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tait maintenant aux jambes. Illusion } appréhension? je me sentais, pour moi, le cœur étreint, le sang glacé, mais aucun de nous ne bougeait, personne n'osait se décider. Henri Tramsel se dévouait et, s'étant approché de la baie, il enfonçait hardiment la main sous la draperie de soie pâle. Nous nous entendions maintenant respirer; cela dura bien dix minutes. « Je sens bien ma main un peu pesante, — disait-il tout à coup, — mais rien de plus. A un de vous d'essayer. »
Et Pierre de Lisse et la marquise elle-même, et puis moi, vînmes tour à tour à l'angle de la baie tendre dans la pièce obscure nos trois mains horripilées. La sensation de froid augmentait, nos mains devenaient lourdes, mais aucun contact ne vint les effleurer; Jacques seul se refusait à Texpérience avec une énergie obstinée et, amusés de son effroi, nous recommencions, cette fois presque en riant, répreuve de la main glacée, quand soudain nous le voyions pâlir, se lever de son siège
avec de grands yeux fixes, faire quelques pas en avant, puis chanceler et venir tomber au pied de la harpe dont toutes les cordes rendaient un gémissement sourd.
Il avait vu certainement quelque chose; Tinvisible s'était manifesté. Nous nous pressions maintenant tous autour de lui, les lampes avaient été rallumées, et dans le salon, redevenu lumineusement rose, nos questions l'obsédaient, le harcelaient; mais il n'avait rien vu, c'était un simple éblouissement; il y était sujet d'ailleurs; bref, il ne voulait pas parler.
A quelque temps de là, comme j'étais dans son atelier : « Tu as connu la mère de la marquise } me demandait-il assez brusquement. N'allais-tu pas, enfant, chez elle? »
Et sur ma réponse affirmative : « L'autre soir, quand j'ai eu cet éblouissement, place des Étals-Unis, lors de cette imprudente séance de spiritisme, j'ai effectivement vu quelque chose, mais je ne pouvais le dire sous peine d'effrayer, de frapper peut-être irrémédiable-
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ment quelqu'un Et quoi? qu'as-tu vu? —
Pendant qu'Henri Tramsel renouvelait l'expérience, une forme de femme (je crus d'abord à une fumée) m'est nettement apparue, appuyée sur la harpe, la harpe Empire que tu^ sais; elle était vêtue à la mode d'il y a cinq ou six ans et regardait fixement la marquise.
— La marquise de Strada? — Elle-même, et tu sais ce que signifient ces longs regards de spectre attachés sur un être vivant? — Non.
— C'est, à n'en pas douter^ un signe de mort prochaine. La figure apparue avait d'ailleurs une expression d'infinie tristesse, d'infinie pitié, et j'ai si peu rêvé que cette figure, je l'ai peinte depuis de souvenir et vais te la soumettre. Toi qui as connu la duchesse d*Esparre, la mère de la marquise, tu ne pourras pas t'y tromper. » Il venait de retourner brus-
.quement une toile; une jeune femme en blanc y souriait^ mais ce n'était point la ressemblance de la duchesse d'Esparre, et le nom d'une autre femme, que j'avais bien connue,
m'échappa. « La comtesse d*Orthyse! » la première femme de l'homme, que la marquise a depuis épousé.
Qu'est-ce que cette morte pouvait alors avoir de commun avec Télégante et charmante veuve du marquis de Strada ? Cette inexplicable vision prenait un terrible sens six mois après, quand la marquise nous apprenait son mariage avec le beau comte Emery de Montenor, comte d'Orthyse et autres lieux.
Je n'oublierai jamais les circonstances dans lesquelles ce projet d'union nous fut annoncé; le hasard nous avait réunis, Jacques et moi, à une des cinq heures de notre belle amie. Elle était vêtue de blanc comme une fiancée et, tout en nous versant le thé brûlant du samovar, mordillait, selon son habitude, une rose rouge à longue tige, prête à s'effeuiller.
Comme, avec une insouciance espiègle, elle nous apprenait son prochain mariage, telle elle nous eût annoncé un dîner, trois pétales de la rose se détachèrent lentement et vinrent.
comme trois larges taches de sang, se poser au relief de son corsage; elle prononçait justement le nom d'Orthyse à ce moment, et nous eûmes, Jacques et moi, un brusque heurt au cœur. Jacques, d'ailleurs, avait étrangement pâli et je crus que j'allais être obligé de le soutenir, mais le salon de la marquise était, ce jour-là, plein de monde et nous pûmes nous retirer sans attirer l'attention.
« Il la tuera, me dit Jacques à peine dehors; le fantôme de l'autre, de la première comtesse d'Orthyse, était encore derrière elle aujourd'hui, et il la tuera là, d'un coup de revolver au cœur. As-tu vu les trois gouttes de sang de la rose ? Ce ne sont pas là des hasards. »
Les événements, hélas! ne devaient pas nous tromper.
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