ROME ET LEPISCOPAT FRANÇAIS
c ultramontains » et à leurs journalistes. Ils en profitaient. Lia querelle liturgique atteignait alors une violence inouïe. Rome laissait faire, sans se prononcer encore, attendant tranquillement l'heure de l'unité et de la centralisation. Les gallicans ne semblaient point comprendre rissue certaine de ces luttes. Ils se contentaient de gémir.
« Quand est-ce, écrivait à M. Bernicr M'^'' Mioland, que les journaux cesseront de se croire obligés de gouverner ^Egli^e de Dieu et de diriger les évoques? Comment M. Melchior Dulac et M. Guignard de V Univers se croient-ils en conscience obliges de régler la liturgie ? Quelle profonde ignorance tout ce monde n'a-t-il pas de la liturgie, de Thistoire ecclésiastique, de Tesprit de l'Eglise, de Tétat de nos diocèses et des besoins spirituels des peuples! Dieu nous garde de ces réformateurs sans mission, sans grâce d'état et sans prudence * ! »
La situation politique, pas plus que la direction des affaires religieuses, n'était entièrement conforme aux aspirations de M. Bernier. Aussi, quand au mois de juillet 1849 le prince président de la République vint à Angers inaugurer la ligne nouvelle du chemin de fer d'Angers à Paris par Orléans'et poser la première pierre du grand hôpital de la ville, le vicaire général ne se dérangea pas pour lui présenter ses hommages. Il se trouvait alors en villégiature à une petite station d'eaux thermales située dans le département et qui jouissait d'une réputation locale. L'évèque fut d'autant moins satisfait de son abstention qu'elle le privait de précieux conseils.
1 Lettre du 9 juillet 1^49.
246 LE CONCILE PRO\nNCIAL
Il n'hésita cependant point à lui soumettre, comme d'habitude, la rédaction des allocutions que la nécessité lui imposait. Comme d'habitude^ M. Bernier trouva ample matière à la critique.
Cependant l'opinion ecclésiastique réclamait des conciles. N'en pouvant avoir un grand, on résolut d*en tenir de petits. Rome n'avait point les mêmes raisons de les redouter. Des assemblées provinciales n'aborderaient point les grosses questions ; les forces gallicanes seraient morcelées, et on corrigerait plus facilement les décisions d'une dizaine de réunions régionales que celles d*un concile national.
Le concile de la province ecclésiastique de Tours, qui comprenait alors, outre ses diocèses actuels, ceux de Bretagne, fut convoqué à Rennes pour le 11 novembre
M. Bernier prépara soigneusement, pendant plusieurs mois, les matières à traiter. Il se mit à l'étude des anciens conciles pour en extraire de riches notes sur les opérations, les sessions, le cérémonial. Une question particulière débattue au chapitre d'Angers lui fournit même le sujet d'un mémoire.
Le dimanche 13 octobre, les chanoines de la cathédrale s'étaient réunis sovus la présidence de l'évêque. On avait convoqué à la séance les deux vicaires généraux, le curé de la cathédrale et le supérieur du grand séminaire ; ils y assistèrent, à l'exception de ce dernier personnage. M^"* Angebault demanda qu'on élût deux représentants du chapitre pour le concile, conformément au décret d'invitation. L'irréductible opposant Lambert
et son ami Guy Ménard soutinrent que l'élection ne serait pas canonique et valide si les grands vicaires et le curé y prenaient part, attendu qu'ils ne pouvaient avoir voix délibérative et décisive dans les réunions capituIaireSy n'étant pas e gremio capituli. Ceux-ci prétendirent au contraire, par l'organe de M. Bernier, que leur intervention et celle du supérieur du séminaire avec participation au vote avait pour fondement, outre une possession de quarante-six années, un acte légitime de l'autorité compétente chargée de réorganiser le diocèse et l'église d'Angers. « Il serait donc injuste, concluait le vicaire général, et anticanonique de méconnaître notre droit et, tout au moins, le chapitre est incompétent pour en prononcer la nullité ». En conséquence il fut arrêté, d'un commun accord, que tous les membres présents prendraient une égale part à l'élection des délégués du chapitre S mais que le débat soulevé à cette occasion serait soumis aux pères du concile >.
1 Les procureurs élus furent les chanoines Guy Ménard et Delaunay.
2 La thèse opposée à celle de M. Bernier fut soutenue devant les Pères par M. Guy Ménard et par M. iJcurtcbize, chanoine du Mans. Le concile donna une décision applicable à tous les cas analogues à celui d'Angers, en insérant dans le décret de Capitulis caihedralibus le paragraphe suivant :
cr Quamvis autem hodierna in Galiiis capitulorum constitutio non sit juri antiquo omnino conformis, eorum nihilominus statuia ipsis, virtuic auctoritatis Apostolicsc per Cardinalem Legatum subdelcgatcc, ab Episcopis data, necnon ab eodem Cardinali Lcgato sufficicnicr approbaia, et aliunde per diuturni temporis usum confirmata, obscrvanda esse declaramus, çiuoadusque Sancta Scdes aliier statuerit, vcl Episcopus vjrtule décret! prxcitati ea, aut proprio motu, aut prccvio Concilii i^rovincialis judicio, perspecta opportuniiaie, et attentis circumsianiiis, requisito prius capituli consilio, immuiavcrii. Cum igitur ut canonicc erecta haberi debeant capitula, monemus nosirarum Caihcdralium Canonicos, sicut eorum jura, i ta eiiam officia e sacrorum canonum rcgulis etiamnum esse metienda ».
M^r Angebault, accompagné de ses théologiens, MM. Bernier et Helly, et des procureurs du chapitre, partit pour Rennes. Le concile était composé de MMf^^s Morlot, archevêque de Tours ; de là Motte de Broons et de Vauvert, évêque de Vannes ; Bouvier, du Mans ; Gravcran, de Quimper ; Le Mée, de Saint-Brieuc ; Brossais-Saint- MarCyde Rennes ; Angebault; Jacquemet,de Nantes.Les abbés qui y assistèrent furent dom Guéranger ; dom François Couturier, du Port-du-Salut ; dom Maxime Malouin, de la Meilleraye. La première réunion privée du concile eut lieu le vendredi 9 novembre. Les évéques seuls y prirent part. Ils déterminèrent le règlement de chaquejour et l'organisation intérieure des sessions. Le lendemain, dans l'après-midi, se tint la première congrégation générale. On y reçut les abbés, les délégués des chapitres, les théologiens des évéques.
Le métropolitain nomma les promoteurs, les secrétaires, les notaires et maîtres de cérémonies ; il fit ensuite connaître les membres composant sept congrégations spéciales constituées pour l'étude des différentes matières sur lesquelles devait se prononcer le concile. Chacune de ces congrégations était présidée par un évêque, avec un vice-président choisi dans le.clergé supérieur. M^' Angebault fut président de la congrégation de la discipline ecclésiastique ; l'abbé Guéranger, vice-président de celle des études, dont le président, l'évêque de Rennes, se montra pour lui, dit-il, n obligeant à l'excès». M. Bernier reçut l'honneur de deux charges importantes : premier promoteur ^ du concile et vice-
1 Le second promoteurfut Hippolytc Chevreau, vicaire général du Mans.
président de la coDgrégation de la foi et de la doctrine. Au sujet de ces distinctions, Mlle Leguay a laissé cette note : < Il y eut, parmi les membres inférieurs du concile, une sourde opposition aux deux nominations dont M. Bernier fut honoré. Mais des esprits graves et sensés parvinrent à calmer cette émotion en faisant comprendre aux opposants qu'ils devaient respecter le choix des évêques ». Le fait* est qu'à ce moment de luttes ardentes, les rencontres entre divers personnages ne pouvaient manquer d'être délicates et les rapports tendus. «J'aurai, écrivait, avant le concile, dom Guéranger à M^** Pie, j'aurai des ennemis dans les Vrignaud s les Bernier, les Combes *, sans parler des évêques du Mans et d'Angers ; mais, avec la grâce de Dieu, j'espère naviguer de manière à ne leur donner aucune prise ^ ». M. Bernier était également parti avec des appréhensions. Le lendemain de son arrivée, il rassurait ainsi Mlle Leguay : « Sachez donc, pour votre édification, que nous nous sommes cordialement embrassés, sans plus de façon, dom Guéranger et moi, et que nous ne nous gênons nullement l'un l'autre ». Peut-être cette harmonie eût-elle subsisté sans les distinctions données au vicaire général d'Angers et qui ne pouvaient flatter celui qui en avait reçu une Remontrance très publique. a L'abbé Bernier, écrivait dom Guéranger à un de ses amis, a une omnipotence majeure, outre qu'il est pro-
1 Vicaire général de Nantes
2 Vicaire général de Rennes, î Lettre du 6 octobre 1849.
moteur. Nous ne faisons que nous saluer^ ». Dans une lettre à un de ses moines, où il donnait son impression sur divers membres du concile, l'abbé de Solesmes disait encore : « M. Bernier... mais cela ne s'écrit pas. L'abbé Vrignaud me regarde un peu noir, cela m'amuse. Il est facile de voir qu'il n'aura pas, sous M?' Jacquemet, l'omnipotence qu'il avait eue sous M^'' de Hercé' ».
Les gallicans semblent avoir savouré gravement la leçon donnée à leurs adversaires, dans la nomination de M. Bernier à la congrégation de la foiy où le laissait ordinairement présider Me^ Le Mée, évéque « administrateur », qui ne parut point ambitionner le renom de docteur. La charge, mal définie, de promoteur était considérable. Elle consistait à remplir,- auprès de l'assemblée, les fonctions du ministère public dans une cour laïque, h requérir les délibérations utiles, introduire les discussions et veiller à l'observation des règles ecclésiastiques.
Il ne rentre point, dans une notice de M. Bernier, d'examiner l'œuvre de l'assemblée de Rennes. Les différents conciles de cette époque ont donné lieu à des appréciations diverses, selon le partidesjuges.il en est ainsi partout et de toutes choses. Cada cual habla de la feria segun le ha ido en ella.
L'histoire peut enregistrer l'opinion des uKramontains du temps, même après que les décrets de Rennes eurent été approuvés par le pape : l'influence « gallicane » s'y
1 Lettre à Léon Landeau, du 18 novembre 18*^9.
2 Lettre à dom Fonieinnc, du 19 novembre.
LE CONCILE PROVLVCIAL 251
serait fait sentir. Oa n'y parla même pas de la question litargique ; on y donna de longs avis aux apologistes et aux journalistes catholiques, chose très significative ; on y condamna le traditionalisme S alors appelé par plusieurs Tunique philosophie chrétienne.
Quoi qu'il en soit, cette assemblée fut une des plus remarquées de tout le mouvement conciliaire et elle ne parait pas devoir rentrer dans le jugement qu'en a porté en bloc le cardinal Guibert : «On aurait dû se préparer davantage^ faire étudier au préalable les questions qu'on devait soumettre aux délibérations, se rendre compte des anciens usages, des traditions perdues, afin d'y revenir et d'éviter ainsi pertes de temps et tâtonnements. En un mot, tout cela était trop improvisé, œuvre d'imaginations surchauffées * »
En tout cas, M. Bernier n'a point de part à prendre dans ces reproches. Au jugement de tous ses contemporains, il fut un des membres les plus méritants de l'assemblée de Rennes. Quand M^f Villecourl, l'évêque de la Rochelle, à qui son zèle pour les doctrines romaines devait valoir plus tard le chapeau de cardinal, voulut avoir^des détails sur le concile, il ne trouva rien de mieux que de s'adresser au vicaire général d'Angers. En lui demandant ces renseignements, il lui fit hommage de son livre : La France et le Pape^, qui, disait-il, devait le
1 On a môme prétendu que le XXIII* décret visait particulièrement les Etudes fkilosophiquts^ d'Auguste Nicolas. Cf. Paul Lapeyre : Auguste Nicolas, sa vie^ ses cvuvres» Ch. XVIII. — La lettre synodale que les évêques publièrent pour la promulgation des actes du concile ne fut pas moins explicite sur les avis donnés aux écrivains catholiques.
J Vie du cardinal Guibert, II, p. 1 1.
3 Livre anonyme publié par le chanoine André en i8.|9.
2 52 MONSEIGNEUR VILLECOURT
convertir. (J'ai peu vu de controverse moins concluante i^ remarqua tout simplement M. Bernier, et, après avoir remercié l'évêque, il se déclara « inconverti ». Ms' Villecourt répondit :
Pour ce qui est de mon livre, il est bien sur que je n*ai pas voulu y prononcer des oracles. Il y a pourtant cette différence entre vous et moi, que vous admettez la faculté de doute là où je ne croirais pas, en conscience, pouvoir l'admettre. Nous sommes tous deux d'accord que la doctrine opposée aux 4 articles n'est pas de foi ; mais vous devez conclure dans votre opinion que le Clergé de France a pu rédiger et publier les 4 articles : et moi je suis convaincu qu'il a commis un véritable attentat. Nous pensons, vous et moi, que les 4 articles ont pu être enseignés dans les séminaires, mais vous pensez qu'on a pu les enseigner comme une bonne doctrine : et moi je suis convaincu qu'on devait en faire sentir l'audace et la témérité. Vous croyez qu'il est de l'intérêt et de la dignité du Clergé français, -de l'intérêt et de la dignité de l'Eglise entière de soutenir les 4 articles ; et je crois que la doctrine des 4 articles est la honte de la France et la douleur de l'Eglise. Vous croyez qu'il est de la gloire de l'épiscopat français de se maintenir dans les principes proclamés en 1682 ; et je suis convaincu qu'il ne trouvera le rang qu'il avait avant cette triste époque, qu'en faisant une amende honorable au Saint-Siège de l'outrage que lui a fait notre clergé.
Si j'avais à prononcer sur la conduite à tenir à l'égard d'un ecclésiastique gallican, mais pieux, comme vous, je dirais : « donnez-lui l'absolution, et recommandez-vous à ses prières. » Si j'avais à prononcer sur un ultramontain dans le genre de M. de Régnon*, je dirais : a ne vous chargez pas de le diriger : vous n'y gagneriez rien : et si vous ne pouvez pas vous en
T Sur le marquis de Régnon, cf. Vie de A/9' Arifrebault, pages 206-208.
MONSEIGNEUR \nLLECOURT 253
^pstenir, ne l'absolvez qu'autant qu'il consentira à garder le
^uence sur des matières qu'il n'entend pas, et qu'il n'a pas grâce
pour entendre » ; mais, tout en usant envers vous de toute
^ortc d'égards, je saisirais toutes les occasions pour vous faire
^^ntir combien il est peu séant à un enfant de tracer à son père
*^s limites de son autorité. Je vous le ferais toucher au doigt,
^^ns la conduite de ces ecclésiastiques révoltés contre l'autorité
^ un évoque ou de ces grands vicaires, et trouvant du despo-
^ïsrne à réformer dans la conduite môme la plus sage et la plus
conforme aux règles, je vous ferais remarquer aujourd'hui, en
''Rince, des prêtres qui ne sont en révolte contre leurs Prélats
^Uen vertu de 4 autres articles, sous la protection desquels ils
^^fendcnt s'abriter contre l'autorité épiscopale. Il est vrai qu'on
îi"ouverait pas un Bossuet parmi ces prêtres : et pourtant un
«ïennais et quelques autres ne seraient pas tout à fait sans
^'^a^ * qu'il en soit, je prie sincèrement le Seigneur, non qu'il
M\y> ï^^rdonne, ne vous croyant pas coupable ; mais qu'il vous
^^ Aes yeux sur un point qui, comme le remarquait le cardi-
'^^Cierdil, s'il n'est pas de foi, est pourtant essentiellement lié
^^\afoii.
Les événements du Concile provincial fournirent naturellement à M. Bernier la matière de son compliment de nouvelle année.
« Cinq semaines ne se sont pas écoulées. Monseigneur, disait le vicaire général, depuis le jour de douce mémoire où vous vous plaisiez à raconter à cet heureux clergé, qui se groupait comme aujourd'hui autour de Votre Grandeur, le bel ordre, la touchante harmonie qui avait régné dans le concile de Rennes, le zèle laborieux et l'excellent esprit des prêtres dont les Prélats
I Lettre du 19 décembre 18^9.