‹ Un démoniaqueChapitre 5 sur 40 · RÉVÉLATIONS DE TRAMSEL · texte numérisé non relu

RÉVÉLATIONS DE TRAMSEL

« Quelle étrange robe a-t-elle donc ce soir, et pourquoi sourit-elle toujours en me regar-

dant? J'aime ce corsage ouvert en V comme un calice de fleur; tout ce jais bleu ruisselant et coruscant Tétreint comme d'une cuirasse et ses yeux ont les mêmes lueurs... Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Je n'aime pas son sourire, et si j'étais seul avec elle ce soir, je crois que je crierais d'angoisse, mais heureusement les autres sont làl Pourquoi ne fait-on pas tourner les tables? Je ne suis pas venu ici pour qu'elle me regarde avec ses deux perçantes et vrillantes prunelles d'un ,bleu froid. Que fait donc Marcius de Gorre.^ La voilà maintenant debout devant moi; elle a fait relever par de Lysse et de Romer le ba§ de sa robe de tulle pour leur faire admirer les serpents de jais bleu, qu'elle y a fait broder; ils relèvent très haut et tendent en riant l'étoffe scintillante et elle apparaît ainsi avec son buste et sa silhouette fine entrevue dans la gaze, comme au centre d'une énorme toile d'araignée, ténébreuse et brillante. Ohl je n'aime pas cela.

« — Asmodée, Tesprit du trouble et de l'inquiétude, le démon des grandes villes, celui des morphines, des détraqués, des viveurs las des débauches connues, des curieux de sensations, le démon des chercheuses, des chercheurs d*au delà... celui de Téther aussi. L'éther! Il y a trois ans que je n'en prends plus : pourquoi cette table a-t-elle dit qu'elle était Asmodée, qu'il m'aimait d'amour et qu'il ne me quittait pas...? Voyons, de Gorre, dites-moi que cet esprit n'était qu'une misérable larve. Et puis, tout cela, c'est de la plaisanterie, j'ai vu de Romer pousser le guéridon, la table ne bougeait pas.

« — Où suis-je> D'où sortent ces tronçons de portiques, ces longs fûts de colonnes? Que de décombres, mon Dieu ! Et ces vieilles statues mutilées, ces socles dans le sable I Comme il y en a, comme il y en al... Où donc ai-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas un lierre... Du sable et du sable partout... C'est une étrange solitude. Pas un

oiseau dans Tair... Quel silence ! Mais comme Tair est doux! J'aime cette ville morte^ transparente de lune. Comme le porphyre de ces colonnes a des reflets limpides ! Oh ! quelque chose a bougé tout près dans les ténèbres! 11 y a là un porche dont Tombre me menace vraiment; et ces froissements de plumes, d'où peuvent-ils venir, puisque la ville est morte et qu'il n*y a pas d'oiseaux?... Oh! ohl oh!

j'ai vu cette fois des yeux dans les ténèbres, des points de feu, non, des clous de diamant... Quelque flaque d*eau reflétant les étoiles... Mais il n'y a point d'eau dans le désert et les étoiles sont tombées du ciel... J'aime ces murmures de mots épelés à mon oreille, j'aime cet idiome aux consonnes atténuées, aux voyelles si douces, que je ne comprends pas... Le portique, les stèles sont maintenant habités. Sont-ce les cariatides qui se* sont animées? Mais je n'ai jamais vu- de plus doux visages de femmes. Oh! elles s'approchent, font cercle autour de moi! Non, les

voilà maintenant immobiles; elles sont couleur de cendre et mitrées, coiffées de tiares en cônes comme des prétresses d'Indra. Je n'ai pas peur, et pourtant je frissonne. J'ai déjà vu CCS figures quelque part : où cela? Je me rappelle : dans les Gustave Moreau, la fameuse aquarelle, la Salomé dansante.., non, le sourire de Sarah.

« Qu'on me retire ces deux magots chinois qui, là, sur ma cheminée, ricanent et me narguent. Depuis mille ans qu'ils branlent la tête en se tirant la langue, ils m'ont amolli le cerveau. Ne voyez-vous pas qu'à chaque mouvement de leurs têtes de porcelaine c'est ma cervelle à moi qu'ils ballottent et remuent?

Oh! ma tête! ma tête! Qu'on les jette dans le seau, oui, le seau de toilette où j'ai vidé tantôt toutes les vieilles fleurs du cabinet du travail, les iris noirs et les boules-de-neige; mais faites bien attention à la grenouille de verre filé que j'ai posée au fond pour qu'elle s'y rafraîchisse : si vous la cassiez, je mourrais.

« Je VOUS dis qu'elle est sous mon lit. Je Tentends ronfler et marcher; c'est une effroyable araignée, une tête de mort, une affreuse tête de mort ricanante, qui roule et va et vient sur de longues pattes velues, des pattes de crabe géant et toutes rouges; elle boit tant de sang!... Je Tentends, vous dis-je, qui ravaude et file son rouet sous mon lit; si vous ne la chassez pas, quand vous serez partis, elle montera sur moi et me mordra au cou. Ah! »

Et avec un grand cri le dormeur s'éveilla.

ft Les esprits sont partis, ouvrez vitjs les fenêtres et qu'on tienne allumés toute la nuit dans la pièce des bougies et des cierges. Madame, votre fils est guéri. » Et Marcius de Gorre s'inclinait très bas devant M"* Tramsel, qui venait de poser sa plume et s'épongeait le front, encore toute frissonnante.

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