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Joris-Karl Huysmans l'a burinée en trois coups d'ongle dans son étude sur Félicien Rops: face glacée et vide, canaille et dure, yeux limpides, au regard fixe, le regard fixe et cruel des Tribades, bouche un peu grande, fendue droite, nez régulier et court.
Elb était, il y a un an à peine, inquiétante comme une menace à la corrida de Max Lebaudy, car c'est une fanatique et elle n'en manquait pas une de la rue Pergolèse.
Aux beaux temps envolés des courses de taureaux, c'était une assidue de la Plaza; singulière était même son attention à chaque banderille enfoncée dans le cuir saignant du taureau, puis elle n'y reparut plus; elle avait déserté cette inutile parade, ce mardi-gras de « Tra los Montes » en pleine vogue parisienne, en plein engouement de coulisse et d*alcôve.
On la rencontra quelques soirs aux Invalides, autour des répugnantes exhibitions des Aïssaouas faisant grésiller leur joue fendue et leurs paupières à vif au-dessus d'un brasier, puis ce fut tout, oncques on ne la revit: la Pompe- Funèbre avait quitté Paris, Paris, bazar envahi par la vermine d'Orient etdes deux Amériques, le Paris des agences Cook et des trains à prix réduits.
Pendant quatre ans le monde des cirques et des acrobates respira, délivré comme d'un poids, d'un opprimant cauchemar. La trêve vient d'expirer: la Pompe-Funèbre vient d'être signalée, la Pompe-Funèbre est de retour à
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Paris . . . après plus de quatre ans d'absence . . . la Pompe-Funèbre et ses yeux vides et clairs, sa pâleur exsangue et sa face mauvaise de monstre vorace qui reviendra vampire et galvaudera la nuit; elle était jeudi soir au Nouveau-Cirque, prenant un visible plaisir à regarder se tordre dans le vide, son horrible bâillon aux dents, Miss Orina, l'acrobate femelle du Cirque Manzôni.
Cette femme qui, moulée dans un collant de soie blanche, se laisse hisser, une corde entre les dents, jusqu'aux cintres et là, suspendue dans l'espace, décharge coup sur coup, six fois un pistolet et se laisse ensuite redescendre lentement, virevoltant plus lentement encore sur elle-même et tout le poids de son corps portant sur ce cou qui se brise et cette bouche qui mord. Cette acrobate au maillot argenté qui peut être tuée à chaque seconde.
Durant les cinq minutes que dure le spectacle, cette chair humaine peut vingt fois tout
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à coup défaillir et lâcher, s'écraser et s'abattre au milieu de la piste, sous les regards figés et ravis d'épouvante du public ébloui.
La Pompe-Funèbre adore ces spectacles poignants; la cruauté qu'ils éveillent dans Pâme et l'ébranlement qu'ils donnent à nos nerfs frissonnants, voilà les voluptés dont se repaît sa sensualité cérébrale et blasée : quand elle fréquentait la Plaza, croyez bien que c'était uniquement parce qu'elle espérait toujours voir un des matadors, bousculé par la bête, demeurer une bonne fois étripé et saigant, crevé sur le carreau. Un homme vraiment tué, voilà le piment de la chose; le péril dans le spectacle offert et la grâce insolente, dangereuse comme un défi, dans le risque couru.
Oh! elle est bien connue dans le monde spécial des cirques et des baraques, la Pompe- Funèbre, connue et redoutée des forains de banlieue comme des princes du métier aux cachets de ténor, les Scheffer et Mora, les rois
des gymnasiarques ! Plus effroyable esi l'exercice, plus il met la vie de Tartiste en péril et serre les poitrines d'une angoissante étreinte, plus la Pompe-Funèbre le suit assidûment de ses yeux insatiables, fervente habituée des six et des huit mois durant, tous les soirs à poste fixe, des Folies à Paris, du Music Hall à Londres, de l'Olympia à Vienne, etc.
Implacable et tenace, on dirait qu'elle épie, qu'elle guette une défaillance, un faux départ, un faux mouvement, la minute de vertige qui fera lâcher prise au trapéziste envolé dans les cintres et le jettera, cadavre, au pied des spectateurs éclaboussés de sang. La Pompe- Funèbre! Les frères Elton, les Aguelman de Londres, et les brillants Brillatori de Naples connaissent de longue date son dur profil cosaque^ ses cheveux couleur paille et sa souple taille un peu plate, sanglée de vestes de drap clair sur de somptueuses robes noires. Coiffée d'une éternelle et toujours neuve capote de violettes, elle hante, à la
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façon d*un spectre, Tesprit superstitieux des jeunes acrobates, elle fait d'indignation onduler les épaules trapues des vieux barnums.
Son nom... on Tignore. Riche... sans doute ; Américaine ou Slave. . . pas Française, à coup sûr! Des succès d'alcôve auprès des jeunes dieux, rayonnants et musclés, de la barre fixe et du trapèze?... De sinistres histoires se chuchottent là-dessus, des rendezvous implorés, obtenus et payés jusqu'à deux cents louis, quelquefois en diamants, toujours exigés une heure avant le numéro dangereux du spectacle ou quelque soir d'émotionnants débuts, rendez-vous amoureux presque toujours suivis d'un affreux accident, d'une mortelle catastrophe.
La Pompe-Funèbre, c'est sous ce nom qu'on la connaît aux Folies, chez 011er, à l'Hippodrome et chez les Franconi; elle fait émoi jusqu'en les foires. Elle soutire la vie, la force et la jeunesse, voue, envoûte, ensorcelé comme en plein moyen âge, porte guigne
et malheur : d'un appel de ses yeux, d'un battement de ses lèvres, d'un signe de sa main sait se faire obéir du Trépas qui la suit, et l'affreuse Camarde est son humble servante: elle pompe la Mort.
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