SUR
La Revue critique a publié, dans son fascicule du 9 novembre, une analyse de notre monographie sur la bataille de Muret. La partie de cette critique qui nous concerne personnellement est si indulgente que nous n’avons aucune réponse à y faire, si ce n’est l’expression de notre gratitude.
__ Mais cet article ne parle pas seulement de nous. Son
auteur anonyme présente encore, sur la victoire du comte de Montfort, une explication différente de la nôtre. Par ce côté, son intéressante étude nous paraît digne de la plus sérieuse attention, car elle soulève une des plus grandes difficultés de notre histoire militaire. Soldat ou érudit, nul ne saurait être indifférent à la question de savoir comment 900 cavaliers ont pu vaincre 43,000 hommes. C’est uniquement cette question que nous demandons à examiner ici, abstraction faite de toute polémique personnelle. L’occasion nous paraît favorable pour en finir avec le délicat problème de Muret, parce que M. X... veut bien nous faire des concessions qui circonscrivent le débat. Il accepte notre topographie, et nous acceptons, comme base de la discussion, les documents historiques qu’il invoque t.
1 M. X... énumère (p. 301et 302) comme étant ses autorités : Guillem de Puy-Laurens, Baudouin d’Avesnes, Jacques d’Aragon, le poème de la Cansoet la relation officielle.
Etant ainsi d'accord sur l’état des lieux et sur le choix des textes, il ne reste qu’à trouver la juste adaptation des uns aux autres. Sur ce terrain, on doit pouvoir s’entendre.
Précisons d’abord quelle est l’explication de la bataille de Muret que M. X... croit plus vraisemblable que la nôtre {. D’après lui, les Vasco-Aragonais, ayant attaqué sans succès la porte de Toulouse, s’étaient repliés dans leur camp, lorsque Montfort sortit de Muret par la porte de Sales, envoya ses deux premiers escadrons franchir la Louge, remonter sa rive gauche, et attaquer l’armée ennemie tout entière, qui venait en désordre au devant d'eux, dans l’angle compris entre le ruisseau et le camp ?. Puis, avec son troisième corps, Montfort remonta la rive droite de la Louge jusqu’à Rudelle, traversa le marais et prit en flanc le roi d'Aragon, qui succomba. Malgré cet échec de la chevalerie aragonaise, les milices toulousaines auraient persisté à croire leur allié victorieux, et seraient venues attaquer de nouveau Muret. C’est là que Montfort, revenant vainqueur de son premier combat, les aurait précipitées dans la Louge. Quant au comte de Toulouse, il n’aurait pas pris part à la bataille.
M. X... préfèrerait à notre version cette explication de la victoire de Muret, parce qu’elle lui paraît concilier entre eux les deux seuls récits que l’on connaisse de la bataille * : celui de la Canso et celui des autres chroniqueurs. Nous pensons, au contraire, que la version qui nous est proposée, loin de rapprocher les deux autres, les contredit toutes les deux. Elle nous semble d’ailleurs en opposition avec toutes les vraisemblances, soit militaires, soit topographiques.
Mais il ajoute (p. 306, ligne 22) que, pour exposer sa version du combat de Muret, 1! n’emplotera que les trois derniers de ces auteurs. Il est bien entendu cependant que cette restriction n'implique pas le désaveu des autres chroniqueurs; car il les invoque plusieurs fois dans sa dissertation, surtout G. de Puy-Laurens. Nous nous réservons donc le droit de l’invoquer aussi. |
1 Voyez notre plan N° 2.
? Page 305, ligne 27.
? Page 301, lignes 28 et 29.
Comparons d’abord le récit de M. X... avec celui de Ja Canso :. D’après la Canso, lorsque les Vasco-Aragonais, repoussés de la porte de Toulouse, se furent retirés sous leurs tentes, Montfort sortit de Muret par la porte de Sales, et proposa aux Croisés d’aller au camp des Alliés provoquer une sortie des ennemis. Ceux-ci ne manqueraient pas de quitter précipitamment leurs retranchements pour écraser le petit nombre des Croisés, lesquels profiteraient du désordre même de cette sortie pour massacrer les Alliés avant qu’il eussent le temps de se mettre en bon ordre. Ce plan fut exécuté. L'armée des Croisés, formée en trois corps, mais massée en une seule colonne d’attaque ?, se rendit au camp ennemi en traversant les marais en droile ligne depuis la porte de Sales jusqu'aux tentes *. En voyant arriver Montfort au travers des marais, l’armée alliée tout entière“ (les Toulousains aussi bien que les Aragonais) accourut tumultueusement au-devant de lui et l’attaqua. Maïs, Pierre IT ayant été tué, les soldats se découragèrent et prirent la fuite sans se défendre : « Us no s’es defendutz.» (V. 3,072.)
Il suffit de rapprocher cette version de celle de M. X... pour y voir trois contradictions : 1° D’après M. X..., Montfort dirigea contre ses adversaires deux attaques distinctes sur les deux rives de la Louge, la première pour les tenir en échec, la seconde pour les prendre à revers. D’après la Canso, il n’y eut, au contraire, qu’une seule attaque, au travers des marais, par la masse des Croisés contre la masse des Alliés. — 2° M. X... croit au retour offensif des milices toulousaines contre Muret. La Canso ne l’admet
1 Voyez notre plan N°1.
? Canso (V. 3054) : E fels en tres partdas lotz Pssems escalar. | |
$ Canso (V. 3037) : À La porta de Salas les ne fan totz anar.
(V. 3056) : E van dreit a las tendas.
(V.3057) : Tuits’en van a las tendas per mejas las palutz.
À Canso (V. 3061) : El bos reis d’Arago, cant les ag perceubutz. | | | :
(V. 3063) : E l’ome de Tolosa 1 son tuit correguta.
pas et le rend impossible, puisqu'elle croit à une débandade générale à l’issue du camp. — 3° Notre contradicteur reconnait que la chevalerie de Toulouse déserta le terrain sans combattre. La Canso affirme le contraire : « Æ l’ome de Tolosa 1 son tuit corregutz. » En somme, la Canso fait du combat de Muret une surprise suivie d’une panique ; une échauffourée. M. X... y voit un combat sérieux, composé de deux luttes successives, et dont le succès aurait été décidé par une attaque de flanc du comte de Montfort, attaque dont la Canso ne dit pas un mot. La contradiction entre les deux récits consiste donc, non dans les détails, mais dans l’économie générale du combat. M. X... doit donc renoncer à invoquer la Canso à l’appui de son opinion.
Les chroniqueurs contraires à la Canso ne nous paraissent pas concorder davantage avec le système de notre contradicteur. Voici quelle est, d’après nous, la version de ces derniers auteurs ! : Tandis quel’avant-garde vasco-aragonaise attaquait Muret, son corps d'armée, prêt à la soutenir, s’échelonnait sur ses derrières (suivant l’usage du temps) : Pierre IT au terrain l’Aragon, Raymond VI plus loin en arrière, les milices toulousaines en réserve à Perramon, sur les hauteurs du camp. Ces divers corps étant trop éloignés les uns des autres ?, Montfort entreprit de les détruire séparément, avant que chacun d’eux püût être secouru par les autres. Dans ce but, il simula, par la porte de Sales, un mouvement de retraite qui attira l’avant-garde ennemie en deçà de la Louge. Ainsi, il put, par un brusque retour offensif, l’écraser avant que Pierre IT eût le temps de la secourir. Puis, tandis que ses deux premiers corps arrétaient le mouvement en avant des Aragonais, il réussit à les tourner lui-même par sa gauche, en traversant le marais de Rudelle, at en culbutant le trop faible détachement qui lui barrait le passage. Il vint ainsi placer entre deux attaques le roi d'Aragon, qui fut accablé parce que Raymond VI ne vint pas à son aide. Quant aux milices
1 Voyez notre plan N° 3.
? Jacques d'Aragon (al. 9, p.17). Aquels de la part del Rey no saberen rengar la batayla ni anar justats. |
toulousaines, elles crurent Raymond VI et Pierre II vainqueurs, parce qu’elles les savaient très-supérieurs en nombre et que l’éloignement du champ de bataille ne leur permit pas d’en distinguer les péripéties. C’est ainsi qu’elles vinrent imprudemment jusqu’à Muret s’exposer au retour offensif de Montfort, qui les accabla.
Ceci est notre manière d’expliquer la victoire de Muret d’après les chroniqueurs contraires à la Canso. M. X... n’est pas tenu d’accepter notre façon de comprendre ces auteurs ; mais, puisqu'il accepte leur autorité, nous avons le droit de lui opposer que leur texte méme contredit sa version sur cinq points :
1° Selon M. X.., après leur attaque infructueuse de la porte de Toulouse, les Alliés seraient rentrés au camp. Selon nos auteurs,le combat tout entier aurait continué sur place, autour de Muret ; et ce serait pour dégager la porte de Toulouse que Montfort aurait pris l’offensive par la porte de Sales. Pierre des Vaux de Cernay et la relation officielle affirment en effet que si les Prélats catholiques donnèrent aux Croisés la permission de combattre, ce fut pour défendre leur vie mise en péril par l’assaut de la porte de Toulouse’. Guillem de Puy-Laurens explique que Montfort sortit par la porte de Sales pour éviter les traits des ennemis qui assaillaient en ce moment l’autre côté de la place’. (S'ils avaient été repliés dans leur camp, les deux portes eussent été également à l’abri). Enfin M. X..., qui admet notre topographie, reconnaît que Montfort fut insulté par ses adversaires, du pied des remparts, au mo-
! Petr. V.S. (P.86 B). Plures de hostibus intraverunt burgum..... Mox Comes noster allocutus Episcopos. .... « Tempus est ut detis nobis licentiam dimicandi....... . Épiscopi..... quia necessitas sic urgebat concesserunt. — Rel. off. (P. 89 A B). Qua (licentia) concessa..... Quia domum in qua Episcopi morabantur..... hostes..... festinabant impugnare.
3? G. de P.-L. (P.208 DE) Incidit que eis consilium ne directe contra exercitum prosilirent ne imbri jaculorum populi tolosani exponerent equos suos; et exierunt per portam quæ respicit Orientem.
ment où il ordonnait sa sortie !. Or cette scène se passait le long de la courtine septentrionale de Muret. Les Vasco- Aragonais n'étaient donc pas rentrés dans leur camp, situé à plus d’un kilomètre à l’ouest de la ville.
20 M. X... prétend que l’armée alliée, en voyant approcher les Croisés, sortit en désordre de ses tentes ?. Nos auteurs soutiennent que Montfort la trouva dans la plaine . prête à combaitre et bien ordonnée en plusieurs corps, dont le comte de Foix commandait le premier et le roi d’Aragon le deuxième ?.
3° Selon notre contradicteur, les deux premiers corps des Croisés franchirent la Louge avant de rencontrer l’ennemi, et ne lecombattirent qu’auprès de Perramon. Selon nos chroniqueurs, ils livrèrent en sortant de la ville deux combats successifs, dont le premier (où ils furent vainqueurs grâce à une feinte) eut lieu avant de franchir la Louge. La feinte, d’après G. de Puy-Laurens, consista à simuler une fuite, puis à revenir vers la plaine en traversant le ruisseau ‘. (De quoi leur aurait servi cette manœuvre s’ils n’avaient pas eu d’ennemis en face d’eux ; si les Vasco-Aragonais, repliés dans leur camp, n’avaient même pas soupçonné leur sortie ?) Quant aux deux combats successifs, ils sont bien distingués : ce fut d’abord un succès si facile qu’on chassa l’ennemi aussi aisément que le vent la poussière. Puis on reconnul le corps du roi d'Aragon aux armoiries de son étendard, et on l’attaqua “. M. X... ne peut donc pas méconnaître que
1 Page 306, ligne 40.
? Page 307, ligne 4.
* Petr. V. S. (Pag. 87 À B). Milites Christi..... egressi de castro, in campi planilie juxta castrum, viderunt hostes paratos ad pugnam..... Rex Aragonensis in secunda acie se posuerat.
G. de P.-L. (P. 209 A). Dato primo congressu comiti Fuxensi cum Catalanis.
# G. de P.-L. (P. 208 E). Exierunt per portam quæ respicit Orientem...... utnescientibus propositum eorum fugere niterentur, donec profecti paulisper, rivum quemdam transeuntes, in planitiem versus exercitum redierunt.
* G. de P.-L. (P. 209 B). Adeoque hostes primo impetu subverterunt quod eos a campo ut ventus..... pulverem
les Croisés aient pu traverser une ligne ennemie, puis un ruisseau, puis charger un second corps *.
4° L'attaque de flanc de Montfort est aussi racontée par P. des Vaux de Cernay tout autrement que par M. X... Ce dernier veut que Montfort ait trouvé l’armée ennemie tout entière dans l’angle entre Perramon et la Louge, et par conséquent au bord du marais. Le chroniqueur soutient au contraire que Montfort trouva là une résistance si peu sérieuse qu'il lui suffit d’assommer le chef du détachement pour disperser les soldats ?. L’armée ennemie n’était donc pas tout entière près de la Louge ; car, si elle y avait été, Montfort n'aurait pas dispersé 43,000 hommes par un coup de poing. |
5° Enfin tous les auteurs autres quela Canso admettent que les milices toulousaines attaquèrent Muret, tandis que Montfort accablait les Aragonais. La chose eùt été impossible si le champ de bataille s’était trouvé, commele pense M. X..., dans l’angle entre Perramon et la Louge. Car, sur ce point, les Toulousains auraient été témoins de la défaite du roi et battus avec lui. 11 aurait même fallu, pour aller à Muret, qu’ils traversassent le champ de bataille.
En résumé, si l’on accepte la version de notre contradicteur, Montfort a vaincu en prenant l’offensive contre le camp, à l’issue duquel il a pris entre ses deux attaques combinées l’armée vasco-aragonaise tout entière. D’après nos chroniqueurs, au contraire, le chef des Croisés garda le
propulsarunt..... Deinde ad Regis aciem, ubi vexillum ejus noverant, se convertunt tanta que pressura in ipsum irruunt quod.....
M. X... croit quela partie guéable de la Louge auraitété trop encombrée par les mangonneaux pour laisser un passage aux Croisés. Voici les distances : les plus grands mangonneaux n'avaient pas plus de 12 mètres d'envergure ; il n’y en avait quetrois sur la rive droite de la Louge et ils pouvaient être tous sur le même axe. Or, le passage a aujourd’hui plus de 230 mètres. Il restait donc au moins 200 mètres de libres. Du reste, un front d’attaque se forme sur la largeur que l’on veut, etles Croisés durent régler le leur sur l’exiguité des lieux. |
? Poetr, V.S (P.87 B C).
rôle défensif autour de Muret jusqu’au moment où ses ennemis vinrent s’y faire détruire en détail, dans une série de combats partiels. Ces deux versions sont donc contradictoires dans leur économie générale.
De cette première partie de notre dissertation nous tirons une première conséquence : c’est que la version qu’inaugure M. X... n’est confirmée ni par la Canso ni par les autres chroniqueurs. Or ces deux sources historiques sont les seules que nous possédions sur la bataille de Muret. En sorte que l’opinion de notre contradicteur demeure dépourvue de preuves. La nôtre, sans prétendre tout concilier, s’appuiedu moins sur des textes. Celle que nous repoussons est une simple hypothèse historique.
Toutefois nous admettons qu’une simple hypothèse puisse parfois emporter les convictions ; mais c’est au cas où elle offre un grand caractère de vraisemblance. Nous craignons au contraire que l’opinion de M. X... ne soit en désaccord avec toutes les vraisemblances, soit militaires, soit topographiques.
Au point de vue militaire, la version de notre contradicteur a le tort d’admettre, avec la Canso, que Montfort alla attaquer ses adversaires à l’issue de leur camp, c’est-àdire sur un point où ils étaient encore agglomérés en une seule masse. Jamais un militaire n’admettra que 900 hommes aient pu tenir tête à 43,000 dans une seule rencontre. Or le récit de M. X... renchérit encore sur les invraisemblances de la Canso; puisque, non content de ne pas fractionner l’armée alliée, dans cette première rencontre, c’est au contraire l’armée de Montfort qu'il fait combattre en deux corps séparés. Il faut alors que les 600 hommes du premier corps aient arrêté seuls 43,000 ennemis, pendant le tempsnécessaire à Montfort pour opérer sa marche de flanc et faire filerses 300 hommes, un à un, par l’unique sentier qui traversait le marais !. Pendant ce temps, les
1 Petr. V. S. (P. 87 B). Invenit modicissimam semitam per quam transiens in hostes se dedit.
Canso (V. 3044) : Que per aquest semdier nos covendra passar.
Alliés, placés dans une position centrale et dominante, d’où ils voyaient venir tous leurs ennemis, auraient eu Île loisir d’écraser successivement, avec toutes leurs forces réunies, d’abord la première colonne des Croisés, puis celle de Montfort, sans que ses deux troupes pussent se soutenir mutuellement, étant séparées par le cours et l’escarpement de Ja Louge.
L'erreur de M. X.. nous paraît consister en ce qu'il croit que les désavantages de la position de Montfort auraient pu être compensés par l'effet de son attaque de flanc.Au point où notre contradicteur place cette manœuvre, elle aurait été inefficace et même impossible. En effet, le champ de bataille étant localisé par M. X... entre Perramon et la Louge, les 300 Croisés auraient été assaillis à l'issue du marais, sans avoir le temps de se mettre en bataille. Si nous attribuons quelque valeur tactique à la manœuvre de Montfort, c’est que nous plaçons le lieu du combat sur le terrain l'Aragon, que, depuis le marais jusqu’à ce point, ke chef des Croisés eut l’espace nécessaire pour reformer ses lignes et charger, et qu’il n’eut d’ailleurs affaire qu’à mille Aragonais, le reste ayant été détruit avec l'avant-garde. Mais, M. X..… plaçant le champ de bataille à l’issue des tentes, c’est alors l’armée vasco-aragonaise tout entière qui a pu attendre à loisir les 300 hommes de Montfort, pour les massacrer un à un sur leur défilé au travers du marais. Dans ce cas, ce ne sont pas les Croisés qui ont surpris les Alliés : ce sont les Alliés qui ont surpris les Croisés.
A ces invraisemblances militaires vient s’ajouter une impossibilité topographique, si l’on recherche quelle était, en 1213, la configuration du sol où M. X... place son champ de bataille. Nous avons dit dans notre monographie * qu’au XII siècle la Louge décrivait, à Rudelle, une courbe vers le Nord et se jetait dans la Garonne par le ruisseau des Pesquiès. Plus tard, mais toujours avant 1213, on fortifia Muret, en détournant la Louge et en lui creusant son lit actuel autour de la place. Alors les eaux
1 Voyez notre monographie (pages 6, 7 et7 note 1).
mn me hier
du ruisseau abandonnèrent le ravin des Pesquiès. Mais, comme la pente vers Muret est moins rapide que celle vers les Pesquiès, la Louge, ralentie dans son cours, dut refluer et former le marais de Rudelle. Ainsi, dans l’angle choisi par M. X... pour son champ de bataille, existaient, en 1213, un bas-fond inondé, plus l’ancien lit desséché de la Louge, lequel était peut-être ce fossatum * que Montfort eut à franchir en sortant du marais. Ces pentes abruptes et ces bas-fonds inondés purent bien être utilisés par le chef des Croisés pour masquer sa marche de flanc, mais jamais il n’aurait pu en faire un champ de bataille propre à un combat de cavalerie. Si c’eût été là qu’il eût médité de combattre, il n’y aurait pas amené ses troupes à cheval, mais bien son infanterie, laquelle fut, au contraire, consignée par lui dans Muret.
Aujourd’hui les atterrissements ont trop élevé le sol pour que nous ayons osé tracer arbitrairement l’ancien lit de la Louge ; mais on admettra qu’il devait suivre à peu près le petit ravin de la Saudrune (lequel en est peut-être encore le dernier vestige). Or, c’est précisément la Saudrune qui, d’après le terrier de Muret, forme la limite occidentale du terrain l’Aragon ?. Le lieu où nous avons placé le champ de bataille arrivait donc jusqu’au point où le sol, coupé par l’ancien lit de la Louge, devenait impropre à un combat de cavalerie. Voilà pourquoi le terrain l’Aragon peut seul convenir à l'emplacement du champ de bataille. Notre démonstration nous a paru confirmée jusqu’à l'évidence quand nous avons trouvé ce même terrain l’Aragon, du terrier de Muret, désigné comme le champ de bataille dans le dénombrement du prieur de Saint- Germier ; car un semblable document ne constitue pas une simple tradition, comme le pense M. X..., mais bien un titre écrit, rédigé probablement d’après les actes primordiaux, selon l’usage des cartulaires.
1 Petr. V.S. (P. 87 B). Invenit in fossato modicissimam semitam.
? Voyez notre monographie (page 2). Le terrier de Muret
place le terrain l’Aragon entre la Saudrune, Terrery et Guerrier.
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Le seul argument qu’invoque M. X.. contre le terrain l’'Aragon, c’est que le jeune Raymond VII, posté à Perramon, n’aurait pas pu, d’aussi loin, entendre le bruit de la bataille, ainsi qu’il l’affirmait plus tard à G. de Puy- Laurens. Mais cet auteur ne prétend pas que Raymond VII füt demeuré aux cantonnements toulousains de Perramon. Il dit au contraire qu’on le conduisit hors du camp, sur une éminence d’où il put distinguer le combat'. Son observatoire fut donc la crète des collines qui vont de Perramon à Saint-Germier. Or, de ce point, on n’est pas à 1800 mètres de la Saudrune, comme le croit M. X..., mais tout au plus à 500. Là vinrent se heurter 1000 Aragonais d’une part, 900 Français de l’autre, battant avec des masses d'armes en fer des écus et des heaumes qui, en 1213, avaient la forme sonore d'immenses timbales métalliques : dix-neuf cents chaudronniers battant à tour de bras leurs ustensiles donneraient une idée assez exacte de ce tumulte, que l'on pouvait certainement entendre à 500 mètres en rase campagne.
Nous venons de résumer, pour apprécier la version de M. X..., les renseignements que peuvent fournir Ja topographie et l’art militaire. On voudra bien constater qu’ils s'unissent contre ses conclusions. D’une part, tous les textes topographiques connus placent le champ de batailla au terrain l’Aragon; d'autre part, ce n’est que sur ce point que l’attaque deflanc de Montfort a été possible. Il y a donc solidarité entrele lieu du combat et la manœuvre qui décida la victoire. Si M. X... persiste à croire, avec P. des Vaux de Cernay, que c’est grâce à cette manœuvre que Montfort a vaincu, il doitrenoncer à l’opinion de la Canso, qui localise la bataille près du camp toulousain. L’unique but de l’article de M. X... était précisément de concilier ces deux auteurs. On peut voir s’il a réussi.
Non-seulement il eût été impossible au chef des Croisés d'opérer son attaque de flanc dans l’angle entre Perramon et la Louge, mais notre avis est que, sur ce point, toute
? Guil. de P.-L. (P. 209 B A). Eductus fuit de castris ad locum eminentem unde commissionem videre poterat.