LES DIRECTIONS DE LÉON XIII
les grands prédicateurs de la soumission absolue au Pape, quand il s'appelait Pie IX^ n'avaient tenu leur langage que parce que Pie IX partageait leur avis. La réduction à Tobéissance fut dure et lente, et cette nouvelle phase des querelles ecclésiastiques présenta de frappants rapports avec celles dont M. Bernier fut la victime.
En 1888, une lettre du pape sur le journalisme catholique ^ exposa, contre les a ultras », les principes posés, en 1845, par le vicaire général d*Angers dans la circulaire qui le voua pour toute sa vie à la vengeance d'un parti. Toute la politique française de Léon XIII, subordonnée à ridée d'empêcher la séparation de l'Église et de rÉtat, sanctionne les conseils que M. Bernier donnait aux <( citoyens représentants du peuple à l'Assemblée nationale » de 1848, et son acceptation franche et loyale de la forme du gouvernement établi. Les directions de Léon XIII sur la lecture de la Bible et la sincérité dans l'histoire furent également dans le sens de celui que la passion avait accusé, sur ces points, de jansénisme et de protestantisme. Les thèses que le chanoine défendit sur les apparitions, les révélations, les miracles, sont librement exposées maintenant dans l'enseignement catholique. Les bénédictins eux-mêmes n'ont point persévéré dans la réaction anticritique qu'ils avaient appliquée à la liturgie et aux légendes relatives à
1 Leiire au cardinal Mcignan datée du 17 décembre 18S8, écriie à l'occasion des polémiques de M. Jules Delahaye, journaliste à Tours. L'affaire du cardinal Pitra (mai-juin 1^85) se rattachait également aux disputes du journalisme religieux.
rapostolicité des églises de France. Il semble qu'il n'y ait eu à descendre dans la tombe, avec M. Bernier, que le gallicanisme étroit et borné que lui avait enseigné Saint- Sulpice, et auquel il s'était attaché de plus en plus, avec son obstination de vendéen et par horreur, sans doute, des exagérations ultramontaines.
Bien plus, comme si, dans ce revirement d'opinion, les chefs de la réaction romaine devaient même porter la peine du talion, Solesmes qui avait tant combattu l'hétérodoxie du chanoine Bernier, Solesmes, seize ans après la mort de dom Guéranger, fut visité par un enquêteur apostolique et ses deux abbayes durent souscrire un formulaire.
Si grandes qu'aient été sa vigilance et son habileté, Léon XIII ne pouvait pas anéantir les haines religieuses fomentées en France ; il n'y pouvait pas supprimer la méfiance à l'égard du catholicisme, détourner « les orages accumulés sur sa tète* », conjurer les effets préparés, pendant presque un siècle, par des causes éclatantes et puissantes. Avide de progrès, la société prenait la résolution de briser ou de mettre hors d'état de lui nuire ceux qui entravaient sa marche. L'autorité ecclésiastique compétente n'avait pas voulu, ou n'avait pas osé, surveiller, éclairer, diriger, réformer un grand nombre de congrégations : l'État les supprima. Educateurs fanatiques et rétrogrades, moines journalistes et obscurantistes, religieuses vivant dans la routine et trop portées à bâtir de grands couvents et de
i Expressions du chanoine Bernier; voyez ci-dessus, p. 379.
belles chapelles ; innocents^ coupables et suspects, tout fut balayé par une démocratie brutale et pressée. Spec* tacle encore plus étrange et plus navrant ! Au lieu de s'adapter au monde qui les voulait de leur temps, et de chercher à sauver ce qui restait de l'antique foi, les vaincus se montraient surtout, comme au temps de M. Bernier, préoccupés d'écraser ceux de leurs coreligionnaires qui gardaient leur confiance dans la vérité et dans la liberté.