‹ Un démoniaqueChapitre 20 sur 40 · BARCELONNETTE — BLEU ET ARGENT · texte numérisé non relu

BARCELONNETTE — BLEU ET ARGENT

Bleu et argent : c'est la Méditerranée à Barcelonnette, le quartier des pêcheurs à Barcelone.

Là, vis-à-vis Tancienne terrasse de la récente Exposition plantée de palmiers comme celle de Monte-Carlo, la mer s'étend d'un bleu de lapis qui, sous le soleil d'hiver, prend des luisances de soie et blêmit par place, lundis que l'indigo du ciel, encore avivé par le vert sombre des palmiers découpant là leur feuillage épanoui, se fonce à l'horizon.

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mais tourne légèrement au mauve au-dessus des montagnes de la côte, montagnes aux crêtes molles et comme paresseusement abaissées vers la grève et évoqtjant scus ce ciel hivernal d'Espagne je ne sais quelle vision de baie de Naples et de Capri.

Dans des jeux de lumière, des petites villes apparaissent toutes blanches avec leur tassement de maisons en terrasses, dans le vallonnement des collines lointaines.

Et sur le bleu limpide des vagues, des flottilles de goélands semblent, entr'aperçues du rivage, une magique éclosion de nénuphars d'argent.

Nénuphars sans feuilles, dont la brusque envolée emplit soudain le ciel d'une ribambelle de larges papillons blancs.

Sous le soleil leur dos soyeux étincelle, scintille. Oh ! comme soupire un des plus nostalgiques poèmes de Judith Gautier, caresser le plumage vierge du goéland !

Sur la grève, les pieds nus dans le sable,

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des femmes, des hommes et des enfants tirent une senne; ils s'essoufflent, tous attelés à la corde tendue dont le bout plonge dans la mer et, sous leurs loques ensoleillées, les hommes, le pantalon relevé sur des mollets de bois durci, les femmes brunes comme des olives sous leur marmotte d'indienne rougeâtre, les enfants, noirs comme des Maures, toute cette canaille vermineuse et tannée fait songer, malgré qu'on en ait, à quelque fantasque marine de Vernet, où le peintre aurait oublié de poser son décor habituel de roches percées à jour et de phares démantelés s'élançant au bout d'un môle, comme dans une toile de théâtre.

Or et rose, c'est encore Barcelonnette avec ses maisons carrées recouvertes d'un crépi rosâtre, ses rues coupées à angle droit, ses terrasses à balustres en tuiles ajourées, ses voies étroites et régulières débouchant toutes sur la mer, ses balcons où pendent des linges; et, malgré la boue grasse et la saleté de ses calles et leur odeur de marée et de choux aigres, or et rose, c'est encore Barcelonnette avec sa nuance uniforme et doucement teintée de poterie d'argile et de vieil alcarazas.

Au coin de toutes les /ues des écorces de melon, des pelures d'orange et, aux grilles des fenêtres, de rutilantes loques mettent dans Barcelonnette une atmosphère jaune, comme une poussière d'or. A côté de la puanteur inhérente aux villes espagnoles, tout à coup une odeur fraîche et fine de vanille ou d'anis vous surprend : c'est une aguardiente ou débit d'anisette, dont la boutique obscure s'ouvre en contrebas de la chaussée : des épauletles de soldats et des bonnets catalans s'entrevoient dans le fond.

A part quelques gamins en guenilles, les rues de Barcelonnette sont désertes, toute la population étant, à cette heure du jour, en mer ou sur le port. Devant la porte d'une caserne, des artilleurs de la Reyna, nonchalamment renversés sur des chaises, fredonnent un air d'Habdnera tout en grillant des cigarettes ; il ne leur manque plus qu'une guitare : ce farniente de tout un poste est un spectacle très espagnol.

Dans une calle voisine file et trotte, en se déhanchant devant nous, un casaquin élimé de velours sur une jupe de soie verte, tournure lourde et taille épaisse ; mais le pied chaussé de satin noir est menu et cambré, charmante et fine est la cheville, moulée dans un bas de soie noire à coins brodés. Le casaquin noir se retourne et nous montre un gros visage de maritorne aux lèvres bestiales et sanglantes, outrageusement plâtré de fard; puis il disparaît englouti dans une boutique de blanchisseuse : une boutique de blanchisseuse, c'était indiqué auprès de la caserne. Madame blanchit les militaires, porte le linge à domicile et recoud au besoin les boutons des clients.

C'est décidément partout la même chanson en France, en Italie, à Londres et en Espagne.

Avant de quitter tout cet or et ce rose, une délicieuse apparition !

- A Tangle de deux rues, le pied appuyé sur

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une borne et hanchant forcément un peu, mais crânement posée, telle une fière statuette, une adorable petite Barcelonaise :

quatorze ans à peine , une marchande d'oranges, de pois chiches, d'amandes et de noix, car toute sa marchandise gît étalée à terre, à même la boue, dans d'immenses couffes.

Vêtue d'indienne et de percale à fleurs, mais avec quelle science de couleurs ou quelle coquetterie de hasard ? jupe blanche ramagée de mauve, taille rosâtre à dessins jaunes et, sur les lisses et brillants cheveux noirs, je ne sais quelle tache fantasque et éclatante, notre marchande (marchandera qui peut-elle vendre dans cette morne rue de ville morte) montre au ras de sa robe écourtée les deux plus jolies jambes, moulées dans des bas de soie rouge {sic)^ mais chaussées de sabots!

Les femmes de ce pays ont décidément des pieds, des chevilles et des mollets charmants. Du haut de ses grands yeux étonnés et lim-

pides la petite marchande d'oranges nous regarde passer, immobile, fièrement ; dernier détail, elle a le plus délicat profil et sa chaude pâleur (est-ce un effet d'optique ?) nous paraît toute rose.

Barcelonnette se serait-elle incarnée pour enchanter nos souvenirs nomades dans le corps souple et mat de cette enfant ?

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