LA SÉPULTURE 4II
Loire ^ des hommages dont les Angevins avaient tenu à honorer l'homme de caractère qui venait de disparaître.
« Maintenant, disait Tarticle, il nous reste à faire espérer dans quelques mois un travail consciencieux qui embrassera la vie tout entière de M. Bernier... Sa biographie sera une belle page de plus dans Thistoire de TEglise d'Angers. ^
Ce mort si dangereux pour un parti allait-il donc revivre dans un livre ? On conçoit que les adversaires aient été désagréablement surpris. L'un d'eux ne put s'empêcher d'en écrire à dom Guéranger » :
Mon très rcvcrcnd Père, vous avez dû recevoir ce matin un numéro du Journal de Maine-et-Loire renfermant un article nécrologique sur M. Bernier qui vous inspirera, sans doute, une profonde pitié.
Voilà donc comment on écrit l'histoire de nos jours ! Pour moi, je suis bien affligé qu'un prêtre qui n'aimait pas l'Église puisse trouver un écho parmi nous...
Vous savez peut-être qu'en mourant M. Bernier faisait imprimer un mémoire contre la Salette qu'il a adressé aux évéques de France.
Personne ne le connaît ici. S'il vous parvenait, je serais heureux de le voir. Il en a laissé encore un autre qui n'est pas imprimé et dans lequel il veut montrer que la définition sur rimmaculée Conception n'a nui en rien à la cause du Gallicanisme. Et voilà encore une fois un prêtre dont on veut écrire
1 Numéro du dimanche 26 juin 1859.
2 Leure de l'abbé Debeauvoys {alias de Bctiuvoys), à dom Guéranger, datée du 28 juin 1859 — Louis-Hippolyic Debeauvoys, né à Saint-Aubin du-Pavoil, le 8 février 1819, chanoine honoraire, mourut à Angers, le 14 juin 1873
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la vie ! Je compte sur votre affection, mon très révérend Père, pour demander au bon Dieu pour moi une mort chrétienne et plus sarcerdotale.
Les circonstances du décès de M. Bernier et l'envie de savoir le contenu de ses manuscrits firent beaucoup causer. Ses adversaires mirent particulièrement en relief que, pour justifier un sermon scandaleux^ il avait passé ses derniers jours à écrire contre la Sainte Vierge et qu'il était mort sans recevoir le viatique. On en tira des conclusions désavantageuses. Mais personne en Anjou ne possédait assez de lecture ou de passion pour leur donner le style de l'histoire traditionnelle des hétérodoxes. La formule fut frappée à Tabbaye de Solesmes et de là elle se répandit sur la ville d'Angers avec réclat d'un coup de foudre : « Il a blasphémé comme Nestorius, il est mort comme lui, la langue pourrie 1 d.
I Comme la plupart des morts d'hérétiques, telles qu'on les raconte chez les catholiques, celle de Nestorius est légendaire. Au sujet de la maladie de M. Bernier on peut voir la description que fait le professeur Jaccoud {Traité de pathologie interne^ 1877, t. II, p. 58} de la m glossite profonde aiguë ». Cette description correspond de tout point à la relation qu'a laissée Mlle Leguay de la mort du chanoine. — Un des adversaires du chanoine est mort dans un suprême effort sur une chaise percée (crepuit médius)^ deux autres sont morts fous. Ceux qui savent si bien lire dans le livre de la Providence, n'ont heureusement vu là ni châtiment (il s'agissait de leurs amis), ni m6me ombre d'épreuve.
Peut-ûtre les historiens de l'Église d'Angers recueilleront-ils avec
intérôt le jugement que porta sur son clergé dom Gucranger, en juin 1874, quand il chargea Mgr Pie de patronner pour lévéché du Mans M. de Montbron, curé de Saint-Porchaire : a Si M. de Cumoni de minis-
tre) faisait des difficultés, demandez le curé de la cathédrale d'Angers, M. Bodaire, homme très distingué et instruit, un des rares Angevins qui ne soient pas pourris de gallicanisme et de libéralisme )).
L'édition de la Bible par M. Bernier avait été trouvée commode à Solesmes et on l'avait mise entre les mains des frères convers. On la leur retira, et ils ne rentrèrent en son usage qu'après la mort de dom Guéranger,
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Pieusement acceptée par les ultramontains cette interprétation ne facilitait point la tâche de celui qui devait prononcer Toraison funèbre du défunt.
Elle avait été fixée à un service solennel qui devait être célébré le 26 juillet au petit séminaire Mongazon.
L'évêque présida, assisté de ses deux vicaires généraux. On remarquait dans Tassistance, JA. Eugène Bernier, le maire d*Angers, M. de Lens. Les ecclésiastiques étaient très nombreux. On se demandait avec surexcitation comment une mémoire si discutée inspirerait l'orateur. C'était M. Priou, curé de Saint-Laud d'Angers, ancien supérieur de Mongazon. Il prit pour texte : <( Bien grand est celui qui a trouvé la sagesse et la science ; mais plus grand encore est celui qui craint Dl^u 1».
Vous n'attendez pas de moi, dit-il dans son cxorde, un éloge complet du cher défunt. Cette tache serait au-dessus de mes forces. Désigner d'ailleurs, pour ce rendez-vous de la religion et du souvenir, la chapelle du petit séminaire d'Angers, c'était d'avance nous tracer le cadre et nous indiquer le plan de notre discours. Nous sommes loin de nous en plaindre. En faisant ce choix, le Pontife vénéré qui préside cette cérémonie funèbre a voulu donner une nouvelle marque de sa tendre sollicitude pour ses bien-aimés enfants de Mongazon et honorer dans M. Bernier la mémoire d'un ancien supérieur, en la proposant pour modèle à la jeunesse studieuse, cléricale ou laïque, de cette pieuse maison. Il a voulu que l'administrateur habile fût loué en présence d'hommes éminents, dignes appréciateurs du mérite, qui déjà nous ont devancé dans son éloge en parlant de lui beaucoup mieux que nous n'osons le faire ^ Il a voulu que
I M E. Duboys. dans l'allocution prononcée au cimetière.
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le saint prctre fût loue en une assemblée lie prûtrcs, pour la plupart ses condisciples, ses lililves ou ses collaborateurs, mais tiuis -i^ .iiiiK, afin que l'éloge de. cette vie sacerdotale ne rencoiili.il J.iiis notre auditoire que des ca'urs bienveillants et dca espi'il-. s.iiis prévention ».
Sl> rc-nlcrEiiaiil dans les limites qui lui semblaient assif^nêos par les circonstances, M. Priou essaya «de retracer liric-veiiicril dans M. Bernier — l" les qualités de l'homme cl priiteipalumenl de l'instituteur de la jeunesse, — 2° les vertus du prêtre. > Il ne se permit que cette allusioQ Il ses tunirovcrses : « Pour rendre compte des travaux de notre cher défunt, il nous faudrait des talents et des connaissances que nous sommes loin de posséder. Nous n'irons point surtout, pilote inexpérimenté que nous sommes, nous aventurer sur cet océan de la polémique, où lui, nnlie maître il tous égards, n'a pas toujours su éviter k-K l'cucils. Seulement, au sujet des points litifjienx i|ni. clans ces derniers temps, ont été débattus, sans prulil pour la religion, nous dirons à la louange de M. Itcrnier que, constamment, il a porté dans la discussion une t'innchise et une loyauté dignes d'un meilleur sorl el dij^iies aussi de servir de modèles à ses adversaires eux-nii'nies. »
L'oralcnr qui avait montré beaucoup de courage en pronnn(,-niil un tel éloge en manqua pour l'imprimer. Sa prudi'iu'O, comme il aurait dû le prévoir, ne produi- Hil point tout l'apaisement désiré. On travestit ses pensées el st's paroles. Pour se défendre il fut obligé de (h'poser en plusieurs endroits des copies authentiques
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de son discours et les intéressés allaient les vérifier. Malgré tout, la simple vérité historique disparaissait peu à peu, encore une fois, devant une tragique légende ecclésiastique. L'exagération des traits de la biographie de M. Bernier y aboutissait facilement. En éditant une Bible française, il s'était montré protestant ; ^n jugeant les jésuites, janséniste ; en critiquant l'apparition de la Salette, rationaliste. Son gallicanisme et son libéralisme étaient trop notoires pour qu'il fût nécessaire de les rappeler. L'accusation de ses mœurs — elle se tira de sa cohabitation avec Mlle Leguay — et sa fin douloureuse achevaient de lui fournir deux caractéristiques de l'hérétique idéal. La superstition et l'intérêt propagèrent ces données. Comme leurs fauteurs faisaient une profession toute particulière de l'amour de Dieu et du prochain, elles réussirent incomparablement. Le cardinal Pie ne se faisait point prier pour raconter la punition de cette langue blasphématrice. Un bénédictin ^ prêchant une retraite cita au bon peuple qui l'écoutait cet exemple, très récent, très voisin, de la malédiction dont Dieu frappe les contempteurs de sa mère. Enfin, par une transition fatale, du châtiment terrestre, on conclut à la peine éternelle et le misérable chanoine fut déclaré « réprouvé ».
Il est facile de deviner quelles tortures ces mesures causèrent aux personnes qui l'avaient aimé. Mlle Leguay l'a laissé entendre dans un récit qui raconte aussi d'où leur vint la consolation.
I Dom Bimicr.
4x6 VISIONS
Après le décès de M. Tabbé Bernier, une personne très- pieuse et toute dévouée à sa mémoire se trouvait cruellement oppressée par les diverses appréciations qui lui par\'enaient sur le sort éternel de celui qui possédait depuis de longues années son intime confiance et duquel elle recevait de salutaires et précieux conseils. Dans sa peine elle eut recours à la prière et conjurait avec instance le Seigneur de lui donner quelque connaissance du sçrt qui était réservé à son vénérable Père. Déjà quelques mois s'étaient écoulés sans satisfaction à ce sujet, elle redoublait de ferveur dans sa demande en disant à Dieu qu'elle n'osait pas solliciter cette faveur pour elle-même, et elle lui désignait une de ses amies intimes qui partageait et son estime et son affection pour la mémoire du vénéré défunt, afin qu'il voulût bien lui donner cette connaissance. Cette personne s'exprime ainsi :
« Quelques mois après le décès de notre vénérable défunt, j'eus la satisfaction de l'apercevoir en songe. En le voyant entrer dans ma chambre, je ne savais comment lui exprimer la joie que me causait son retour à la vie, et je m'écriai : « Quoi ! vous voilà, cher bon Père, que je suis heureuse de vous revoir !... » Ma joie se manifestait hautement ; à quoi il répondit : « Taisezvous et ne faites pas si grand tapage ou bien je vous emmènerai avec moi. » Je répondis avec enthousiasme : « Emmenez-moi, c'est mon plus grand désir. » Il répliqua : « Mais, je ne suis pas très bien ; en effet, je me suis trompé ». Puis il disparut.
Ces mots : je ne suis pas très bieu, sans donner une satisfaction complète, donnaient toujours l'espérance d'un acquittement plus ou moins éloigné. La même personne reçut plus tard une affirmation plus positive. Elle dit :
« Le mardi de la semaine sainte, 5 avril i8éo, étant allée au jardin où je n'étais pas allée depuis quelque temps, et qui me rappelle toujours le souvenir des derniers jours de ce bon Père, dans la nuit, je le vis près de la porte du champ. Je m'empressai d'aller à lui. Il me parut en très bonne santé et il n'avait môme pas de canne. Je lui demandai comment il se trouvait. 11