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de V Antinous me po.ursuit.
Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la fois savante et profonde ses longsyeux morts se reposaient sur moi ! Un moment j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.
24 février 18 jj. — J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble : j'ai été intriguer près d'un journaliste, que je connais à peine, pour pouvoir assister à une exécution, et pourtant le sang me répugne, et chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à côté, je défaille presque et je vais me trouver mal.
Pitzer m'a promis une carte. Non décidément, je n'irai pas à cette exécution.
70 mai jSyj. — Je viens de voir la plus belle collection de pierres dures. Quelle pureté de profils, et quelle suavité de lignes et d'attitudes dans les moindres camées ! Les Grecs ont plus de grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le caractère de la divinité, mais les intailles romaines ont je ne sais quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une tête adolescente couronnée de lauriers, quelque jeune César, à l'expression exténuée et jouisseuse, à la fois désirante et lasse, dont je vais rêver pendant bien des nuits... Rêver!
Certes, il vaudrait mieux vivre et je ne fais que rêver.
I y juillet i8j8, — On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces
nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d^anciens avatars oubliés? mais j'ai absolument croisé ce soir dans le remous de la foule excitée et suante des masques d'affranchis bithyniens et de courtisanes de la décadence.
Il se dégageait ce soir de cette grouillante esplanade des Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de fritures, les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménageries, de fauves effluves d^une fête sous Néron.
2j novembre^ même année. — ^ Le regard naorne et si lointain de VAntinous, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du camée romain, je viens de les retrouver, et cela dans un pastel plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande si cet étrange regard, j'étais sûr qu'elle le reproduisît.
Et cependant moins que rien, ces deux ou trois crayons de pastel écrasés autour de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines dilatées, sous une lourde couronne de violettes Pressées, avec au coin de Toreille un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur cadavéreuse et tn&te, mais sous les paupières à peine soulevées luit et sommeille une eau si verte, Teau morne et corrompue d'une âme inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure !
Je donnerais tout pour trouver ce regard.
K) décembre^ même année. — « Dort-elle ou veille-t-elle ? car son cou, baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri palpite et s'efface ; douce et mordue doucement, plus belle pour une tache. » — Laus Veneris (Swinburne).
Oh I cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et l'abandon presque pareil
à la mort, le calme de ce corps anéanti de plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache.
J'aurais voulu y appliquer mes lèvres et sucer lentement toute l'âme de cette femme et cela jusqu'au sang, et puis ce pouls régulier m'énervait; le souffle de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée m'obsédaient comme le tic tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment oii mes mains crispées allaient ^treindre la dormeuse à la gorge et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus ; je me suis levé, une sueur froide aux tempes, je me suis senti pendant dix secondes une âme d'assassin, et puis il sortait de ses lèvres une petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains l'exhalent en dormant.
les saints de la Thébaïde, que de coupables nudités doucement entr'ouvertes venaient tenter la nuit dans le mirage des sables ! O ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres frôleurs laissaient des sillages
d'aromates et d'encens, et c'étaient pourtant de nlauvais esprits !
10 janvier 1881. — 11 y a en moi un fonds de cruauté qui m'effraie ; il dort pendant des mois, des années, tout à coup il s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante de moi-même. Ce chien tantôt, dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas de suite accouru à mon appel. La pauvre bête était là, l'échiné rampante, rasant presque terre, ses grands yeux humains attachés sur moi, et ses hurlements lamentables. Ils auraient attendri un boucher ! Mais comme une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je voulais frapper : chaque frémissement de cette chair pantelante me communiquait je ne sais quelle ardeur sauvage. On avait fait cercle autour de moi et je ne me suis arrêté que par respect humain.
Après, j'ai eu honte... Je me souviens qu'en-
fant j'aimais à tortorer les bêtes ; et l'histoire des deux tourterelles qu'on m'avait 'mises une fois entre les mains pour me distraire, et qu^instinctivemeat, inconsciemment, j'ai serrées jusqu'à les étouffer, je;ne Kai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.
La palpitation de la vie m'a 'toujours rempli d'une étrange rage de destruction et j'ai souvent des .idées de meurtre dans l'amour.
Y aurait-il en moi un être double >
•28 février. — Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec cette persistance ? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus simple. pourtant, en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux masques } Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en soutane, traînant dans le raisseau la dignité du prêtre, sûrement quelque
voyou.- II. n'y avait pas à s'y méprendre par cette nuit de mardir-graa, et puis le dandine* ment de la femme, ses fortes hanches saillant sous le drap de la tunique^ Teffronté maquillage de cette face de fille^ tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout jusqu'à Tair béat et le sourire oblique de ce camelot en robe et en rabat. Mais dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à la porte de cet hôtel meublé, la. silhouette de ces deux masques devenait dangereuse, inquiétante ; l'heure était louche aussi, près de minuit et demi. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de rencontre .> Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée qufimposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce pseudo^curé.
1$ mars, — Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque.
L'énigme du.visage que je ne vois pas m!attire, c'est le vertige au bord d'un gouffre ; et
dans la cohue des bals de TOpéra, comme dans le promenoir bruyant et triste des Élysées-Montmartre et des Folies, les yeux entrevus par les trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une fièvre d^inconnu. Cela tient de Taléa du jeu et de la furie de la chasse ; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard lointain de V Antinous.
21 novembre. — Il n'y a pas à dire, j'ai eu cette nuit plus qu'une vision : un être inconnu, de l'invisible et de l'intangible s'est manifesté. J'étais couché et ne dormais point; je m'étais même couché de bonne heure, ayant dans la journée, suivant l'avis de mon médecin, fourni une longue marche, tenté de briser mes nerfs par une fatigue saine : ellk m'est apparue.
Ma lampe était allumée, ma table de chevet sur mon lit, mon livre devant moi ; donc je ne dormais pas.
C'était une figure nue, de taille moyenne, plutôt petite et d'une pureté de lignes incomparable. Elle se tenait debout au pied de mon lit, légèrement renversée en arrière, et comme flottante dans la chambre, car ses pieds ne touchaient pas le sol ; elle paraissait dormir.
Les paupières baissées, les lèvres entr'ouvertes, sa nudité s'offrait abandonnée et chaste, ses bras nus croisés sur sa nuque soutenaient sa tête extasiée en effilant la cambrure du torse, ponctué de rouille aux aisselles.
Sa chair avait des transparences de jade^ c'était une vision délirante ; mais de son front diadème d'émeraudes voltigeait et coulait un voile de gaze noire, une vapeur de crêpe qui dérobait le sexe et s'enroulait aux hanches pour se nouer, comme un lien, autour des deux chevilles, aggravant de mystère la pâle apparition.
El j'aurais voulu connakire le regard> caché sousccs paupières closes. Un secret pressen* timent me disait que cette nudité léthargique' possédait rénigme démon malietde ma guérison ; cette^.fîgure en extase de morte amoureuse était la. vivante incarnation de mon secret Quelques mots (cap fut-ce bien^ elle qui les prononça) frémirent à mon oreille :
Astartéj Acte, Alexandrie, et la figure s'évanouit.
Astarté, le nom de la Vénus syrienne ; Acte, ceLui.d'une:.affranchie ; Alexandricf la vilie des Ptolémée^ descourtisaaeset des philosophes ; Astarté^ le nom d'un^démon aussi^
j*" décembre.
rÉgypte.
Je pars demain pour
Ici finissait le premier cahier du manuscrit..
J'ai coDBti Mlàgéeleine et Marthe en Galilée;
Je saigpe^dans Pétrone et ris dans Apulée,
Je suis le souffle ardent des lointains siècles d'or.
Je flotte dans les plis des robes et des chapes, Je dîne au lit des rois et soupe chez* les papes Et je vis dans ton cœur et dans d'autres encor.
Astarté> Acte, Alexandrie 1 II y a dix ans que ces trois noms ont frémi à mon oreiJlle, et dépuis dix ans je cours et parcours rOdent, obsédéf.à la recherche de la délirante vision d'une; inoubliable nuit..
Et dans les rues montantes delà Kasbah pas plus qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur ensoleillé des souks
de Tunis pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages du Nil, nulle part je n'ai rencontré les liquides yeux d'émeraude dont la lointaine et captivante promesse m'a fait tout abandonner, pays, famille, Us êtres chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les affections ; et partout, dans les ruelles assourdissantes de Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne, Pénivrant fantôme d'Orient, Astarté m'a partout déçu, m'a partout trompé, m*a partout menti.
Elle ne m'est plus jamais apparue.
Les aije pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées de soieries et de voiles de son brûlant pays I Femmes arabes ou mauresques se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles descendaient, trébuchantes, les marches des ruelles baignées d'ombre, ai-je assez longtemps interrogé sous le haïck leurs longs yeux d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillé
dekoih, implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien, brillants et d*urs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de lapis et aucun des êlïes rencontrés là-bas, 'autour de la pyramide de Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, n'a tenu la promesse de la déesse. Ni Ouled-Naïl ni même ânier fellah, nul d*entre tous ces animaux d'Orient n'a su m'offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine que la vision m'avait promis.
Astarté, Acte, Alexandrie I
Cet introuvable et morbide regard, s'il n'existe pas, pourquoi luisait-il si étrangement sous les paupières de plâtre de l'Antinous, pourquoi souriait-il, si désespérément impérieux et las, dans l'intaille verte de cette bague ? et cette peintresse, qui Ta si bien saisi dans ce pastel de femme voilée, où Tavait-elle rencontré ou rêvé, ce regard, pour que je l'aie immédiatement reconnu ?
Et la somnolente figure qui me chuchota les trois noms fatidiques : As tarte, Acté^ Alexandrie, pourquoi laissait-elle filtrer cette lueur froideet verte de dessous ses paupières appesantîmes.^
Oh ! ce regard, dont la vaine recherche m'exaspère et m^obsède, je suis sûr que je l'eusse rencontré sous les empereurs de la décadence, dans la Rome des Néron et des Héliogabaie, dans celle de Tibère aussi! regard de gladiateur ou de patricienne Vestale, dernière appel de vierge livrée aux bêtes ou prière de hiérophante d'Asie venu avecSœmia dans la ville des Césars, avec quelle frénésie j'aurais aimé, puis étranglé de mes propres mainsPêtre ador^ de luxure et de souffrance qui eût possédé ces yeux verts !
La volupté n'est peut-être bien que le sourire de la douleur? et la luxure alors? oui, Thorri-ble, c'est justement la chaude et féroce luxure qu'attire :en moi l'exaspérée poursuite de ce fuyant regard. H a tout flétri, tout
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souillé en moi comme un virus xt c'est de^ia boue qui coule maintenant dans mes veines.
Uobscénité jaillit partout autour de moi, les ^objets, Tart même, tout. à mes yeux devient obscène, prend :un sens 'équivoque, ignable, impose une idée basse et dégrade les sens et l'intellect en moi!
Ainsi ce Debucourt que j- achetais, il y a six ans, sur les quais, et qui représente dans les tonaBlés attendries et délicatement nuancées du peintre deux jeunes femmes serrées l'une coft^e Tautre et jouant avec une colombe, pourquoi ne m'inspire-t-il, ce Debucourt, que des pensées obscènes ? L'estampe en est assez connue pourtant, l'Oiseau ranimé^ s'intitulet-elle. Poudrées, enveloppées dans les gazes et les linons flottants de l'époque, d^un coloris de chair adorable et d'une beauté aristocratique toutes deux, pourquoi ces créatures de grâce et de fraîcheur s'associent-elles dans mon idée au souvenir de la Reine et de M"*^ de Lamballe?... et c'est la plus ignomi-
nieuse calomnie de l'époque, les plus sales racontars du Père Duchêne, la boue même des clubs Jacobins qu'évoque à mes yeux cette estampe, et cela pour le geste d'une des femmes écartant son fichu de linon et retirant d'entre ses seins la colombe qui s*y est blottie, blancheur entre les blancheurs.
Et ce sont toutes les infamies débitées sur la liaison de Marie-Antoinette et de l'infortunée princesse, qui assiègent alors ma mémoire; c'est comme une fièvre. Une frénésie de rut et de cruauté m'investit et, parmi les rumeurs grondantes d'une émeute populaire, je me trouve tout à coup transporté dans le recul d'un siècle, par une chaude journée d'orage, aux abords d'une prison. Une foule suante d'hommes en bonnets rouges, de portefaix à têtes de brutes, la chemise débraillée sur des poitrines velues, me bouscule et m'étouffe; on vocifère, partout des yeux de haine. Uair est lourd, empesté d'alcool, d'odeurs de crasse et de haillons, des bras nus agitent des
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piques et avec un grand cri je vois soudain monter dans le ciel de plomb une tète coupée, une tête exsangue aux yeux éteints et fixes, que des hommes ivres se passent de mains en mains, soufflètent et baisent sur les lèvres. L*un d'eux porte, enroulé autour de son bras nu, comme un paquet de lanières sanglantes, tout un nœud de viscères; il ricane, les lèvres ornées d'une équivoque moustache blonde pareille aux poils frisés d'un sexe... et ce sont autour de la moustache postiche des propos ignobles, des gros rires outrageants; et la tête oscille au-dessus de la foule, brandie au bout d'une pique : la tête de la princesse de Lamballe que les septembriseurs viennent de faire coiffer, friser, poudrer et raviver de fard pour la porter à Thôtel de Penthièvre et de là au Temple sous les fenêtres de la Reine.
Et je me ressaisis révolté d'horreur.
D'ailleurs cette tête coupée m'est devenue une obsession. Maintenant j'en vois partout, partout des rictus de décapités, des dents froides
de guillotinés me raillent et me sollicitent : L'hallucination se précise surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes sinistres qui longent les fortifications et, comme j'aime mon mal en véritable malade, je sais où et comment faire naître la déséquilibrante et cruelle vision.
Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière du boulevard Bineau aux berges de Billancourt , les lentes promenades évocatoires le long des tristes roules bordées de palissades et de quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émane et monte facilement de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime, la floraison du mal! Comme cette province du rôdeur et de la pierreuse est bien celle du cauchemar moderne, et comme la décevante Astarté, celle qui se refuse si obstinémenj dans les villes enchantées de l'Orient, comme elle se livre complaisamment dans ses atours de goule au bord des terrains vagues et des
guinguettes à l'abandon. Que l'endroit soit la route de la Révolte, la plaine de Malakoff ou les carrières de glaise de Montrouge, Astarté rit partout, dans les solitudes de Gennevilliers comme sur les bords empuantis de la Bièvre.
Alors des petits murs des maraîchers, des bordures de planches des nourrisseurs , audessus des toits des hangars bleuis par la lune, les coupables têtes des suppliciés surgissent, têtes de Pierrots cravatés de rouge vif. On les dirait de plâtre, tant elles paraissent blêmes, blêmes oui, mais si gouailleusement prophétiques avec leurs lèvres bleues et leurs claires dents froides, têtes d'assassins ou d'anarchistes, les Gamahut, les Pelz et les Lebiez auprès des Ravachol ; et tous, avec leurs cheveux hérissés et pourtant si ras tondus sur la nuque, l'air de Jean-Baptiste du crime, car Salonié danse toujours devant le vieil Hérode exténué de luxure et ne tient pas pour rien le lotus symbolique tendu vers le roi des mornes civilisations.
Astarté! quelle ironie et quel leurre. Avoir rêvé d'une déesse d'Asie, d'une affranchie presque impératrice de Rome et des amours monstrueuses et sacrées des sanctuaires abolis de rOrient pour échouer dans les odeurs de vinasse et de sang d'un matin de la Roquette, un jour d'exécution.
Les yeux glauques et désirants de la femme voilée du pastel, j'ai cru les rencontrer un soir pourtant.
C'était à Constantine, dans la rue des Echelles, la rue des filles et de la prostitution qui dévale si raide au-dessus du Rummel!
De cafés maures en cafés maures et de posadas espagnoles en buvettes maltaises, comment nous étions-nous échoués dans ce bouge équivoque de fumeurs de kief> Une mélopée aiguë et monotone y glapissait de fifres et de derboukas et, au milieu d'un cercle d'Arabes accroupis, deux êtres exsangues aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre s'y déhanchaient, abominables, avec d'é-
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Iranges creusements de reins. Oh! les appels désespérés, presque convulsifs, de ces bras grêles au-dessus de ces faces figées! Les yeux peints, les joues peintes, ils se tordaient, invraisemblablement sveltes, dans des flottements de gaze et de tulle lamé d*or, comme en portent les femmes, secoués de temps en temps de la nuque aux talons par de courts frissonnements de tout l'être, comme sous une décharge de. pile électrique. Tout à coup un des danseurs sMmmobilisait,tout raide avec un cri perçant de hyène, et dans ses prunelles révulsées je vis resplendir l'introuvable regard vert. Je m'élançais vers lui et le prenais aux poignets : il venait de s'affaisser, une écume aux lèvres. C'était un épileptique et, qui pis est, un pauvre être aveugle, un misérable danseur Kabyle épuisé de vice et de phtisie, destiné sous peu à mourir.
Ici finissait le second manuscrit. La suite tombait dans l'incohérence, dans la folie, dans
un érotisme si fantasque et si maladil que la transcription du texte n'en devient plus possible ; le démoniaque tournait à la manie, l'anémie cérébrale devenait évidente, et à l'obscurité de la pensée correspondait la frénésie de récriture. Quelques citations pourtant.
Venise^ octobre 1888. — J'ai cru rencontrer aujourd'hui l'implorant regard qui m'obsède, l'œil trouble et vert qui a fait de moi un misérable déséquilibré, un déclassé et un fou. C'était à l'hospice des vénériennes, dans l'atmosphère fade et tiède d'une grande salle aux murs peints à la chaux, aux vitres incendiées de soleil par la plus belle après-midi. Elle était étendue parmi la blancheur douteuse de ses draps d'hôpital, et sa chevelure d'un rouge acajou, étalée sur ses oreillers, faisait paraître plus terreuse encore sa face jaune de syphilitique. Elle se taisait immobile au milieu des chuchotements, à peine baissés de ton à notre entrée, de vingt autres femmes, vingt conva-
lescentes ou moins malades se bousculant, en' camisoles, autour d'une table encombrée de verroteries^ de numéros et de cartons ; toute la salle valide, avec Tanimation de geste et de voix propre à la race, jouait à la loteria, La malade à la pâleur de cire, elle seule, ne parlait pas, ne bougeait pas. Mais entre ses cils mi-clos une eau verte et pailletée d*or luisait, une eau dormante et triste et pourtant incendiée de lumière, comme le lit d'une source obscure à l'heure de midi; et un si douloureux sourire contractait en même temps les pauvres lèvres fanées et le coin des paupières meurtries qu'un instant j'y crus voir resplendir l'expression d'infinie lassitude et d'extase enivrée de ma première apparition.
Je me penchais curieusement sur le lit, la face s'était détendue, les yeux s'étaient fermés. « Un spasme comme elle en a souvent, disait le médecin qui nous accompagnait, c'est une tumeur aux ovaires, celle-là est condamnée. »
Le petit danseur phtisique du café de Cons-
tantine était condamné, lui aussi. Serais-je un amoureux d*agonies? effroyable et déroutant, cet invincible attrait vers ceux qui vont mourir.
Florence, février i8go.
La tête doulourouse, ardente et maladive, A dans le morne attrait de sa grâce native Le charme d'une vierge et d'un garçon pervers.
Favori de prélat ou savante Ophélie,
Son énigme est souffrance, enivrement, folie,
Et comme un philtre noir coule dans ses yeux verts.
Un philtre noir coulant dans des yeux verts, c'est là tout le regard que je cherche, ce sont aussi les yeux de la Primavera de Botticelli. Le poète inconnu qui a écrit ces vers sur cet album d'hôtel a bien compris, lui aussi, l'intensité de ces inoubliables yeux; ce devait être un possédé comme moi. Il est ainsi de par le monde de pauvres âmes désorbitées et pareilles, faites pour se comprendre et qui ne se rencontreront jamais.
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Rome, avril i8go. — J'aime ces fresques des Noces Aldobrandines; ces attitudes de femmes drapées de voiles légers, comme des vapeurs, sont d'une volupté chaste, d'une grâce abandonnée tout à fait délicieuse, ce sont plus des enroulements d'étoffes que des vêtements. Une pudeur sensuelle, religieusement mystique, fait de ces corps penchés, voilés de mauve et de blanc, comme de grandes fleurs sacrées dont rapproche serait défendue. La vision d'Asie qui m'apparut un jour avait ces altitudes; Têtre aux yeux verts dont je suis affolé, si je le trouve un jour, les aura sûrement, ces déhanchements harmonieux et fuyants.
Malheureusement tous les personnages de ces fresques ont les traita effacés et les regards éteints.
Je suis un amoureux de fantômes.
Paris, juin i8ç2, — J'ai rencontré ce soir à la fête de Neuilly un marchand de programmes
40 UN DEMONlAgUE
qui avait de singulières dents de jeune chien.
Oui, plus j*y pense, c'était le sourire à la fois ironique et bestial du jeune faune dansant du Vatican.
PariSy août iH()2, — Je n*irai décidément pas à ce rendez-vous pris chez Jeanne de Carceilles. Cette acrobate a les plus merveilleuses lignes de hanches et de jambes, mais la tête est vraiment trop celle d'une Sidonie de coiffeur^
Elle ressemble à Émilienne.
Comment ai-je pu m'éprendre, même dix minutes, de cette face de poupée si niaisement souriante, et puis cette bouche trop petite, ces yeux trop grands, ces joues trop roses et ces cheveux ridiculement blonds }
J'en serai pour mes vingt-cinq louis, car miss Adda ne se dérange pas à moins ; bah !
c'eût été payer trop cher un regret, que dis-je un regret, une nausée.
J'aurais mieux fait d'aller à Bayreuth que de m'attarder cet été à Paris.
Marseille, avril J8gy. — Le rêve m'envahit, le rêve me possède, je ne suis plus qu'un dormeur éveillé, et pourtant cet hiver comme tous les autres hivers passés soit en Alger, au Caire ou à Tunis, Astarté m'a encore déçu, Astarté m'a encore menti.
Pourtant cet hiver j'ai bien cru... Oui, celte nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la Dahahieh enfin endormis, comme nous descendions lentement, oh ! si lentement, le cours du fleuve aux eaux stagnantes et que l'immense paysage infiniment plat fuyait à perte de vue, à peine nuancé de cendre sur le bleu profond de la nuit, j*ai bien cru cette fois voir m'apparaître la déesse.
Déjà, depuis une heure, je regardais curieusement poindre et grandir à un coude encore lointain du Nil un étrange point noir, quelque entablement d'ancien temple ou peut-être tout
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simplement une roche baignant ses assises dans l'eau.
La Dahabieh descendait lentement sans oscillation, comme dans un rêve, et lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles, l'ombre qui m'intriguait s'approchait et prenait forme et devenait (car elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit rose au profil effrité par les siècles. Tout dormait à bord d'un sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur de plomb ; et le mouvement de l'embarcation s'approchanl sans bruit de la bête immobile m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx maintenant paraissait lumineux; comme une clarté vaporeuse émanait de sa croupe et dans le creux de son épaule un être s'y distinguait debout, la tête renversée et dormant.
C'était une forme jeune et svelte vêtue, comme les âniers fellahs, d'une mince gandoura bleue avec des anneaux d'or aux che-
villes, la forme adolescente d'un prince ou d'un esclave, car l'altitude de ce sommeil offert était à la fois royale et servile, royale de confiance, servile de complaisance et de savant abandon.
La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate d'une blancheur d'ivoire, mais au cou saignait comme une large entaille : une cicatrice ou une plaie? Quant à la face, je la devinais délicieuse rien qu'à l'ovale aminci du menton, mais, appuyée en arrière, elle baignait tout entière dans l'ombre.
Épouvanté, j'appelais à grands cris sans pouvoir réveiller personne à bord; équipage indigène et gens de service anglais, tous étaient terrassés comme par un sommeil magique, ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx disparu, déjà loin.
Quand le lendemain je racontai mon aventure, il me fut répondu par le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé parles bandits arabes qui abondent dans ces parages.
L'enfant tué, ils avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs, ironique et salutaire enseignement.
Puis, après tout, j'avais peut-être rêvé, on n*y attacha pas plus d'importance, je passai pour un visionnaire à mon bord, je rêve tant maintenant.
C'était la fin du manuscrit.
Celait une petite vieille femme à la face rose et unie sous deux bandeaux d'un blond sale ; cheveux teints ou perruque, ils avaient Tair surtout terriblement faux, ces deux bandeaux à la vierge, et tout en elle d'ailleurs avait un air artificiel et fané, qui d*abord amusait à la façon d'une poupée et puis peu à peu, à la longue, intriguait.
D'une vieille poupée en effet, d'une jeanneton à monter les bonnets elle avait les yeux
bleu pâle et sans cils, la paupière bridée, le petit nez insignifiant et le sourire stéréotypé à peine souligné par deux petits traits roses, un sourire béat et amène. Coiffée d'un éternel bon^ net blanc tuyauté, les deux brides nouées juste sous le menton, sa taille de mannequin dissimulée sous un caraco de percale, sournoise et proprette, elle errait le long des jours à travers le parc de Saint-Cloud, sous les hauts' couverts de la grande allée comme par les massifs du jardin réservé, offrant d'une petite voix fluette sa marchandise aux passants.
^me Alfred vendait du coco, un coco plus frais et plus corsé de goût que celui de ses concurrentes; et malgré son âge nullement ployée sous sa fontaine à robinets d'étain, à son bras gauche un panier d'oubliés recouvert d'un linge, dès le mois d'avril, onlavoyait reparaître à la grille de Sèvres et au Pavillon bleu, toujours accorte et effacée pourtant, son sourire de miel rance aux lèvres, la peau de son visage. un peu moins rose peut-être, mais
toujours aussi lisse et sans pattes d'oie aux tempes. ^
Elle avait surtout la clientèle des pioupious et des enfants. Les pauvres soldats d'infanterie sanglés de noir et pantalonnés de garance faisaient volontiers cercle autour d'elle ; elle les rassurait par la simplicité de sa mise, des analogies de costume avec quelque vieille mère laissée là-bas, au village, et puis, quand on la connaissait bien, la mère Alfred était pleine d'histoires. Il arrivait parfois à ses petits yeux de faïence de pétiller drôlement à l'odeur de toute cette robuste jeunesse ; et à la tombée du jour, dans les allées désertes avoisinant l'ancienne Lanterne, elle avait, des soirs, autour d'elle tout un cénacle de tourlourousébaubis et charmés, l'oreille tendue à ses chansons grivoises d'il y a vingt ans, pleines d'allusions faciles et polissonnes, qu'elle détaillait d'une voix aigrelette, les deux pans de sa robe pinces du bout des doigts, comme pour une révérence, avec de singuliers petits yeux d'un
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bleu flambant d'alcool. Il y avait dans cette étonnante marchande de coco de la dévote et de l'entremetteuse ; certaines chaisières d'églises aux petites mains molles et crochues, aux prunelles coulées sous d'hypocrites paupières, ont de ces câlineries de sourire et de regard. De quel équivoque métier peuvent-elles vivre hors de Téglise ? Dans quel meublé de faubourg font-ellescommerce des objets de piété qu'elles ofl"rent d'une voix susurrante aux gros messieurs assidus aux offices, notables commerçants du quartier, marguilliers de paroisse et anciens magistrats, qu'on est tout surpris de rencontrer avec elles certains soirs, à la brune, dans les ruelles isolées d'équivoques Grenelles et de Pantins sinistres.
La mère Alfred avait l'allure à la fois pieuse et louche de ces dévotes chauves-souris. Il y avait du vice dans sa servilité benoîte et de l'eau bénite dans son vice; une vieille luxure mal éteinte couvait dans ses petits yeux d'un bleu gris , mais son obséquiosité de marchande
LA MARCHANDE d'oUBLIES «57
répugnait plus encore lorsqu'elle s'adressait aux enfants. Elle avait, pour aborder les jeunes mères et les bonnes, des génuflexions à mains jointes, des mines d'admiration apitoyée et des inflexions attendries dont l'évidente fausseté vous levait le cœur ; et puis c'étaient des caresses aux gamines, des regards qu'elle voulait maternels aux petits garçons, des Mon petit sucre et des Mon chou égouttés d'entre ses vieilles gencives, dont la douceur rancie, sûrie, tournée à l'aigre inquiétait comme un danger.
J'avais pour ma part l'horreur de cette vieille marchande, et tout l'or du monde ne m'aurait pas fait goûter à son coco frais et corsé de goût, à son coco pas plus qu'à ses oublies, et cela moins encore â cause d'elle qu'à cause de ses petites mains miraculeusement blanches et conservées, des petites mains douillettes de prélat que je soupçonnais capables de toutes les complaisances.
Celte vieille m'indignait, m'écœurait et m'em-
plissait d'effroi ; sa clientèle spéciale de soldats, d'enfants et de jeunes bonnes était pour moi une énigme horriblement déchiffrable.
Cette mère Alfred devait rendre tous les services et parfois en «xiger ; elle était trop nette et trop soignée pour avoir renoncé à plaire, et ce n'est pas pour rien qu'elle possédait son égrillard répertoire de chansons.
Tous ces soupçons me devinrent certitudes, Taprès-dîner de juin où, après une absence de trois jours, je vis reparaître la marchande de coco, le visage barré d'un affreux bandeau noir, une compresse en tampon sur l'œil. Autour d'elle un cercle de badauds, moitié pouffant de rire, moitié indignés, bonnes d'enfants, soldats et rôdeurs du parc, tout son public, en somme, se bousculait et lui faisait escorte. Très pâle et soudain apparue vieillie de dix ans, la mère Alfred s'expliquait, contait son aventure : « Un soûlaud, un butor du vingt-huitième qui lui avait fait ça, il y a quatre jours, vers les neuf heures, dans la petite allée de la
manufacture, comme elle rentrait à Sèvres. 11 était en retard pour Tappel et gris comme un Polonais pour sûr, car elle ne lui disait rien, elle rentrait chez elle, voilà tout ; mais elle s'était trouvée sur son passage. Alors lui, comme un furieux, Tavait prise à la gorge en la bourrant de coups de poing, et des coups, et des coups, et des sales mots, et des injures ! Heureusement que des terrassiers passaient par là. On ne l'aurait pas retirée vivante d'entre ses mains. Elle avait porté plainte au colonel et son assassin avait trente jours de prison, un Breton, — c'était un Breton, c'est pas des êtres humains comme les autres. — Mais elle était restée trois jours au lit et peut-être qu'elle ne rouvrirait jamais son œil ; il allait falloir qu'elle aille à la clinique de monsieur Galezowski. Si c'était pas une abomination, assassiner une pauvre vieille comme elle. Encore s'il avait fait ça à une autre ! mais elle qu'était bonne, une vraie mère pour le soldat ! » — <r Ah ! ça oui, pour sûr ! » et tout le cercle de
hocher de la tête et de se répandre en condoléances sur le malheur de cette pauvre madame Alfred, les petites bonnes surtout ; car les tourlourous étaient plutôt goguenards avec des coups de coudes dans les côtes des voisins et des clignements d'yeux de gens au courant des choses.
Le mot de la fin m'était donné par un grand voyou qui avait assisté à tout le récit, les mains philosophiquement enfoncées dans ses poches.
Il pivotait lourdement sur ses talons, et avec un haussement d'épaules: « Bah! elle aura voulu le taper, la vieille chatte, et comme il était un peu brindezingue et pas à la tendresse, il aura cogné dessus, le gas! » Et comme je m'exclamais, croyant avoir mal compris :
« Elle, la mère Alfred ! chaude comme un lapin, Monsieur. Avec ça qu'elle s'en prive. Et de Vostination et de l'audace. Quand quéqu'un lui plaît, il le lui faut, et qu'elle ne se rebute pas l D'ailleurs, bonne comme le bon pain et faisant plaisir à tous, quoique un peu viocque, tous
léSmiÊimm, !•* — .
LA MARCHANDE d'oUBLIES 6i
ceux qui veulent, mais, dame ! pas fraîche, mais marchant pour son compte, pour le plaisir des autres et le sien ;-une providence pour les pioupious et pour nous autres, quoi I Le bon Dieu dans le parc. »
« Le bon Dieu dans le parc i> m'enchanta pendant huit jours, mais la marchande de coco garda son bandeau noir pendant un mois, et quand Taffreuse compresse disparut enfin de son visage, la mère Alfred se révéla masquée, marquée, à jamais défigurée par le coup de poing du soldat ; son œil gauche s'entr'ouvrait à peine comme une fente, une fente jaune de purulence, entre deux paupières rougeâtres. Cet œil maintenant éloignait la clientèle ; et puis l'affaire s'était ébruitée, les complaisances de la mère Alfred avaient transpiré dans le public : les mères et puis les bonnes, par ordre de leurs maîtresses, évitaient maintenant la marchande ; enfin, les enfants en avaient peur. La mère Alfred remit son bandeau noir, mais son commerce péri-
clita, ce n'était plus sa fontaine qui avait la vogue : elle-même avait terriblement changé, terriblement vieilli, et un inquiétant profil d'oiseau de proie avait surgi de cette face autrefois, rose et poupine de dévote mielleuse. Ce profil au nez insignifiant s'était soudain recourbé en bec, les narines pincées comme celles d'une morte, et la bouche amère, presque ricanante, tout ce masque de vieille chouette s'aggravait maintenant de cet éternel bandeau noir.
C'est alors qu'une étrange épidémie, aussi étrange que soudaine , éclatait dans Saint- Cloud. Comme toujours en pareil cas, le mal se déclarait dans les casernes : en huit jours, quinze soldats d'infanterie et trois dragons mouraient emportés dans les dix heures , foudroyés après des souffrances affreuses.
C'était une espèce de dysenterie compliquée de fièvre et de vomissements contre laquelle les remèdes habituels demeuraient impuissants ; puis le mal cessa tout à coup, mais
pour reparaître parmi les enfants. Huit mioches, dont cinq garçons et trois petites filles, défilèrent »en trois jours : les enfants étaient pris de tranchées intolérables en rentrant de la promenade, puis la tête devenait lourde, le petit malade s*endormait pour ne plus s'éveiller, mais cette fois sans vomissement, sans diarrhée. Ce n'étaient plus les mêmes symptômes que Tépidémie des casernes, quand celle-ci reparaissait tout à coup dans trois cas presque simultanés et présentant cette fois de caractéristiques symptômes d'empoisonnement.
Comment tous les soupçons désignèrent-ils d'une seule voix la marchande de coco du parc? L'enquête à peine ouverte, ce fut elle qu'accusa l'opinion : de menus faits rapprochés, comparés, de racontars et d'indiscrétions une affreuse certitude se trouva édifiée en trois jours. La mère Alfred fut arrêtée dans son taudis de Sèvres. Elle n'essaya même pas de se disculper. On trouva chez elle toute une
collection d*herbes vénéneuses dont, par ces tristes temps d'anarchie, de peur de donner une idée à un fou, je tairai le nom. Chez le juge d'instruction la vieille empoisonneuse ne donna aucun éclaircissement, aucun renseignement. Ricanante et presque joyeuse, un éclair de triomphe dans son seul œil, l'ignoble borgnesse se contenta de dire : t Des pioupious et des enfants, en v'ia un malheur et une engeance ! Des brutes et des soûlauds, tous ces soldats qui brutalisent les pauvres vieilles et n'ont point de la reconnaissance ! Quéque j'avais fait à celui qui m'a crevé l'œil ) Et les gosses, parlons-en I Des futurs pioupious, et déjà méchants, gourmands, voleurs et sans cœur I Oh ! non que j'ne regrette point c'que j*aî fait, et qu'vous pouvez la prendre, monsieur le juge, ma sale tête. »
L'avocat général l'obtint d'ailleurs en cour d'assises et c'est place de la Roquette que finit celle qu'un client reconnaissant avait un jour appelée le bon Dieu dans le parc.
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LA. MAIN IVOMBRE
Quand éclata Timprévu scandale du meurtre de la comtesse d'Orthyse, mon ami Jacques et moi n'en eûmes aucua étonnement, car nous savions depuis longtemps à quelle fin tragique cette adorable femme était destinée, et d'irréfutables signes (dussions-nous nous faire traiter de fous) nous avaient révélé quelle main brutale appuierait sur le cœur de la comtesse le revolver dont elle devait mourir.
C'était il y a deux ans; la comtesse d'Or-
thyse, veuve du marquis de Strada et dans toute la fleur de sa beauté longue et souple, commençait déjà à emplir le monde du bruit de ses fantaisies et de son élégance hardie.
Un portrait de Whistler exposé au Champ de Mars venait d'en faire la femme à la mode de la saison; ses robes, taillées dans d'introuvables étoffes de meubles achetées chez Morice à Londres et exécutées par un costumier de théâtre d'après des dessins inédits de Burne Jones, révolutionnaient à Paris le ban et Tarrière-ban des grands couturiers ; on citait dans les clubs et dans les boudoirs l'ameublement de certain cabinet de toilette aux sièges laqués vert, incrustés chacun d'un trèfle de diamants, et l'extravagance symbolique d'un tub de porcelaine de Saxe, soutenu en trépied par trois grenouilles japonaises presque humaines de tuille et toutes les trois en bronze vert.
Ses déjeuners et ses dîners d'artistes, de poètes, de peintres, et dont les femmes sem-
LA MAIN d'ombre 69
blaient presque exclues, faisaient alors l'objet de toutes les conversations. C'était un honneur, une consécration de talent délicat et rare, que d'y être admis. Le petit hôtel de la place des États-Unis et son antichambre de laque blanche et de neigeuses fourrures faisaient rêver alors le clan des reporters ; le comte de Montesquiou lui-même arrivait bon dernier avec ses Chauves-Souris et ses Hortensias bleus. Dieu sait pourtant combien clamés et réclamés par les interviewers ! La petite classe avait désappris le chemin de Versailles, et le pèlerinage à la mode était désormais le salon si tendrement Louis XVI, avec ses tentures de pékin rose morte et ses meubles de Riessener, de l'hôtel Strada.
Nous avions dîné, ce soir-là, chez la marquise, un dîner tout intime dont le poète Pierre de Lisse et Henry Tramsel étaient les seuls convives avec Jacques et moi. La marquise, délicieusement nue dans une de ces robes collantes et souples dont elle avait le
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secret, nous avait fait ce soir la surprise d'un , couvert tout orné de tulipes jaunes : tulipes en faisceaux autour des candélabres, tulipes en gerbes dans le surtout d'argent, tulipes éparpillées par jonchée sur la nappe ; et après une conversation voltigeante, toute d'art et de littérature, qui était allée des dernières illustrations de Walter Crâne pour les Conles de Grimm aux récentes acquisitions du Louvre, les Aveugles, de Breughel , et les quatre effrayants cauchemars d'Oukousaï, le tout en passant par Maeterlinck, Concourt, Ibsen et Outamaro, nous avions suivi au salon Tonduleuse et bruissante traîne de la marquise, une traîne couleur hortensia mauve, mais d'un mauve presque rose , nuance d'aurore en larmes et qui se violaçait délicatement dans' Tombre ; et, tout en mordillant du bout des dents une tulipe à longue tige qu'elle avait prise sur la table, la marquise, à demi couchée dans les coussins d'un étroit tête-à-tête, nous racontait je ne sais quelle mystérieuse histoire
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de son enfance , une impression plutôt de petite fille que de jeune fille, toute frissonnante de terreur et d'au delà.
Sur ce terrain la conversation glissait vite à l'occultisme, au spiritisme, à la magie, à toutes les sciences de l'inconnu et du mystère qui passionnent cette fin de siècle énervée et lasse : l'un d'entre nous prononçait le mot de tables tournantes et, brusquement dressée de son siège, la marquise sonnait la livrée, demandait un guéridon. Une animation singulière colorait sa pâleur, et soudain intéressée, amusée, tout le côté chimérique de sa nature enfantine remué à Tidée d'évocations et d'incursions dans le merveilleux, elle arpentait maintenant, avec des gestes brusques, toute son indolence devenue fébrile, ce grand salon lumineusement rose où des esprits et des morts peut-être allaient se manifester. Mais Voilà ; la marquise était trop esthétiquement meublée, on ne trouva pas le guéridon nécessaire, toutes les tables étaient anglaises ou
du siècle passé et, après quelques essais infructueux sur une petite table à galerie de cuivre ajouré, il fallut y renoncer. D'ailleurs la marquise,- avec son éternelle tulipe à la hauteur des lèvres, rompait d'elle-même la chaîne/ préoccupée qu'elle était de tenir sa fleur, et notre belle hôtesse énervée commençait à donner les signes évidents d'une très méchante humeur, quand Henri Tramsel proposa le jeu de la Main d'ombre,
La Main d' ombre ^ qu'était cela } — Un des plus sûrs moyens d'entrer en communication avec les esprits, mais il fallait pour cela des conditions de local toute particulières. Le salon de la marquise les remplissait justement avec sa grande baie vitrée communiquant à la salle à manger, mais Tépreuve était des plus impressionnantes et demandait des nerfs solides, des caractères trempés. « Impressionnante? Oh! cela allait être délicieux! Mais' que fallait-il faire.> » Et quand Henri Tramsel eut éteint successivement, sauf une, toutes
les lampes ennuagées de dentelles de la grande pièce clairç et qu'il nous eût fait asseoir tous les cinq devant la large baie drapée, de soie molle donnant du salon danslasalle à manger : « La première condition^ — dit-il d'une voix un peu sombrée, — est de croire. Aucun de nous ne met en doute, n'est-ce pas? Timmorr talité de Tâme, la réalité d'esprits et d'êtres invisibles rôdant autour de nous dans l'espace, la possibilité d'un au-delà, d'un monde inconnu côtoyant le nôtre et auquel nous désirons tous être plus ou moins initiés? »
Nous acquiescions tous d'un mouvement de têie, uo peu gênés par le grand silence établi tout à coup dans ce salon, il y avait une minute, encore si lumineusement gai. Maintenant obscur et vide, il s'enfonçait envahi de grandes ombres, que la seule lampe demeurée allumée faisait vaciller étrangement. L'abat-jour de gaze bleuâtre, surmonté d'une tête de chouette, mettait autour de nous comme une clarté lunaire, et le grand store de soie molle, q.ui nous
séparait de la salle à manger absolument noire, se gonflait par places avec des plis qui faisaient songer. Nous étions assis tous les cinq sur un rang devant la baie mystérieuse, comme devant un rideau de théâtre, et la harpe Empire de la marquise debout dans un angle confirmait cette impression de spectacle improvisé.
« Voici ce dont il s'agit, — reprenait Henri Tramsel. — Je vais invoquer l'invisible, le prier de se manifester par une sensation de froid, et celui qui la ressentira le plus vivement sera l'élu, l'appelé. Il devra se lever, tendra sa main dans le vide, derrière la draperie de soie, et attendra ainsi jusqu'à ce qu'une main vienne lui serrer les doigts, et alors, à lui d'interroger. » Et, après un petit frisson, Henri Tramsel conjurait en quelques mots les esprits ou les âmes des morts auxquels nous pouvions être chers dans le présent ou le passé. Chose étrange ! comme un courant d'air venu de la salle à manger déserte nous mon-