‹ Un démoniaqueChapitre 27 sur 40 · VALENCIA DEL CID · texte numérisé non relu

VALENCIA DEL CID

Dans les rez-de-chaussées, un encombrement de boutiques à l'instar de Paris, bijoutiers, tailleurs, modistes, papetiers ; nous trouvons chez Tun d'eux les photographies de Mlles Brandès et d'Émilienne d'Alençon en monlre..., à Valencia del Cid, oui mesdemoiselles! Une population bigarrée: Valenciens drapés dans d'assez étranges couvertures de laine à dessins noirs et verts, jaunes et rouges, coiffés de mouchoirs serrés sur le crâne, Andalous en culotte collante et veste sanglée, femmes de la Huerta vêtues d'indiennes voyantes ont beau se démener, se croiser et s'agiter ; l'impression de ces maisons maquillées et lézardées persiste. Une sensation s'affirme de ville en carton peint, de portants de coulisse et de vieux décors de rebut pour théâtre de banlieue ou de faubourg parisien ; des cages à poulets, des courges, des poteries ébréchées et de vieilles balustres à claire-voies pourrissant pêle-mêle sur les terrasses iaggravent encore cette mauvaise

impression de factice et de minable ; on attend toujours le coup de sifflet du régisseur qui va mettre enfin ordre à ce gâchis de toiles de fond et la venue du machiniste qui, de ce plâ' tras et de ces cartonnages, va bâtir la place de la Fille mal gardée ou de la Mule de l'Alcade, La population elle-même, avec ses costumes espagnols maladroitement mélangés de moderne, ajoute à ce malaise en vous don^ nant ridée de vagues figurants. Ainsi, les rues sont pleines de capas circulant fièrement pleines de morgue et en silence, mais ces capas arborent des melons à dix francs ou des casquettes anglaises; des paysans, pieds nus dans les alpargatas, ont sur leur crâne rasé des articles-coiffures du Bazar du voyage ; i^ n'y a pas jusqu'aux femmes qui dans leurs indiennes à fleurs, sous ce ciel frissonnant d'hiver, n'évoquent le souvenir de poupées de massacre, les poupées coloriées aux oripeaux fleuris de nos fêtes foraines.

Il- faudrait du soleil et de la chaleur sur

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tout cela ! il est certain que ville et habitants seraient tout autres en juin et juillet, en pleine agitation dtferia! Comme Ta dit Théophile Gautier, il faut visiter les pays dans leur saison, les pays chauds en été et les pays froids en hiver, et le printemps est la vraie saison de TEspagne ! J'ai pourtant tout lieu de croire qu'on ne nous y reprendra pas.

Et leurs mendiants ! Goya n'a ni rêvé ni inventé, il a vu et il a rendu, mais il a rendu en artiste, paraphant ses dessins d'une griffe de lion.

Le pays du cauchemar, c'est l'Espagne. Qui a croisé alentour de ses églises les faces ricaneuses et grimaçantes de ses mendiants a connu les angoisses de Smarra.

D'ailleurs, qu'allions-nous faire dans cette cathédrale ? Elle ne nous disait rien qui vaille, malgré sa haute tour octogone en forme de

minaret, el Miguelete ou Micalet en valencien, du nom de sa grande cloche consacrée à l'archange saint Michel, et puis où retrouver l'inoubliable impression de la cathédrale de Barcelone, toute de mysticisme et de pieux effroi ! Mais que faire à l'étranger, à des cent lieues de France, à la tombée de la nuit, quand on sait qu'il n'y a rien pour vous à la poste restante, pas un journal français dans les cafés bondés de monde d'une heure à cinq, mais subitement vides en Espagne à l'heure chez nous grouillante et fourmillante du vermouth; que faire, sinon entrer dans une église et là, . dans le clair-obscur des chapelles à la Madone, aux lueurs d'une veilleuse agonisante, se pénétrer de couleur espagnole !

Nous poussons le tambour de la porte Seô, gardée par quatre ou cinq pauvresses à mines encore supportables sous leurs châles de laine et leur serre-tête douteux : d'ailleurs ces dames ont apporté leurs pliants et, confortatablement installées sous le porche, elles

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tiennent conciliabale entre un Ave Maria dépêché de leur chapelet et un bout de tétasse de temps en temps donné à un marmot teigneux, posé auprès d'elles sur un autre pliant {sic).

C'est à croire qu'à Valence on va mendier à la porte des églises comme on va chez nous s'asseoir avec les enfants, au Luxembourg ou à la Petite Provence. La mendicité doit être ici l'occupation d'une heure de la journée, c'est peut-être le cinq à sept des femmes d'artisans, car, à dire vrai, ces cinq mendigotes ne sont ni plus haillonneuses ni plus lamentables que les autres femmes jusqu'ici rencontrées, mais patience ?

Leurs voix dolentes nous poursuivent jusque dans la cathédrale ; là nous tombons sur une cérémonie. La capilla mayor est toute illuminée, plongeant les bas-côtés dans une ombre profonde et derrière les grilles dorées, à la lueur intermittente des cierges, officient, enfoncés jusqu'au cou dans les stalles de

chêne, des diacres en surplis et des chanoines en pèlerine; un incessant marmottement, à lèvres serrées, bourdonne, mono- ' tone, de temps en temps coupe par les répons en voix aigres des enfants de chœur. Est-ce le reflet tremblotant des cierges ou les jeux du clair-obscur sur ces dos fourrés d'hermine et ces tonsures! Mais il y là, dans ce chapitre, des figures sinistres, nuques violentes de meurtrier, mufles carrés et fronts fuyants, profils de forçats suant la luxure et l'avarice. Une longue chape violette, ennuagée d'une aube de dentelles, se .lève et vient lentement s'agenouiller devant un grand antiphonaire posé à plat sur un lutrin ; deux robes rouges d'enfants de chœur raccompagnent. Cette chape a un cou de taureau, des poignets musculeux et velus et, avec sa tête courte et rusée aux lèvres minces, à la pâleur verte, fait songer à quelque monsignor né pour le bagne ou à un galérien devenu cardinal. Dans les bas-côtés, des formes accroupies, femmes

en mantilles, hommes en capes, non pas à genoux, mais assis à cropetons, à même les dalles : une immobilité de statue fige tous ces êtres affaissés sur eux-mêmes, sans un geste, sans un mouvement ; un même et sourd marmonnement, le chapelet qu'on égrène, le credo qu'on récite, indique seul qu'ils sont en prière et ils demeurent là des heures.

Ce spectacle est unique, nous ne retrouverons cette foi prostrée qu'en Algérie, dans les mosquées, où l'arabe en dévotion a la même attitude accroupie, la même immobilité adorante devant un verset colorié du Koran.

Au pied des piliers, dans les angles, en retrait des chapelles, gisent d'autres formes, dont quelques-unes étroitementtassées contre les autres, paquet douteux de loques et de haillons et voilà que des mains sèches et jaunâtres ?e tendent et que des faces rongées d'ulcères affreux se montrent : faces sans nez, visages aux yeux éteints roulant sous une taie

OU nageant, horriblement bleuâtres, entre des cils sanguinolents.

C'est la théorie des mendiants qui commence ! Nous hâtons le pas pour sortir, mais voilà maintenant que ces tas immobiles de hardes et de vermines se meuvent et pullulent et coulent entre nos jambes, s'accrochant à nos habits, nous prenant au mollet ; et des bouches ignobles, des bouches qui ricanent en voulant supplier, vous implorent; tout cela rampe et grouille autour de nous avec de longs bras ossifiés qui tout à coup se développent comme pour un enlacement ; un cauchemar vivant nous entoure, un délire de hideurs nous obsède; non, Goya n'a rien inventé...

Nous avions déjà vu, dans son œuvre, ces faces de goules et de cadavres, ces bouches en tire-lire contractées par de fangeux rictus, ces fémurs décharnés, ces moignons en tentacules de pieuvre, ces culs-de-jatte, ces nez bubelés de verrues et de poils, ces yeux comme des charbons éteints dans du sang;

et cela sautèle, et tac, tac, avec un cliquetis de baquets, de béquilles, nous monte et grimpe aux hanches. On a la sensation de marcher sur un tas mouvant d'araignées et de crabes qui s'écrasent enfuyant; ai-je mis le pied sur le ventre mou d'un crapaud?... J'en ai eu comme le cœur décroché et flottant; non, j'ai failli me buter sur un goitre de vieille temme hydropique qui se traîne à mes trousses, en bêlant...; enfin, nous gagnons la porte delMigueletej celle de la grande Tour, et enfilons la rue de Saragossa, harcelés par trois culsde-jatte à moignons, lépreux, louches et borgnons qui nous montrent de loin le poing qui leur reste et nous insultent en sautelant.

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