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L'HOMME AU COMPLET MAUVE

Dans la bousculade des grands halls vitrés où Ton vend de la femme, dans le tohu-bohu des Moulin-Rouge et des Casino de Paris, dans le promenoir du Pôle-Nord ou dans la foule s'écrasant pour voir danser, lumineuse et fuyante, l'adorable Loïe dans les couloirs des Folies-Bergère, il n'est pas rare de surprendre entre deux bouches tout humides de rouge de brusques dialogues dans le goût de celui-ci : « C'est l'homme au complet

mauve, vas-y! c*est ton affaire, mais ne te laisse pas emmener chez lui ; une bonne aver- , tie en vaut deux »; et une des deux dames, rengorgée dans la pelisse de peluche obligatoire, de reprendre sa promenade d'étalagiste avec des œillades à tous les cigares, tandis que Tautre, toute songeuse sous son maquillage, demeure immobile au milieu du promenoir, roulant des yeux de poule hypnotisée sous ses paupières gouachées de noir.

Quelquefois le court entrelien s'aggrave de cette objection : « Mais il m'offre cinq louis », timidement hasardée par la dame pensive; à quoi Tamie triomphante et ostentatoire, avec un superbe haussement d'épaules : « Cinq louis sont bons à prendre., vas-y, ma chère, vas-y, mais te voilà prévenue, c'est l'homme au complet mauve. Ni chez lui, ni chez toi. » Et les deux vendeuses de sensations nocturnes se perdent dans la foule, frôlant surtout et du coude et des hanches les hommes en habit.

L'homme au complet mauve .^ Il est certain

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qu'il est là, dans cette foule, mystérieux anonyme connu seulement des filles et peut-être de quelques noctambules détraqués par la noce et les abus comme lui; car, à la terreur évidente des créatures quand elles en parlent, depuis longtemps je ne mets plus en doute que rhomme au complet mauve, ou plutôt celui qu'on désigne ainsi, ne soit quelque aberré passionnel au goût bizarre et difficile à satisfaire, ou tout au moins effarant; mais quel homme est-ce? sous quelles apparences volontairement correctes et pareilles aux allures de tous, dissimulert-il l'étrangeté de ses goûts? Est-ce ce grand jeune homme au masque si pâle, avec des yeux éteints, qui parfois se rallument si singulièrement vifs au passage violemment embaumé des femmes et qui grelotte, éternellement enveloppé de fourrures, accoudé tous les soirs, de dix à onze heures, au rebord des loges des Folies- Marchand pour l'entrée de la Loïe ?

Est-ce au contraire cet anglo-saxon trapu,

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ce sanguin à mine de bookmaker, qui régale si royalement, au Moulin-Rouge, les filles attroupées autour de sa table et qu'on re trouve, à deux heures du matin, buvant du gin et du porto dans les box d*acajou verni des bars, ou payant à souper aux acrobates du cirque, flanqué lui-même de deux ou trois figurantes du Casino de Paris, et j'en citerai bien d'autres.

L'homme au complet mauve? Mystère I Et cependant une piste, me fascine et m'attire depuis trois jours; une piste, non, mais ce lambeau de conversation surprise, ce matin, vers les deux heures, entre deux filles de chez Sylvain. Je transcris. *« Il m'avait dit de venir chez lui vers les trois heures, dans l'aprèsmidi, rue Mademoiselle... Comme il avait des diamants plein les doigts, une perle d'au moins trois mille à sa cravate et du jonc dans les poches, en veux-tu en voilà, et qu'il avait parlé de pas moins de cinq louis, je m'étais dit « j'irai », bien qu'avec son maquillage.

l'homme au complet mauve III

cette pâte rose qu'il a sur toute la gueule et son grand nez pincé, il ne me revînt guère.

Je m'amène : la rue Mademoiselle, c'est au diable vert, là-bas dans Grenelle. Je m'étais fendue d'un sapin et me voilà dans une vilaine rue d'ouvriers, devant une maison toute drôle, sans concierge, toutes les persiennes closes. Mais c'est une maison^ que je me dis. Je sonne quand même ; une espèce de vieux domestique, l'air d'un sacristain dans une longue redingote de chattemite, haut comme ma botte et vilain, vilain, m'ouvre avec une quasi révérence et m'dit : « C'est vous m'amzelle Irma, prenez donc la peine d'entrer, on vous attend ; » tout ça me semblait drôle, mais m'voilà grimpant tout de même dans un grand escalier tout dallé, comme on en voit dans les hôtels de province. On ouvre une porte et l'on m'pousse dans un p'tit salon tout en soie rouge avec, tout partout sur les murs, des gravures épatantes, tu m'comprends, des indécences. Une portière se sou-

lève et v'ià mon homme qui s'amène, mais dans quel costume ! vrai, ça m'a fait un coup ! Tout en peluche mauve, pantalon et veston, sans gilet, en chemise de soie jaune, jabots de dentelle, collerette et tout, et pour plus de trente mille francs de diamants, broches de femme, épingles de cravates, araignées de pierreries fichées dans ses dentelles et sa gueule de curé toute rasée, toute molle au cold-cream et à la poudre, avec du rouge aux lèvres et les yeux faits comme les femmes du boulevard... » Mais à ce moment l'autre fille, ayant remarqué que j'écoutais, faisait signe à sa compagne, les confidences en demeuraient là et je songe toujours à l'homme au complet mauve.

Samedi, 17 décembre 1893.

» ^. ^.iS—. *

Pour Antonio de la Gandara,

Ville étrange où tout fuit, Danger, rêve et mirage.

J'ai l'horreur et l'adoration des foules : les villes populeuses exercent sur moi une espèce de fascination, mais je les aime anciennes, riches d*un passé d'aventures et d'histoire, savoureuses comme un fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues;

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j'aime entre toutes les villes maritimes, avec le mouvetnent de leur port, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette espèce de fanfare pour Vailleurs, les pays inconnus et les grèves lointaines clamée par les agrès, les voiles, les drisses et les mâtures de tant de navires en partance. Les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la gaieté de leurs instincts de mâles en bordée et de leurs yeux naïfs, ces yeux couleur d'eau et de rêve qu'on est tant surpris de trouver dans des faces rudes et tannées de forbans. Une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y déploie dans le décor sordide des rues de la basse prostitution de pittoresques loques de galériens et de corsaires; les filles y sont brutalement offertes avec quelque chose dans leur accoutrement misérable de lumineux, de criard el d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en font sous leur tignasse étoilée de clinquant autant d'éternelles poupées, toutes pareilles, <

un moule unique destiné au trop plein de la luxure et de la santé des hommes et Tamour y a quelque chose d'animal qui repose et surexcite à la fois le cerveau des intellectuels ; un continuel aléa de possible aventure rôde et luit dans l'œil des passants; les angles de certaines rues louches imposent des visions d'attaques à main armée, de viols et de coups de couteau et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, il arrive parfois qu'une belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête, vous apparaisse et vous étonne, telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent MM. de Concourt dans le marché des Récollets de Bordeaux.

Et puis, à côté des êtres d'instinct, de lucre et de labeur qu'enfantent la grande ville, ses chantiers et son port, il y a les créatures de luxe et d'exception, effrayants produits cosmopolites de l'ennui des civilisations : les blasés

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et les chercheurs d'impossible, femmes à silhouettes androgynes vêtues de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit par le hâle et l'abus du porto, aux regards singulièrement aigus et pâles, tous propriétaires ou passagers de grands yachts, espèces de juifs errants de l'ivrogiierie et de la perversité promenant sur la mer remueuse leurs sens excédés et qu'oa retrouve à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les music-halls et les amerkan stars.

Et pour vous, mon cher ami, qui avez aussi l'attirance et la peur des foules; pour vous, qu'ont si fortement troublé à Londres les yeux vert de mer, sea green, des pauvresses irlandaises et la démarche cadencée des filles de Piccadilly, j'ai tenté de noter, heure par heure, l'impression d'ivresse et de cauchemar de cette soirée passée au Havre.

Mardi soir, huit heures, sur la jetée.

Sur le môle bondé de promeneurs, entre le va-et-vient de figures obscures et l'immobilité de silhouettes confuses de femmes d*ouvriers et de calfats du port échouées sur les bancs, j'erre par la plus lumineuse et tiède soirée de cette inattendue fin d'été. Une lune de nacre se détache précise au-dessus de Sainte-Adresse; à ma gauche, c'est le port du Havre avec sc;3 mille feux de couleur allumés, brodant les ténèbres grouillantes de gros rubis ardents et de rondes émeraudes incandescentes. Des cheminées de steamers et des voilures de bateaux de pêche apparaissent de temps à autre, comme dans un halo dégivre, sous la lumière d'un feu tournant, puis tout retombe dans l'obscur, dans le noir. Entre les deux hautes estacades, sous la projection des grandes lampes électriques à réflecteurs, l'eau de mer apparaît d'un vert pâ le d'un vert d'aiguë laiteuse et, quand un bâti-

ment s'engage dans le chenal, c'est, dans l'étroit couloir "baigné de lumière électrique, un glissement blême et muet de vaisseau fantôme, un vaisseau aux voiles comme faites d'un linceul et sur lesquelles Tombre des curieux accoudés aux jetées se profile et grandit gigantesque, donnant au spectateur angoissé l'impression que ce blême et silencieux navire emporte et son ombre et son âme avec lui dans le chimérique et l'inconnu de la mer.

Au loin, des cris de manœuvre, des clameurs de sirène, des plaintes et des appels, voix humaines ou hissements de bouées et de poulies...

Neuf heures du soir, à la fête foraine de la place Thiers.

Comment suis-je entré dans cette baraque de lutteurs? car ai-je assez la lassitude et l'écœurement de ces séances athlétiques, tou-

jours les mêmes, où que l'on soit, à Neuilly comme au Trône, à Saint-Cloud comme à Vaugirard !

C'est une célébrité de la lutte qui tient ici la baraque : Marius, le Marius des établissements Robin, Fournier et Marseille. Solide et trapu, avec sa lace écrasée de bouledogue, il parade en maillot noir, ceinturé de cuir jaune, au milieu d'une population de soldats, de mathurins et de rats de quais, comme on appelle ici les traînards du port. Les jongleries de poids et d'haltères par une espèce de garçon boulanger aux cheveux poussiéreux m'ont laissé assez froid et je n'augure pas grand'chose des deux autres champions de la baraque, deux gars normands à faces prognates, aux gros yeux, bleus de ruminants, déjà alourdis et patauds dans leur maillot d'un rose vineux trop tendu sur leurs chairs grasses; mais la séance de canne entre deux matelots du Midi, petits, lestes et rageurs, le torse irrité et fringant, eabrés dans de

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-jolis mouvements d'avancée et de recul, promet de Tinattendu et me tient captivé d'avance. Dénudés jusqu'à la ceinture, les deux hommes croisent les cannes, se menacent, parent et s'évitent, tournant agilement sur eux-mêmes ; et ce sont des rampements attentifs, puis de brusques écarts et des sauts de côté, tout un jeu preste et vif de parades cinglantes et d'attaques félines, où le plus petit des champions, un gascon blanc comme du lait, avec une ancre tatouée entre les deux seins, déploie une souplesse sournoise qui m'enchante.

Puis tout à coup un grand cri, une stupeur dans l'assistance ; un des deux hommes tournoie et s'affaisse sur lui-même en portant les deux mains à son front. Marius, penché en dehors de l'estrade, intervient i « C'est ridicule ! grommèle-t-il d'une voix faubourienne; vous pointez toujours avec votre canne ».

L'homme atteint, la face entre ses mains, s'est assis sur un banc et sanglote, la foule

fait cercle, un copain organise une quête, deux lutteurs emmènent le blessé... Le petit Gascon à la poitrine tatouée lui a tout simplement d'un cou de canne fait sauter rœil.

Ah! cet œil sanglant hors de son orbite, sautelant comme un petit crapaud sur la sciure de bois de cette baraque foraine! Tout tourbillonne autour de moi, j'étouffe, je vais tomber. De Tair I un peu d'air !

Dix heures et demie.

Dans le bureau de ce petit hôtel de Bahia, que f affectionne pour le grotesque fautastique de rhôtelier et de rhôtelière^ deux Hoggarth. J'y suis rentré prendre mon pardessus. L'hôtelier à la peau rouge et crevassée comme une tomate farcie, les yeux éraillés et sans cils, s'y tient aussi ployé que le lui permet sa grosse panse devant un étrange client où plutôt devant une bizarre cliente, car c'est

bien une femme, ce petit homme au profil impérieux, à la voix blanche et brève, étonnamment cambré dans une vareuse de yatchman.

La casquette galonnée enfoncée jusqu'aux oreilles, mais la nuque blonde et délicate sous les cheveux coupés ras, toute Tattitude hautaine de son petit corps svelte fait songer à un redressement de vipère.

Un matelot de yacht l'accompagne, tenant à la main une valise. « Je veux la même chambre que l'autre fois, commande la voix cinglante, dix francs par jour, mais j'y coucherai quand il me plaira et j'amènerai qui je veux. »

Et pendant que Thôtelier tourne sa casquette entre ses gros doigts et marmonne obséquieux : « Comme madame voudra », l'autre Hoggarth, l'hôtelière, la bouche rentrée et le nez en casse-noisette sous de vénérables bandeaux plats, proteste en silence d'un air scandalisé, tout en surveillant une infusion de thé dans une bouilloire en métal anglais,

une théière invraisemblable, énorme et ventrue, comme on n*en voit que dans les ports de mer.

Onze heures et demie.

J'erre encore sur la jetée, sous une petite pluie fine et tiède qui, en dix minutes, a fait les estacades et tous les quais déserts; je sors du star de la rue Saint-François où j'ai assisté à une scène ignoble, une rixe entre matelots américains et anglais, où, à propos d'une consommation, un nègre a cassé son bock sur le crâne de son adversaire.

L'oreille encore obsédée par les airs 'de gigue des Anglaises en robe de babies de l'établissement, je remonte et descends la jetée comme en proie à une griserie d'opium.

Des jupes de gaze Liberty plissées en accordéon s'enroulent et se déploient devant moi, bizarrement oscellées dans le bas de grosses prunelles sanglantes ; par instants c'est devant

•mes pas, sur les dalles du môle, la fuite titubante d'une énorme théière; le métal anglais en brille avec des froids d'acier sous la lumière des hautes lampes à réflecteurs et je songe avec un effroi, qui n'est pas sans charme, à mon étrange voisine de chambre à l'hôtel de Bahia.

Dans le chenal inondé d'un halo blême, c'est la sortie silencieuse, presque fantomnale du paquebot de Southampton; il passe dans une lividité irréelle, tous ses hublots soulignés en noir; au loin, ce sont des appels de voix, des clameurs de sirènes, des bruits de manœuvres ou bien d'âmes en détresse. Sur un banc, à l'extrémité de la jetée, un vagabond couché sommeille sou s la pluie et mâchonne en rêvant des paroles sans suite, et je ne sais moi-même si je dors ou je veille.

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